Dès sa naissance, la théorie du complot mondial impose une dialectique de l’ordre visible et de l’ordre souterrain, explique Antoine Vitkine.

11 septembre 2001, des attentats d’une ampleur sans pareille frappent l’Amérique. Un tournant dans la marche du monde, justifiant en particulier l’interventionnisme tout azimut d’une administration Bush jusqu’alors plutôt isolationniste. Alors que les ruines des tours fument encore, des questions se posent : à qui le crime profite-t-il ? Les services américains, prévenus, n’auraient-ils pas laissé faire, à dessein ? Ou bien, ancien agent de la CIA, Ben Laden n’aurait-il pas agit en service commandé ? De cette logique du soupçon, l’écrivain Thierry Meyssan fait figure de parangon. Sa théorie : un groupe secret au sein de l’exécutif américain est le véritable commanditaire des attaques. Son but : le pouvoir sur le monde. Pour preuve du complot, c’est un missile états-unien et non un avion qui a frappé le Pentagone, comme le démontreraient plusieurs détails : la taille du trou dans la façade ou encore l’absence de débris sur la pelouse. La thèse se propage sur internet, avec une extraordinaire vigueur, puis sous la forme d’un livre, l’Effroyable imposture, vendu à trois cent mille exemplaires, avant de faire le tour du monde, traduit en vingt-sept langues.

Produit d’une société de l’information où l’effet démultiplicateur d’internet se conjugue avec les ressorts d’une « société spectaculaire marchande » où le scoop, la révélation, le dévoilement sont des stimuli parmi les plus recherchés, la théorie de Meyssan est avant tout un avatar de la théorie du complot mondial. Une théorie où l’Histoire est un théâtre d’ombres, où les évènements sont des faux semblants qui masquent les agissements secrets et concertés de tireurs de ficelles qui cherchent à dominer le monde. L’Histoire et ses aléas sont le fruit d’un plan caché, qu’il faudrait mettre à jour. Un plan forcément malfaisant car le mythe du complot est hanté par un pessimisme fondamental.

Si insensée qu’elle paraisse, la théorie du complot n’en est pas moins rationnelle. Mieux, elle impose sa propre rationalité au nom d’une lecture hyper critique des évènements où tout est signe et où tout signe est sujet à une libre interprétation, au nom du principe post hoc ergo propter hoc – ce qui vient après quelque chose est forcément causé par cette chose – ou, plus simplement, que tout ce qui arrive est causé par ceux qui semblent en bénéficier. De l’ordre de la mystique, elle pourtant hautement politique, parce qu’elle pose cette unique question : qui exerce vraiment le pouvoir ? Qui agit ?

Il n’est donc nullement étonnant que le mythe du complot mondial, dans sa forme actuelle, naisse précisément lorsque s’invente l’exercice moderne du pouvoir. Son invention se confond en effet avec la naissance d’un ordre socio-politique non plus immuable et traditionnel mais soumis à l’action transformatrice de la volonté humaine. En réaction aux Lumières et à la révolution de 1789, la théorie d’un complot mondial prend forme dans les milieux contre-révolutionnaires, monarchistes et catholiques. A la suite de l’abbé Barruel et de ses Mémoires pour servir à l’histoire du Jacobinisme de 1797, ses tenants expliquent le basculement de 1789 par l’action secrète et conjuguée des francs-maçons, des Juifs et de sociétés secrètes, pour détruire les nations. « Tout a été prévu, médité, combiné, tout a été l’effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé par des hommes qui avaient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes », écrit l’abbé.

Dès sa naissance, la théorie du complot mondial impose une dialectique de l’ordre visible et de l’ordre souterrain ; une logique à l’œuvre chez Maurras et ses « cinq Etats confédérés », Juifs, francs-maçons, protestants, « métèques » et socialistes, qui conjugueraient leurs efforts, selon un plan déterminé, pour détruire l’ordre traditionnel et national. Une réthorique encore à l’œuvre dans l’extrême droite actuelle. Ces « puissances » seraient les vrais moteurs d’une modernité exécrée, libérale, universaliste, égalisante, démocratique. Telle est aussi la substance des Protocoles des Sages de Sion, faux historique et mètre étalon du complot juif.

La théorie du complot ne connaît de permanence que dans sa forme. Pour le reste, elle s’adapte à l’évolution de l’Histoire, si bien qu’au cours du XXème siècle, aux vieilles puissances souterraines s’en ajoutent d’autres : capitalistes, financière, américaines. En somme, tout groupe détenant, réellement ou supposément, un quelconque pouvoir, est susceptible de se voir mythifié, de voir son influence fantasmée. La théorie du complot mondial trouve même un nouveau public et fait florès dans certains milieux progressistes. Le paradoxe n’est qu’apparent : la critique sociale est un exercice subtil, et la théorie du complot, a contrario, rend simple ce qui est complexe. C’est dans les années Trente que les « 200 Familles », en fait les 200 plus gros actionnaires de la Banque de France, sont décrites comme la tête d’une organisation toute puissante, dotée d’une volonté propre et responsable de l’échec de la gauche, là où les divisions internes, les revers électoraux, les erreurs de stratégie sont autant de raisons suffisantes.

Après guerre, parfaite image en négatif de la marche de l’Histoire, la théorie du complot mondial se fixe sur de nouveaux « pouvoirs occultes », symétriquement aux mutations du capitalisme mondialisé et à la relative perte de pouvoir national au profit d’institutions supra-étatiques. Ainsi s’explique la théorie du complot de la commission Trilatérale ou du groupe de Bilderberg, deux clubs réunissant annuellement des hommes d’affaires de différents pays. Aux deux extrêmes, à gauche et à droite, à l’ultra gauche et dans les livres d’Henry Coston, théoricien du complot judéo-maçonnique fort prisé au Front National, on traque l’agenda secret de ces organisations supposées faire et défaire les gouvernements en place au gré de leur plans diaboliques. Ajoutons çà cela, le fantasme d’un complot communiste planétaire qui agite une partie non négligable du champ politique.

La fin de la guerre froide et l’avènement d’une seule superpuissance, la globalisation, le recul des idéologies traditionnelles conduisent à une inflexion : l’Amérique devient l’alpha et l’oméga du complot mondial, le cœur de « l’Empire des ténèbres, » ainsi que le politologue Raoul Girardet nommait l’obscur objet du désir conspirationniste, la matrice d’autres sous-complots mondiaux, comme celui des multinationales ou de la finance.

La tentation est grande, non plus seulement dans les franges extrêmes de l’échiquier, de chercher un centre unique au pouvoir – une cause unique du mal, en somme – quitte à tailler à la serpe dans le maquis de faits réels, quitte à nier la complexité d’un monde où le pouvoir est autant multiple qu’interactif et où le hasard soumet les décisions plus souvent que le contraire. Guerres, pauvreté, terrorisme, accaparement des richesses, 11 septembre, tout pourrait être alors réduit à une secrète volonté, aux froids calculs d’une hydre américano-capitaliste.

Qu’il s’agisse du complot mondial ou bien de ces petits complots dont l’opinion public est friande, les questions – qui agit ? que cache le pouvoir visible ? – se posent dans les mêmes termes. Des inondations de la Somme, où l’on accuse Paris, aux fantasmatiques orgies sanglantes de Dominique Baudis, des introuvables réseaux pédophiles de notables au meurtre de la princesse de Galles par la DGSE, à chaque fois, les élites, donc le pouvoir, sont suspects, la démocratie et ses contre-pouvoirs des illusions.

Certes, la théorie du complot tire sa force de séduction de l’existence de complots réels, certes le doute est consubstantielle à la démocratie, mais en postulant le secret et la malfaisance comme étant la règle du pouvoir, elle enferme ses adeptes dans un huis clos sans issu, les privant paradoxalement du moindre pouvoir. Ainsi est-elle : une complainte impuissante.