
Placé en garde à vue, Jean-Pierre Bouyer est passé aux aveux. Ce retraité domicilié près de Grenoble a été arrêté le 6 novembre dernier par la DGSI. Il projetait de poignarder Emmanuel Macron lors de son déplacement à Charleville-Mézières. Samedi, Bouyer a été mis en examen avec trois autres sympathisants de l'ultra-droite arrêtés comme lui mardi 6 novembre, en Moselle, pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle ».
Lors de la dernière élection présidentielle, Bouyer avait soutenu la candidature de Nicolas Dupont-Aignan avant de rejoindre un groupe Facebook identitaire, les « Barjols » (2395 membres au 12 novembre 2018), qu'il a quitté il y a deux ou trois mois, exaspéré par la pusillanimité de ses compagnons de route.
Le Monde a assisté, dimanche 11 novembre, à la réunion d'une quinzaine de « Barjols », les plus motivés, « au fond du Flunch de Sarrebourg, en Moselle ». Voici la description qu'il en fait :
« Côte à côte : une aide-soignante, un ancien syndicaliste de la CGT, un agent de sécurité qui « déborde de colère », un mécanicien pour qui « les vrais Français, on en a rien à faire »… Et Hervé, un technicien qualité qui « gagne bien », mais doit subvenir aux besoins de ses parents à la retraite. La plupart votent « FN », certains blanc ou pas du tout. Sans compter Jeannot qui adore François Asselineau. Avant celui des Barjols, ils s'étaient parfois croisés sur d'autres groupes Facebook, baptisés « Colère 88 » ou « Espérance bleu/blanc/rouge », sur lesquels ils s'insurgeaient contre les 80 kilomètres/heure, les vaccins qui inoculeraient « dieu sait quoi » à leurs enfants, les francs-maçons… Les théories du complot irriguent leurs échanges, eux qui revendiquent « le droit d'être paranos ». Ici, on brandit des vidéos sorties d'Internet en jurant que Marine Le Pen a subi des pressions la poussant à rater son débat, que « les Rothschild » – la famille de banquiers juifs – sont derrière l'élection d'Emmanuel Macron ou que la mort de Coluche ne serait pas tout à fait accidentelle. »
Adepte des « gilets jaunes » (du nom de ce mouvement de contestation né autour de la hausse des prix des carburants), Jean-Pierre Bouyer est électromécanicien de formation. Rentré du Gabon il y a deux ans, cet ancien exploitant en bois de 62 ans, qui se définit comme un « patriote », semble comme subjugué par l'idée de décadence. Une analyse de ses traces sur les réseaux sociaux révèle le profil d'un homme sensible à la question de l'immigration, particulièrement hostile à l'islam, intoxiqué par toutes sortes de théories du complot, persuadé de vivre sous le joug d'une dictature implacable et, surtout, convaincu d'être plus clairvoyant que les autres. Ainsi, à propos d'Emmanuel Macron, il écrit :
« Pour qu il ne finisse pas son mandat il faut que le peuple le vire. Celui ci est trop à côté de ses pompes et trop Individualiste pour faire une action efficace. N oublions pas que l ordre mondiale veut réduire la population et ça en prend bien le chemin ».
Ou encore :
« L état a désarmé la population dans ce but bien précis. Il veulent le remplacement de la population de la religion de la main d œuvre bon marche et plus souple car religieuse a l extrême. Oui on est pas bien. Et personne en prend conscience ».
Celui qui aurait dit de son épouse et mère de ses deux enfants qu'elle « [était] un mouton, comme le reste des Français » a aussi une dilection manifeste pour les pseudo-sources d'information : Fdesouche, Riposte laïque, Résistance républicaine, LesObservateurs.ch, mais aussi les médias iraniens PressTV et AWD News ou le site russe Sputnik.
Un coup d'œil sur les vidéos qu'il a partagées au cours des dernières semaines sur son fil Twitter renseigne sur sa vision du monde : « La 3e Guerre mondiale est inévitable », « Les preuves incontestables du complot », « L'esclavagisme est-il obligatoire ? », etc. Quelques jours avant son arrestation, il relaie une vidéo de 11 minutes intitulée « Anonymous - Le Pacte secret », qui dénonce un vaste complot mondial illuminati, ainsi qu'une vidéo conspirationniste d'Eric Fiorile – un naturopathe qui a appelé à un putsch en 2015 –, avec ce commentaire : « je ne le soutiens pas mais il dit souvent des vérités ».
Pour Denis Collinet, chômeur de 59 ans et co-administrateur du groupe Facebook « les Barjols », l'interpellation de son « ami » Jean-Pierre Bouyer est « un coup monté par le gouvernement pour casser les mouvements patriotes » (lire notre thread consacré aux réactions complotistes qui ont suivi l'annonce du coup de filet de la DGSI). Le 8 novembre dernier, sur Facebook, il a annoncé procéder au lancement d'une cagnotte pour assurer la défense de Bouyer et des autres personnes interpellées.











