A partir de 1950, en pleine « guerre froide », la peur d’une subversion communiste généralisée s’empare des États-Unis. Comment Joseph McCarthy, modeste sénateur du Wisconsin, politicien roublard, bagarreur, buveur et joueur de poker, a-t-il réussi à provoquer un tel mouvement d’opinion ? En partenariat avec le magazine L’Histoire, Conspiracy Watch propose ici un texte d’André Kaspi publié en octobre 1980.

Le sénateur Joseph McCarthy (crédits : Byron Rollins/AP).

Toute nation découvre dans sa mémoire de sombres périodes. En France, c’est le temps de Vichy ; aux États-Unis, le temps de McCarthy. Le maccarthysme ressemble à une maladie honteuse que la conscience nationale préférerait ne pas évoquer. Mais sur cet accès de fièvre les historiens américains, eux, n’en finissent pas de s’interroger.

Le drame commence, semble-t-il, le 9 février 1950 à Wheeling, une petite ville de l’État de Virginie occidentale. Ce jour-là, pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Lincoln, le club des femmes républicaines a invité un obscur sénateur du Wisconsin. Il s’appelle Joseph McCarthy. En quelques mots, l’orateur crée un traumatisme chez ses auditeurs, puis dans l’ensemble du pays. La presse titre sur ses propos et analyse ses révélations. McCarthy, en effet, a parlé de la guerre froide. Le communisme ne cesse de gagner du terrain, dit-il, et le monde libre recule. Faute d’avoir su se montrer digne de sa mission, l’Amérique porte une lourde responsabilité. Il est évident que des traîtres minent sa volonté de résistance. Où sont-ils ? Qui sont-ils ?

Agitant un papier dans sa main, McCarthy s’écrie :

« Je ne vais pas perdre mon temps à nommer tous ceux qui, au Département d’État, sont membres du parti communiste ou appartiennent à un réseau d’espionnage. J’ai entre mes mains une liste de deux cent cinq noms, qui a été portée à la connaissance du secrétaire d’État. Et pourtant, ils travaillent encore au Département d’État ; ils élaborent encore sa ligne politique. »

La politique étrangère des États-Unis serait donc préparée et exécutée par deux cent cinq communistes… A vrai dire, le nombre a varié. Les témoins n’ont pas donné des récits identiques et l’enregistrement du discours a été effacé par erreur. McCarthy lui-même a dénoncé, ici ou là, tantôt deux cent cinq tantôt cinquante-sept communistes. Peu importe. L’ennemi est dans la place. Il faut le débusquer et mener la croisade avec la plus grande énergie. Du coup, un célèbre caricaturiste, Herblock, invente un mot qui fait recette : le « maccarthysme », l’équivalent moderne de la chasse aux sorcières [1].

Opportuniste et mythomane

Et voilà McCarthy transformé en vedette de l’actualité. Les Américains découvrent alors une personnalité à la fois attachante et odieuse, toujours complexe. McCarthy est né le 14 novembre 1908 dans une famille pauvre, catholique et d’origine irlandaise. A quatorze ans, Joe quitte l’école pour élever des poulets. Son entreprise fait faillite et le jeune homme devient gérant d’épicerie. Mais l’ambition de faire mieux le tenaille. Il reprend ses études et, à force de ténacité, il entre à l’université Marquette de Milwaukee. En 1935, il obtient le diplôme d’avocat. Le barreau lui rapporte pourtant moins que le poker. N’importe comment, ce qui l’attire, c’est la politique. En 1939, il se fait élire juge de la dixième circonscription du Wisconsin. Puis la guerre éclate. McCarthy reçoit les galons de sous-lieutenant. Malheureusement pour lui, il n’a pas l’occasion de se battre. Stationné sur un îlot perdu du Pacifique, il se distrait en mitraillant les noix de coco. Démobilisé, il retourne à la vie politique et obtient, en 1946, l’un des deux sièges de sénateur de l’État du Wisconsin. La gloire à trente-huit ans ! Sa biographie, il est vrai, n’est pas dépourvue d’ambiguïtés.

Démocrate, indépendant, finalement républicain, McCarthy a des opinions politiques un peu fluctuantes et l’on ne sait toujours pas pourquoi il est passé d’un parti à l’autre. Jovial, bagarreur, blagueur, buveur, joueur, bon vivant, l’homme est d’un abord sympathique. Il aime qu’on l’aime. Sa culture politique est fort limitée : le peuple, la liberté, l’Amérique… une idéologie populiste qui a animé le Middle West depuis un demi-siècle [2]. McCarthy est aussi un politicien roublard qui n’hésite pas à recourir à des trucs, voire des truquages. Son adversaire de 1939 avait soixante-six ans, mais Joe proclame qu’il a soixante-treize et même quatre-vingt-neuf ans. La guerre qu’il n’a pas vraiment faite, il l’invente. Il raconte qu’il a d’abord été simple soldat, qu’il s’est élevé par son courage jusqu’au grade d’officier, qu’il a réussi des exploits dans la guerre aérienne derrière sa mitrailleuse. Lorsqu’il exerçait les fonctions de juge, il avait acquis la réputation de prononcer un peu vite les divorces. Par corruption ? Candidat en 1946, il aurait reçu l’appui des communistes. Par opportunisme ? Bref, McCarthy sait mentir, affabuler et mener une campagne. Tout le Wisconsin connaît son sourire, ses poignées de main, ses bons mots. Toujours prêt à prendre un verre ou deux, à séduire ou à se battre, Joe est un politicien comme beaucoup d’autres.

Le nouveau sénateur passe pour être libéral. Mais ses prises de position n’ont rien de remarquable ni dans le domaine de la politique étrangère ni dans celui de la politique intérieure. Il demeure dans l’obscurité. Et c’est ce qui l’inquiète, car son mandat vient à expiration en 1952. Pour être réélu, il devrait se signaler à l’attention de ses électeurs. Des amis lui conseillent de mener campagne contre les infiltrations communistes. Bonne idée ! Quelques jours plus tard, il prononce son discours de Wheeling. Reconnaissons à McCarthy le courage de son opportunisme. En avril 1950, un journaliste lui demande depuis combien de temps il a découvert le problème du communisme. Réponse : « Depuis deux mois et demi. » La vérité, c’est qu’il s’est emparé d’un thème qui inquiétait les Américains depuis la fin de la guerre. Le maccarthysme, McCarthy ne l’a pas inventé. Il existait déjà avant les révélations de Wheeling.

Les origines du maccarthysme, il faut les faire remonter à 1946 [3]. Le 25 novembre de cette année-là, le président Truman met sur pied une commission temporaire, chargée d’enquêter sur la loyauté des fonctionnaires fédéraux. La loyauté, rien n’est plus vague. Mais sont considérés comme déloyaux les partisans du totalitarisme, du fascisme, du communisme et tous ceux qui prêchent la subversion du régime. A partir de 1947, les administrations reçoivent la consigne d’interroger leurs employés et de renvoyer éventuellement les security risks, c’est-à-dire ceux qui, par leurs opinions sinon par leurs activités, menacent la sécurité des États-Unis. L’Attorney General établit la liste des organisations subversives, dont les membres et les amis sont suspects. Le FBI recueille des renseignements et les transmet éventuellement à la commission de contrôle de chaque administration.

Communistes, homosexuels et drogués…

En 1951, le gouvernement fédéral aggrave la procédure : plus besoin d’apporter des preuves, de simples doutes sur la loyauté d’un fonctionnaire peuvent entraîner sa révocation. Alors, une purge qui révèle le noyautage de l’administration ? En fait, de 1947 à 1954, mille cinquante-quatre fonctionnaires ont été révoqués. Ils ont été accusés d’appartenir à des organisations subversives, ou bien d’immoralité sexuelle et d’homosexualité, ou bien encore d’avoir recouru à l’usage de la drogue. Certains se sont abrités derrière le cinquième amendement de la Constitution, qui autorise tout Américain à se taire si son propre témoignage peut l’accuser. Un signe de culpabilité, a conclu l’administration. D’ailleurs, le chiffre qu’a cité McCarthy à Wheeling provient de ces enquêtes. C’est le secrétaire d’État qui a révélé en 1946 que deux cent quatre-vingt-quatre dossiers avaient été étudiés et que soixante-dix-neuf fonctionnaires du Département d’État avaient quitté leurs fonctions. Conclusion de McCarthy : il reste deux cent cinq « communistes ». C’est le même Département d’État qui a annoncé en 1948 que sur cent huit dossiers récemment examinés, cinquante et un avaient entraîné des démissions ou des révocations. Conséquence évidente pour McCarthy : cinquante-sept suspects sont encore en place et appartiennent au parti communiste. En un mot, impossible de sous-estimer la responsabilité de Truman : il a joué le rôle de l’apprenti sorcier. En voulant rassurer l’opinion, il lui a fait peur. Et les forces qu’il a mises en mouvement l’ont rapidement dépassé.

C’est qu’en effet, le Congrès non plus n’est pas resté inactif. Les circonstances politiques sont favorables. De 1947 à 1949, les républicains détiennent la majorité dans les deux assemblées et s’emploient à embarrasser un président démocrate, l’héritier de Roosevelt. Le Sénat enquête par l’intermédiaire de sa commission sur la sécurité intérieure. La Chambre des représentants est encore plus efficace. Depuis 1938, elle a créé une commission sur les activités antiaméricaines (House Committee on Un-American Activities, HUAC) pour combattre les influences nazies, fascistes et communistes aux États-Unis.

En 1947, HUAC décide d’entreprendre une vaste enquête sur les milieux du cinéma. En convoquant le tout-Hollywood, elle est assurée de faire parler d’elle ; ses membres bénéficieront d’une publicité à la fois extraordinaire et gratuite. Et les stars défilent. Gary Cooper déclare qu’il a refusé des scénarios imprégnés d’idées communistes. Seulement, il ne se rappelle ni les titres ni les auteurs. Adolphe Menjou se montre le plus ferme. Sa définition du communiste mérite de passer à la postérité : « Un homme qui assiste à une réunion avec Paul Robeson [4], et qui applaudit. » Mme Lela Rogers assure, au nom de sa fille Ginger, qu’elle a toujours été très prudente dans le choix des rôles. Walt Disney a dû défendre Mickey contre les séductions du communisme. Ronald Reagan, qui préside le syndicat des acteurs, jure ses grands dieux qu’il reste vigilant. HUAC a promis de nommer soixante-dix-neuf personnalités qui sont liées au parti communiste. La commission se contente d’une quinzaine. Parmi les dix plus célèbres, Edward Dmytryk, Lester Cole, Dalton Trumbo, Ring Lardner qui, tous, refusent de dire au nom du cinquième amendement si oui ou non ils ont été ou sont encore communistes. HUAC les accuse d’avoir invoqué à tort leurs droits constitutionnels et les tribunaux les condamneront, un peu plus tard, à des peines de prison.

Richard M. Nixon, un enquêteur zélé et intègre

Tout compte fait, le bilan de la commission est bien maigre. HUAC n’a rien découvert et son prestige s’affaiblit de jour en jour. L’affaire Alger Hiss, qui éclate en août 1948 (cf. encadré), la tire de son mauvais pas. Elle porte aussi au premier plan de l’actualité un jeune représentant de Californie, Richard M. Nixon, qui a été un très zélé enquêteur et a su, dit-on, démasquer le traître. En 1950, Nixon est élu sénateur ; en 1952, il devient vice-président des États-Unis. L’aube d’une belle carrière… L’affaire Hiss trouble profondément l’opinion américaine. Un brillant étudiant de Harvard serait devenu un espion soviétique, un diplomate chargé des plus lourdes responsabilités aurait nui à son propre pays. La culpabilité de Hiss, c’est aussi celle des élites dirigeantes. Un complot puissant menace les États-Unis. Il faut le combattre sans relâche en s’appuyant sur les forces saines de la nation. Comment oublier que McCarthy prononce le discours de Wheeling dix-neuf jours après la condamnation d’Alger Hiss ?

ALGER HISS (crédits : Getty Images) En 1948, l’affaire éclate comme un coup de tonnerre. L’un des plus brillants new dealers, qui a occupé un poste important au département de l’Agriculture, puis au Département d’Etat, qui a participé à la conférence de Yalta et joué un rôle de premier plan dans la création de l’Organisation des Nations-Unies, oui, Alger Hiss aurait été membre du parti communiste dans les années trente et aurait livré des documents confidentiels à l’Union soviétique. Son accusateur, Whittaker Chambers, a quitté le parti il y a dix ans. L’enquête est menée avec énergie par Richard M. Nixon. Hiss dément ces rumeurs avec indignation, intente un procès en diffamation contre Chambers, mais il reconnaît qu’il a rencontré en 1934-1935 un certain George Crosley qui pourrait bien être Chambers. Finalement, le 21 janvier 1950, le tribunal retient contre Hiss une double accusation de faux témoignage (perjury). La sentence : cinq ans de prison. Libéré après quarante-quatre mois de détention, Alger Hiss n’a pas cessé de lutter pour obtenir sa réhabilitation. Aujourd’hui, il publie des pièces qui tendent à prouver que le FBI a manipulé des témoins, que les contradictions dans le témoignage de Chambers ont été dissimulées. C’est vrai, il a songé un moment à s’engager dans les Brigades internationales. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il souhaitait faire des concessions à l’URSS. Alors, a-t-il été la victime d’une tortueuse machination ? Il croit simplement qu’à travers sa personne, c’était le New Deal et la présidence de Roosevelt que Nixon attaquait. Hiss est convaincu qu’un jour prochain son innocence sera établie. Et il est convaincant. Après avoir lu beaucoup de ce qui a été publié sur son procès*, il est impossible de ne point accorder à Alger Hiss un préjugé favorable. (* Cf. notamment John Chabot Smith, Alger Hiss. The True Story, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1976, très favorable à Hiss. Et Allen Weinstein, Perjury. The Hiss-Chambers Case, New York, Alfred A. Knopf, 1978, modérément défavorable.)

De 1950 à 1954, l’inquisition atteint son paroxysme. A Washington, bien sûr, où sévissent commissions et sous-commissions d’enquête. Dans les États où les assemblées législatives, le pouvoir exécutif et les institutions publiques ne veulent surtout pas être accusés d’être soft on communism (mous dans la lutte contre le communisme). Dans le secteur privé, enfin, où aucune entreprise ne tient à gâcher son image de marque en employant des « compagnons de route », des sympathisants ou des membres non repentis du parti communiste. Une fièvre, une épidémie, une croisade : rien ni personne n’y échappe aux États-Unis. Des listes noires circulent. Il convient de ne pas embaucher ceux qui y figurent. Des listes grises citent des cas douteux, dont il est prudent d’éviter le contact. Beaucoup échappent à l’ostracisme en « donnant » des confrères, des camarades, voire des amis ou des parents. Malheur à celui qui a été dénoncé ou reconnu ! Certes, on peut démontrer qu’on n’a jamais appartenu à la moindre organisation communisante, qu’on a vaillamment défendu le pays entre 1941 et 1945, mais la calomnie laisse des traces. La délation se transforme en un instrument de défense. Toutes les lâchetés sont possibles.

La pollution du vocabulaire trahit l’atmosphère du temps. Un libéral, c’est « un compagnon de route ». « Un compagnon de route », c’est un communiste. Un communiste, c’est un espion à la solde de l’Union soviétique. Avez-vous dit un jour que vous souhaitiez des réformes sociales ou politiques ? Avez-vous défendu trop ouvertement le principe de l’égalité raciale ? Vos mœurs ne sont-elles par conformes à ce qu’il est convenu d’appeler la normale ? Vous voilà suspect, donc condamnable. Êtes-vous de nationalité étrangère ? La moindre critique à l’égard des États-Unis vous transforme en accusé. Êtes-vous citoyen américain ? Le conformisme le plus plat est de rigueur. Acteur ? Vos déclarations publiques, les films dans lesquels vous avez joué, votre patriotisme sont jaugés et jugés par d’implacables censeurs. Auteur ? Vos œuvres font l’objet d’une analyse attentive et peuvent provoquer une enquête ou le retrait de votre passeport, comme ce fut le cas pour Arthur Miller. Enseignant ? Prenez garde au contenu de vos cours ou à la nature de vos recherches. Le FBI ne manque pas d’informateurs. Son directeur, J. Edgar Hoover, animé par un patriotisme sincère et une regrettable étroitesse d’esprit, fait du Bureau une redoutable machine de guerre. Des communistes repentis, des obsédés de la dénonciation, des organisations patriotiques lui prêtent main forte.

Du sensationnel, rien que du sensationnel

Le bilan chiffré du maccarthysme, il n’est pas facile de l’établir [5]. Si l’on met à part le cas des Rosenberg [6], aucun inculpé n’a été condamné à mort. Certaines mesures se sont heurtées à l’opposition des tribunaux ou bien ne visaient qu’à intimider. Le département de la Justice, par exemple, menace de dénaturaliser les subversifs en s’appuyant sur la loi de 1952. Mais sur les treize dénaturalisations qui ont été prononcées de 1945 à 1956, aucune n’a été suivie d’effets. La résistance à l’intolérance s’est organisée lentement et a recouru au pouvoir judiciaire avec efficacité. Sur les cent trente mesures d’expulsion qui ont frappé les étrangers, vingt-six ont été appliquées. En revanche, plusieurs milliers de fonctionnaires ont préféré démissionner plutôt que de subir les interrogatoires des commissions de contrôle. Un millier d’entre eux ont été révoqués pour déloyauté. Des ouvriers, des enseignants, des employés d’entreprises privées ont perdu leur emploi.

Et l’on devine les conséquences de ce chômage : impossible de se faire embaucher ailleurs, la misère, la marginalisation. Qui mesurera les cicatrices que la chasse aux sorcières a pu laisser sur les individus, leurs souffrances morales plus encore que matérielles, la peur de tous les jours ? Bien sûr, des administrations « sensibles » comme le Département d’État, le département de la Défense, la Commission de l’énergie atomique, sont les premières à être frappées par le maccarthysme. L’enseignement secondaire et supérieur l’est aussi. Le monde de la radio et de la télévision n’échappe pas aux enquêteurs. Celui du cinéma, non plus. Charlie Chaplin, victime d’une campagne de presse d’autant plus violente qu’il a conservé des amitiés coupables et qu’après un séjour de quarante et un ans aux États-Unis il n’a toujours pas adopté la nationalité américaine, décide en 1952 de rester en Europe. Jules Dassin, sur la liste noire depuis 1947, se réfugie en France ; Joseph Losey, en Grande-Bretagne. Des exemples parmi d’autres…

McCarthy domine ce fatras d’enquêtes. Drapé dans son rôle de procureur général, il incarne la croisade. Et il le fait d’autant plus vigoureusement que, dans un premier temps, la Maison Blanche et des sénateurs l’ont mis au défi de prouver ses accusations. Loin de reculer, il accuse ses accusateurs. Les élections législatives de novembre 1950 lui donnent raison. Il s’attire la sympathie de millions de petites gens. Il sait aussi plaire aux journalistes, en livrant au bon moment des renseignements qui font de bons papiers, en tenant conférence de presse sur conférence de presse. Dans un pays où les média, presse écrite, parlée et télévisée, occupent une place primordiale, les journalistes vivent des manchettes qu’ils publient et des scoops qu’ils réussissent. Tous ne sont, hélas ! pas animés par la plus intransigeante des consciences professionnelles. Une rumeur fait un gros titre. Tant pis si elle n’est pas confirmée. Une accusation, inexacte ou non, fait un article sensationnel. Qui lira le démenti, en page seize ou vingt-cinq ? En fin de compte, que de vies gâchées ou perturbées, que de carrières ruinées !

Ils sont partout…

Les appuis politiques ne manquent pas non plus à McCarthy. Certes, les républicains ont perdu la majorité au Congrès en 1949. Mais les démocrates conservateurs sont animés par le même anticommunisme, et les libéraux ne veulent pas qu’on les confonde avec « les compagnons de route ». Et puis, après les élections de 1952, les républicains reviennent en force au Sénat et à la Chambre. Voici McCarthy promu président d’une commission et d’une sous-commission [7]. Il dispose maintenant de la tribune et des moyens nécessaires pour poursuivre sa mission. A ses côtés, des collaborateurs dévoués, comme Roy Cohn et David Schine. La chasse aux traîtres est ouverte. Dean Acheson, secrétaire d’État de 1949 à 1953, l’ami d’Alger Hiss, est particulièrement visé. Owen Lattimore, un expert dans les affaires de l’Extrême-Orient, est accusé à lui tout seul d’avoir « perdu » la Chine.

Il y a mieux encore. McCarthy s’en prend au général George C. Marshall, l’organisateur de la victoire américaine dans la dernière guerre, l’initiateur du plan qui porte son nom, le secrétaire d’État de 1947 à 1949 et le secrétaire à la Défense de 1949 à 1951, un homme unanimement respecté, l’ancien « patron » d’Eisenhower qu’Eisenhower ne défend pas. Bien sûr, ni Marshall ni Acheson ne sont accusés d’être communistes, mais leurs faiblesses, leur attitude politique auraient fait le jeu du communisme.

« Vous lisez des livres, hein ? ». Dessin de presse de Herblock (1949) représentant des agents anti-subversion saccageant la salle de classe d’une enseignante (crédits : The Herb Block Foundation).

En avril 1953, Schine et Cohn partent en guerre contre les services culturels américains à l’étranger. Un voyage de dix jours les conduit dans neuf villes européennes. A leur retour, ils déclarent que les bibliothèques des services culturels doivent être expurgées, que des ouvrages « communistes » encombrent leurs rayons et qu’il convient de les brûler. La Voix de l’Amérique, la seule station de radio que gère le gouvernement fédéral, n’est pas épargnée. Jusqu’à l’armée que McCarthy vient à soupçonner de manquer de fermeté à l’endroit du communisme. La preuve ? Schine a été appelé sous les drapeaux à la fin de 1953 et, grâce aux innombrables interventions de son ami Roy Cohn, il bénéficie d’un traitement de faveur. Mais ce n’est pas assez. Schine ne serait-il pas un otage entre les mains des militaires qui craindraient la curiosité de McCarthy ? Le sénateur ne se laisse pas impressionner. Il dénonce la promotion d’un officier dentiste qui n’a pas voulu dire s’il avait des sympathies communistes. Il convoque devant sa commission le secrétaire à l’Armée et l’officier qui commande l’unité dans laquelle sert David Schine. Une confrontation dramatique au printemps de 1954. Et télévisée : trente-cinq jours d’audience, cent quatre-vingt-sept heures d’antenne, vingt millions de téléspectateurs.

Mais ce que les média ont fait, ils le défont maintenant. McCarthy donne l’image d’un homme odieux, qui interrompt brutalement, manifeste une agressivité intempestive et attaque de front les institutions les plus vénérables du pays. La fin est proche. Ses adversaires, intimidés et silencieux depuis quatre ans, osent se regrouper. En décembre 1954, le Sénat condamne l’attitude de McCarthy. Rongé par l’alcoolisme et la maladie, persuadé qu’il a été trahi par les siens, Joseph McCarthy meurt le 2 mai 1957. Oublié, comme on oublie un cauchemar, laissant son nom à une forme d’intolérance, à une atmosphère qu’il faut bien essayer d’expliquer.

La démission américaine ?

La guerre froide a été pour les Américains un traumatisme profond. Ils étaient entrés dans le deuxième conflit mondial avec hésitation, non point qu’ils aient éprouvé de la sympathie pour l’Allemagne nazie ou pour le Japon, mais tout simplement parce qu’ils espéraient pouvoir rester à l’écart. L’isolationnisme est mort à Pearl Harbor. Dès lors, les États-Unis se sont battus sans ménager leurs efforts. En poursuivant un objectif : créer un monde nouveau qui réponde à leur philosophie politique et à leurs intérêts matériels, un monde de paix et de prospérité qui serait fondé sur le principe de la sécurité collective, bref sur l’Organisation des Nations-Unies. Ces espoirs ont été déçus.

Dans les dernières semaines de sa vie, Roosevelt a sans doute compris que Staline ne se laisserait pas séduire et n’abandonnerait rien de ses ambitions. Et Truman, inexpérimenté, plein de bon sens malgré tout, a compris à son tour qu’il fallait faire face. Non, la Pologne ne choisirait pas librement son régime. Non, l’Union soviétique ne renoncerait pas à étendre son glacis défensif. Non, le mouvement communiste ne s’assagirait pas. Oui, il faudrait que les États-Unis tiennent dans le monde la place que la France et la Grande-Bretagne avaient longtemps occupée, qu’ils contribuent à relever l’Europe occidentale et jouent enfin un rôle international à la mesure de leur puissance. Finies, les illusions. Les tristes réalités de l’après-guerre suscitent l’angoisse quotidienne. Et puis, viennent « les chocs ». En 1948, c’est le coup de Prague suivi par le blocus de Berlin. En 1949, c’est le triomphe de Mao tsé-Toung. L’année suivante, les Nord-Coréens franchissent le 38e parallèle. Si encore les Américains détenaient le monopole de l’arme atomique, ils se sentiraient à l’abri. Mais, en 1949, les Soviétiques font exploser leur première bombe A et les deux supergrands s’engagent dans une lutte au coude-à-coude pour mettre au point une bombe thermonucléaire, pour posséder plus d’armement, pour améliorer les capacités de leur défense nationale. Que de bouleversements depuis la capitulation de l’Allemagne !

Pour une poignée d’Américains, l’URSS ne fait que réagir aux provocations des États-Unis. Si l’Amérique cédait plus, l’Union soviétique réclamerait moins. Ce sont les nouveaux appeasers, qui pensent suivre la politique de Roosevelt. Pour la majorité des Américains, Truman fait ce qu’il doit faire ; il a raison de ne pas recommencer l’erreur de Munich. Des milieux influents, enfin, réclament davantage. Yalta, ce n’est pas à leurs yeux le symbole du partage du monde – au demeurant, un partage tout à fait mythique. Yalta, c’est la conférence au cours de laquelle un Roosevelt, vieilli, malade et naïf, a trop cédé sans rien recevoir. Si Roosevelt a cédé, c’est qu’il était mal conseillé ou que ses conseillers nourrissaient de noirs desseins, contraires à l’intérêt des États-Unis. Les responsabilités, il convient de les chercher dans le Département d’État et dans tous les organismes qui se préoccupent des problèmes internationaux. Si les communistes ont pris le pouvoir à Pékin, c’est bien que les experts américains ont été des incapables ou des traîtres. Si les Soviétiques sont parvenus à fabriquer la bombe atomique, c’est qu’ils ont volé le secret aux Américains grâce à leurs espions.

D’ailleurs, les Canadiens n’ont-ils pas découvert un réseau d’espionnage en 1945 ? Les Anglais n’ont-ils pas arrêté Klaus Fuchs en février 1950, et les Américains, les Rosenberg peu après ? Oui, la conspiration existe. Il suffit d’en démasquer les auteurs et les acteurs. Des communistes américains, sans doute, et leurs amis.

Pourtant, les effectifs du parti communiste sont ridiculement faibles, à peine quarante-trois mille membres en 1951 et vingt-cinq mille en 1953, y compris les agents du FBI. L’influence réelle du parti est plus forte que ne l’indique le nombre des militants, répond Hoover. Le noyautage accroît les possibilités d’action. Les sympathisants ont infiltré les syndicats, l’enseignement, les milieux intellectuels, les média ; ils sont souvent étrangers et juifs. Cette conviction est répandue. William O. Douglas, l’un des juges libéraux de la Cour suprême, comparait le parti communiste américain « à la plus efficace des cinquièmes colonnes ». Et il est vrai que dans les années trente, les États-Unis avaient été traversés par un courant de sympathie pour l’Union soviétique, qu’entre les libéraux et « les compagnons de route » des liens s’étaient noués, que l’alliance de guerre avait fait de l’amitié américano-soviétique une nécessité politique et une référence quotidienne.

Mais, dans le même temps, la crainte du communisme n’a jamais disparu. Une crainte ancienne, puisqu’elle a donné lieu en 1919-1920 à la peur des « Rouges », un maccarthysme avant la lettre. Une crainte constante, puisque, d’après des sondages, une majorité d’Américains souhaitaient avant 1939 des mesures répressives à l’égard du parti communiste. Au fond, les Américains se sont longtemps débattus dans un dilemme. Le communisme est-il une force politique comme les autres, se demandaient-ils, ou bien n’est-il que l’instrument de l’expansionnisme soviétique ? Avec le maccarthysme le dilemme est tranché.

De la bonne cuisine électorale

La législation témoigne de cet état d’esprit. En 1940, la loi Smith vise à combattre les publications, les groupes, les conspirations qui cherchent, recommandent ou encouragent le renversement par la force ou par la violence du gouvernement des États-Unis. En 1950, la loi McCarran, adoptée malgré le veto du président Truman, a pour but de lutter contre « la conspiration communiste mondiale » et exige des organisations communistes ou communisantes qu’elles viennent se déclarer auprès d’un organisme officiel. En 1954, une nouvelle loi met le parti communiste hors la loi. Il est vrai que les textes de 1950 et de 1954 sont inapplicables et que la Cour suprême ne tardera pas à les annuler. Mais la loi de 1940, elle, a entraîné des inculpations et des condamnations.

Le maccarthysme, c’est aussi l’arme des républicains pour abattre les démocrates. Lorsque McCarthy dénonce en 1953 « les vingt années de trahison », il attaque la présidence de Roosevelt et celle de Truman. Le New Deal a ouvert l’Amérique aux idées socialistes ; la Deuxième Guerre mondiale, à la pénétration soviétique partout dans le monde. Les responsables du désastre sont les démocrates. Le salut viendra des républicains. Sans doute bien des démocrates ont-ils, par conviction ou par calcul politique, démontré qu’eux aussi savaient combattre le communisme. Mais le principal instigateur, le principal bénéficiaire du maccarthysme, c’est le parti républicain. Là se trouvent les raisons du succès et de l’échec de McCarthy. Point de programme qui puisse inspirer un mouvement de masse. McCarthy s’adresse à l’électorat du parti républicain et plus particulièrement aux travailleurs manuels, aux catholiques, aux personnes âgées, aux pauvres blancs, aux Américains les moins instruits. Son discours est celui des démagogues. Il dit que l’Est et ses grandes villes sont pourris, que l’Establishment intellectuel de la côte Est est corrompu, que la démocratie parlementaire ne vaut rien si elle n’exprime pas la volonté du peuple.

Ce qu’ajoute McCarthy avec la force que l’on sait, c’est que le monde libre est menacé par le communisme international, à l’intérieur comme à l’extérieur des États-Unis, que les démocrates sont, par leur passivité et leurs erreurs, les complices de la subversion. De quoi susciter les passions, l’hystérie, l’irrationnel. Mais McCarthy lui-même ne cherche pas à s’emparer du pouvoir suprême. Il n’est pas Hitler. Il s’efforce de préparer la victoire des républicains et lie son sort à celui de la droite du parti. En ce sens, il a besoin de Nixon et Nixon se sert de lui. Jusqu’au jour où McCarthy n’est plus utile et devient même franchement embarrassant.

C’est qu’en 1954, un an après la mort de Staline et la signature d’un armistice en Corée, les Américains sont un peu moins angoissés ou un peu plus habitués à vivre dans un monde dangereux. La détente n’est pas encore à l’ordre du jour, mais elle pointe à l’horizon. Le président des États-Unis appartient au parti républicain, après vingt ans de domination démocrate. Au Congrès les républicains détiennent de nouveau la majorité. Le style débraillé de McCarthy détonne et surtout ne sert plus. Il est temps de se débarrasser de ce personnage gênant, de cette baudruche terrifiante qu’on a gonflée pour mieux vaincre l’adversaire. La stupéfiante enquête sur l’armée fournit un excellent prétexte.

Le maccarthysme a pourtant survécu à McCarthy. Une bonne quinzaine d’années, peut-être, sans jamais plus revêtir la même brutalité. Son influence, on la retrouve dans cette obsession du communisme ou bien dans cette politique étrangère dépourvue de souplesse qui aboutira à la guerre du Vietnam et à la reconnaissance bien tardive de la Chine populaire. Tout compte fait, l’histoire de ces tristes années souligne la fragilité du régime démocratique, aux États-Unis comme ailleurs, qui peut perdre son âme sous les coups d’un habile démagogue. Elle souligne aussi sa force. Car il suffit qu’une volonté nationale se manifeste, que les institutions politiques et judiciaires fonctionnent correctement, que les principes fondamentaux de la Constitution soient respectés pour que le danger se dissipe. Si elle s’en donne la peine, une démocratie guérit de ses maladies honteuses.

 

Notes :
[1] La chasse aux sorcières désigne les procès de sorcellerie qui eurent lieu en 1692 dans la colonie du Massachusetts. Arthur Miller, lui-même victime du maccarthysme, s’en est inspiré pour écrire Les sorcières de Salem.
[2] Le populisme, un mouvement d’idées puis un parti politique, a exprimé les revendications des fermiers de l’Ouest à la fin du XIXe siècle. Il s’est prolongé, dans le Middle West, avec le progressisme. Le Wisconsin fut l’un des bastions de ce mouvement de réformes.
[3] Sans aucun doute, la loi Hatch de 1939 et les premiers contrôles de loyauté, instaurés par Roosevelt en 1940, ont précédé la décision de Truman. Mais, à partir de 1945, la situation politique est tout à fait différente.
[4] Paul Robeson fut un célèbre chanteur noir, très proche du parti communiste. Il participa à de nombreuses réunions politiques et subit les effets du maccarthysme.
[5] Pour dresser le bilan, partir de Ralph S. Brown, Jr., Loyalty and Security, New Haven, Yale University Press, 1958, et de Alfred H, Kelly and Winfred A. Harbison, The American Constitution, New York, W.W. Norton and Co., 4e édit. 1970, chap. 32. Compléter avec l’ouvrage de David Caute, cité dans « Pour en savoir plus ».
[6] Cf. André Kaspi, « Les Rosenberg, traîtres ou martyrs ? », L’Histoire, n°25, juillet-août 1980, p. 93.
[7] A la Chambre des représentants comme au Sénat, la présidence de chaque commission revient, de droit, à l’un des membres de la majorité. A partir de janvier 1953, McCarthy préside à la fois la commission des opérations gouvernementales et la sous-commission permanente d’enquêtes.

 

Pour en savoir plus :

Il n’existe malheureusement pas d’ouvrage historique en français sur McCarthy ou le maccarthysme. En revanche, la bibliographie en anglais offre l’embarras du choix.

  • Sur l’homme, ses méthodes et son action au Sénat :

Richard H. Rovere, Senator Joe McCarthy, New York, Harcourt, Brace and Company, 1959. L’auteur est hostile à McCarthy, mais son étude reste excellente, bien qu’elle soit maintenant ancienne.

Robert Griffith, The Politics of Fear. Joseph McCarthy and the Senate, Lexington, The University Press of Kentucky, 1970.

Richard M. Fried, Men Against McCarthy, New York, Columbia University Press, 1976. Très utile pour comprendre les hésitations des adversaires de McCarthy.

  • Sur le maccarthysme dans la société américaine :

David Caute, The Great Fear. The Anti-Communist Purge Under Truman and Eisenhower, London, Secker and Warburg, 1978. Cet ouvrage est une somme dont on ne peut pas se passer. Toutefois, l’étude analytique l’emporte toujours sur l’esprit de synthèse.

Lawrence S. Fuchs, Les Catholiques américains avant et après Kennedy, Paris et Colmar, Editions Alsa-ua, trad. de l’anglais, 1969. Intéressant sur les liens entre le maccarthysme et le catholicisme.

  • Sur l’interprétation du maccarthysme :

Seymour M. Lipset and Earl Raab, The Politics of Unreason. Right-Wing Extremism in America, 1790-1970, New York, Harper and Row, 1970. Le chapitre 6 analyse le maccarthysme. Les autres chapitres permettent de mieux comprendre les caractères de l’extrême droite américaine.

Athan Theoharis, Seeds of Repression. Harry S. Truman and the origins of McCarthyism, New York, Quadrangle Books, 1971. La meilleure étude dans ce domaine.

  • Sur la HUAC :

Walter Goodman, The Committee. The Extraordinary Career of the House Committee on Un-American Activities, Baltimore, Penguin Books, nouv. édit, 1968.

Enfin, les principaux textes législatifs et les activités du Congrès sont analysés dans Congress and the Nation, 1945-1964, Washington, DC, Congressional Quarterly Service, 1965. Un instrument de travail indispensable.

 

[Ce texte été publié pour la première fois dans le numéro 27 du magazine L’Histoire, octobre 1980.]