Pour l’historien Bradley Hart, auteur de Hitler’s American Friends (Thomas Dunne Books, 2018), « Internet a créé un environnement dans lequel l’extrémisme peut s’épanouir sans grande surveillance et avec peu de conséquences sociales ou professionnelles pour ceux qui propagent la haine de manière anonyme ».

“Hitler’s American Friends”, de Bradley W. Hart (Thomas Dunne Books, 2018)

Quand l’historien Bradley W. Hart, professeur à la California State University, a commencé à travailler sur Hitler’s American Friends (« Les amis américains d’Hitler ») en 2014, certains proches auxquels il avait parlé de son projet lui ont dit que cela leur paraissait « obscur » et qu’ils doutaient des chances de succès de son livre.

L’actualité, cependant, leur a donné tort. Interviewé par le Times of Israel, Hart estime que les liens entre son travail de recherche et la situation politique actuelle sont devenus beaucoup plus évidents depuis l’avènement de Donald Trump à la tête des États-Unis.

Le président américain a en effet employé  des tactiques qui font largement écho au mouvement pro-nazi « America First » (« L’Amérique d’abord »). La rumeur « birther », notamment, mettant en doute le lieu de naissance de Barack Obama n’est pas sans rappeler celles qui, à l’époque, avaient visé le président Roosevelt, l’accusant sans le moindre fondement de cacher de prétendues origines juives et d’avoir délibérément transformé son nom dans ce but (de Rosenfeld à Roosevelt…).

A l’époque, il se disait couramment aussi que la guerre en Pologne et en Russie était entièrement de la faute de l’Angleterre et que la presse américaine œuvrait secrètement pour faire entrer le pays en guerre contre une Allemagne décrite comme pacifique. D’après l’historien, ces allégations reprenaient en fait les principaux messages de la propagande allemande diffusés par les espions nazis aux États-Unis à la fin des années 1930 et au début de la Seconde Guerre mondiale.

De même, le rassemblement « Unite the Right » d’août 2017 à Charlottesville (Virginie), avec ses flambeaux, sa marche, l’exhibition de symboles de la suprématie blanche mêlés à l’imagerie patriotique américaine traditionnelle, n’est pas sans rappeler un passé réprimé, et peu glorieux, de l’Amérique d’avant guerre, juste avant que les citoyens ne comprennent la menace réelle posée par Hitler : « c’était vraiment une expérience étrange de faire des recherches sur ces groupes et ces individus des années 1930 quand, soudainement, des Américains utilisaient des termes comme “America First” et des drapeaux portant des croix gammées dans les rues de Charlottesville ».

Si certains des partisans américains du nazisme d’avant guerre sont bien connus, tels que le Père Charles Coughlin et ses tirades anti-juives à la radio, l’attirance de nombreux Américains ordinaires pour la nouvelle Allemagne de Hitler a été en grande partie occultée après la guerre, selon le chercheur.

Pourtant, au cours des années 1930, les partisans du nazisme ont tout fait pour se faire remarquer. Des espions nazis ont opéré à Capitol Hill, dans des églises et devant des foules massives lors de rassemblements. Il y eut de nombreuses manifestations organisées dans les rues des principales villes du pays émaillées de fréquentes incitations à la haine contre les Juifs, les Noirs et les autres minorités.

Aujourd’hui, ces manifestations sont à nouveau d’actualité. Mais sur des plateformes différentes, explique Hart.

En 1941, un sondage publié par le magazine Fortune révélait que 13 millions d’Américains (soit 10% de la population de l’époque) n’auraient eu aucune objection à déporter les Juifs du pays à condition que cela se fasse « dans des conditions humaines », même si peu d’Américains ont soutenu l’assassinat des Juifs d’Europe tel que les journaux américains ont commencé de le rapporter à la fin de l’année 1941.

Le groupe « Bund » américano-allemand, un réseau de 25 000 activistes pro-nazis, n’en a pas moins établi des camps d’entraînement et des forteresses dans tout le pays et a été le premier à fusionner des symboles allemands nazis et américains, notamment des portraits de George Washington.

« L’une des choses les plus troublantes que j’ai réalisées lors de l’écriture de ce livre est que les membres de groupes antisémites tels que le Bund américain ou la Légion d’argent n’ont pas disparu en 1945 », a confié Hart au Times of Israel« La plupart d’entre eux ont probablement vécu pendant des décennies comme des Américains apparemment normaux, mais nous ne savons pas grand-chose de ce qu’ils ont enseigné à leurs enfants ou de ce dont ils ont pu parler à la maison ces dernières années ».

« Internet a malheureusement créé un environnement dans lequel l’extrémisme peut s’épanouir sans grande surveillance et avec peu de conséquences sociales ou professionnelles pour ceux qui propagent la haine de manière anonyme », ajoute Hart. « Il suffit de regarder Robert Bowers, le tueur armé de la synagogue de Pittsburgh, pour voir l’exemple d’une personne qui s’est auto-radicalisée dans les coins les plus sombres de la toile et qui a transformé cela en violence dans le monde réel. »

Certains responsables politiques contemporains – Trump compris – restent mutiques face à ces discours de haine. Pourquoi ?  Parce qu’ils « percevraient un réel avantage électoral à garder ces extrémistes politiquement engagés de leurs côtés », explique Hart. « Certes, je ne pense pas que les conservateurs américains flirtent délibérément avec le nazisme, mais j’estime qu’il est important que les deux grands partis soient vigilants à l’égard des partisans qu’ils attirent, et sur ce que cela signifie pour l’avenir de leurs partis respectifs », conclut-il.