Lectures erronées, contresens, méconnaissances des règles de la démarche scientifique, plagiats… : à l’heure où n’importe qui peut énoncer n’importe quoi sans aucun contrôle, sans aucune contrainte, et sans aucun risque, faut-il accepter comme une fatalité la disqualification de toute visée scientifique ?*

Il est difficile de ne pas être ambivalent à l’égard des violentes critiques lancées en cet hiver 2010 contre Bernard-Henri Lévy, suite à une confusion commise dans son dernier livre [1].Faut-il les approuver au nom de la défense du sérieux scientifique, contre la superficialité de l’essayisme ? Ou faut-il fustiger la traque mesquine deserreurs de détail et les attaques envieuses face à l’ambition des pensées à large spectre ? Est-on dans la chasse à l’erreur, ou dans la chasse à l’homme ? S’agit-il d’une nécessaire régulation des disciplines de la pensée, ou d’un règlement de compte ?

Nous avons longtemps disposé d’un point de repère pour orienter notre jugement sur ces questions, avec la distinction entre les critiques émanant des spécialistes et celles émanant de journalistes ou de simples lecteurs. Les uns et les autres publiaient leurs opinions dans les journaux, selon le filtre opéré – bien ou mal – par les rédactions. Mais ce repère tend à se brouiller aujourd’hui, avec la nouvelle donne d’Internet : désormais, n’importe quelle opinion peut circuler dans l’espace public d’un réseau devenu planétaire, immédiatement, anonymement, et pratiquement sans contrôle dès lors qu’aux sites des journaux, plus ou moins filtrés, s’ajoutent les blogs personnels. Désormais, les lois encadrant traditionnellement la liberté d’expression, notamment en ce qui concerne l’insulte et la diffamation, n’ont plus cours qu’en théorie : dans la pratique, n’importe qui est en mesure de publier son opinion sur n’importe quel sujet, sans avoir à en répondre – sans responsabilité.

On est tenté de s’en réjouir, au nom de la liberté d’expression ; du moins tant qu’on n’est pas soi-même la victime d’attaques qui, naguère, n’auraient pu être abritées ni dans les publications scientifiques ni même, probablement, dans les journaux, ne trouvant donc d’expression que par la circulation orale de personne à personne– autrement dit des médisances, sans guère de conséquences. Aujourd’hui, elles sont écrites, publiques, accessibles d’un simple clic, référencées sur d’innombrables sites. Difficile de ne pas en être informé.

La parution de mon dernier livre, Le Bêtisier du sociologue [2], m’a permis d’expérimenter en direct cette situation inconfortable. J’en ai tiré quelques réflexions sur le décalage entre ce qu’un chercheur peut énoncer dans ses livres et ce que des lecteurs peuvent enretenir et, surtout, en restituer, dans un espace médiatique non médiatisé, où coexistent dans une quasi-indistinction tous les niveaux de compétence, du plus profane au plus spécialisé, et toutes les dispositions, de la plus bienveillante à la plus haineuse. Voici ce que cela donne, à partir d’un site de comptes rendus [3] et d’un blog, en procédant par un classement des interventions selon les catégories de – disons – « désajustements ». Qu’on veuille bien pardonner le caractère personnel de ces exemples : les confusions commises, sciemment ou non, à propos de mes propres écrits – et que je suis malheureusement la mieux placée pour déceler – n’ont d’intérêt que dans la mesure où elles révèlent des phénomènes beaucoup plus généraux de lectures inappropriées.

Erreurs de lecture

Une première catégorie de critiques sans objet relève de l’erreur de lecture, qui amène l’attaquant – terme plus approprié, dans le cas présent, que celui de « lecteur » – à fustiger l’absence de ce qui figure pourtant dans le texte incriminé ou, inversement, à regretter la présence de ce qui n’y figure pas. Ainsi, le rédacteur d’un blog m’accuse de prétendre, dans L’Élite artiste [4], étudier le statut des créateurs exclusivement à partir des romans ; or, comme je l’explique dans l’introduction, j’étudie leur statut réel essentiellement à partir des données factuelles, et les représentations imaginaires à partir des récits fictionnels. Il m’impute donc la la confusion que lui-même commet, par incapacité de faire une distinction entre instances – réel, imaginaire, symbolique – pourtant bien explicitée dans le livre.

Il m’est également reproché d’avoir construit un modèle évolutionniste, faisant se succéder régimes artisanal, professionnel et vocationnel ; or j’ai explicitement critiqué, dans le livre incriminé, ce schéma évolutionniste, en lui substituant une conception typologique, où les régimes peuvent se superposer les uns aux autres, et où c’est le sens de la normalité par rapport à l’exception qui doit guider la description. Ici le lecteur, apparemment incapable de comprendre une argumentation, reproche donc à l’auteur précisément ce que celui-ci a pris soin de récuser.

Dans la même veine, je me vois accusée de n’avoir jamais eu entre les mains Émilie ou la jeune fille auteur, un roman que je cite dans L’Élite artiste, alors que j’en fais une longue analyse dans un autre de mes livres, États de femme [5], que l’attaquant connaît pourtant puisqu’il le mentionne… J’arrête là la liste, qui deviendrait fastidieuse, de ces lectures erronées.

Contresens

Un peu plus lourds que les lectures erronées ou trop rapides sont les contresens, souvent commis par écrasement des nuances. Ainsi, en lançant en janvier 1999, dans Le Monde, une pétition à propos du PACS, j’aurais « foulé aux pieds le principe de la neutralité axiologique défendu dans mes livres » : voilà qui relève de la classique confusion entre neutralité axiologique (la suspension du jugement de valeur dans le cadre universitaire de l’enseignement ou de la recherche) et abstention de tout engagement (que Weber n’a jamais prônée). Cette confusion (c’est le contresens) repose probablement sur une indifférenciation (c’est l’écrasement des nuances) des contextes de publication, scientifique ou politique, ainsi que des registres d’énonciation, épistémique ou ordinaire – j’y reviendrai, car c’est là un point fondamental.

Un autre contradicteur, commentant un compte rendu du Bêtisier du sociologue, me reproche de me livrer à des « contorsions intellectuelles » du fait que j’appellerais à l’autonomie de la science tout en « disant que les descriptions sociologiques ne valent rien si elles ne sont pas jugées par les agents auxquelles elles s’adressent » : encore un contresens, d’abord par confusion entre l’autonomie de la science (registre épistémique) et l’indifférence aux opinions des acteurs (registre ordinaire), ensuite par une déformation de mon propos sur « l’épreuve de pertinence » telle que je la définissais dans Ce que l’art fait à la sociologie. Elle ne consiste pas en effet à affirmer que le jugement des acteurs prouve la validité des descriptions des chercheurs, mais qu’il est un indicateur de leur degré de pertinence aux yeux des acteurs, ce qui devrait constituer l’une des épreuves de qualité du travail sociologique à prendre en compte (mais évidemment pas la seule !), à l’encontre des dérives académiques qu’on observe dans les recherches totalement déconnectées du vécu des acteurs.

Plus lourd encore : dans Le Bêtisier du sociologue, je voudrais « relégitimer » la notion de« race » : « Nous sommes ici en présence d’untexte infâme où, par exemple, l’on fait, sur le mode badin du “ben quoi?”, l’apologie de la notion de “race” ». Aïe ! Me voilà rhabillée en raciste avec, pour faire bon poids, une citation de mon livre soigneusement caviardée de façon à le faire apparaître comme reprenant les poncifs du racisme. J’ai donc dû rétablir, sur le site en question, le texte intégral, mais avec quelques doutes quant à la capacité de mon attaquant à comprendre mon argumentation. Car il ne s’agissait pour moi que de justifier l’emploi d’un terme par les chercheurs lorsqu’il s’agit d’analyser les représentations des acteurs : on est encore dans la même indistinction entre registre épistémique et registre ordinaire, concepts avant et notion de sens commun, énonciation descriptive analysant les représentations des acteurs et énonciation normative proférant une opinion sur le monde. Il est vrai que j’en avais aussi, dans le passage incriminé, après la norme « politiquement correcte » qui s’imagine, premièrement, qu’on peut éradiquer une chose – le racisme – en supprimant le mot – « race » – (stratégie du déni) ; que deuxièmement, l’emploi d’un terme catégoriel implique qu’on croirait à l’existence réelle de ce qu’il désigne, alors qu’il s’agit d’une représentation, à laquelle il n’est évidemment pas nécessaire d’adhérer pour la désigner par le nom qui lui est donné (rabattement du mot sur la chose, typique du mode de pensée essentialiste); et que, troisièmement, reconnaître l’existence de différences de couleurs de peau équivaudrait à justifier les discriminations basées sur elles (cette confusion entre différence et discrimination faisant d’ailleurs l’objet d’un autre paragraphe de mon bêtisier). Et moi qui croyais avoir été claire…

Réductionnisme

Un autre péché mignon des redresseurs de torts auto-mandatés est la tendance à réduire le monde à ce qu’ils en connaissent, et l’éventail des approches épistémiques – conceptuelles ou méthodologiques – à celle qu’ils ont investie comme étant la bonne, et bien sûr la seule. On se trouve là au carrefour de la rigidité mentale, qui pousse à privilégier le monisme plutôt que le pluralisme, et du besoin d’appartenance, qui conçoit le travail intellectuel dans la logique clanique de l’adhésion à une école, exclusive de toute autre.

Ainsi, l’analyse des romans telle que je la pratique serait sans pertinence aucune du fait que je m’en tiendrais au niveau sémantique – les contenus – sans prendre en compte le niveau pragmatique – la réception, les usages. Eh oui : le nouveau dogme littéraire à la mode dans les cursus de sociologie de la littérature stipule que la réception des oeuvres est le seul niveau légitime de lecture. Peut-on suggérer que lecture sémantique et lecture pragmatique ne s’excluent pas mais se complètent, et qu’on est en droit d’étudier des données en fonction de ce qu’elles apportent à une problématique précise (ici, celle des représentations imaginaires partagées dans un certain contexte, telles queles fictions les véhiculent) sans prétendre pour autant les y réduire ? Qu’il y ait de la place pour tout le monde, et pour toutes les approches, à condition qu’elles soient adaptées à la problématique en question, ne semble pas venir à l’esprit de nos aimables gardiens du dogme. D’autres se sont fait expédier au Goulag pour moins que ça.

C’est ce même réductionnisme qui sous-tend le reproche évoqué à propos des erreurs de lecture : celui de confondre réalité et fiction, en « traitant des personnages de fiction comme des personnes réelles ». Appliquant un réflexe routinier dont tout mon travail essaie justement – et explicitement – de se détacher, mon contradicteur réduit l’ensemble de l’expérience à sa seule dimension réelle, se montrant ainsi incapable de considérer que les représentations imaginaires et symboliques puissent faire l’objet d’une investigation, au même titre – mais pas avec les mêmes méthodes – que les statuts réels ; et que les personnages de fiction ont une consistance psychologique, des intentions, des traits de caractère etc., au même titre que les personnes réelles (sans quoi ils n’intéresseraient guère) mais que c’est en tant que personnages de fiction, n’existant que sur le plan de l’imaginaire, et non en tant que personnes réelles. Ce manque d’imagination sociologique conduit au rabattement sur les standards positivistes de la discipline, à l’encontre de ce qui est pourtant expressément argumenté dans le livre.

Méconnaissance de la démarche scientifique

Les chercheurs amateurs confondent volontiers originalité de la pensée et caractère inédit des sources : c’est humain, sauf lorsqu’ils prétendent régenter le monde intellectuel selon ce stimulant critère, qui ferait de tout compilateur d’archives non encore explorées un génie, et de Max Weber, Marcel Mauss ou Fernand Braudel des faiseurs, puisqu’ils s’appuieraient sur les travaux d’autrui (et là, je vois venir la contre-attaque : je me prendrais, bien sûr, pour Weber, Mauss et Braudel réunis, puisque je les cite comme exemples positifs). Me voilà donc accusée de ne livrer que des faits de « deuxième, troisième ou quatrième main », parce qu’en appliquant une perspective de longue durée à l’histoire du statut des créateurs, je suis forcément amenée à compiler les travaux des chercheurs qui m’ont précédée. Faut-il donc reprocher à un chercheur de lire, d’utiliser et de citer ses pairs ? Vaut-il mieux être inculte – ou bien ne pas citer ses sources ?

Pire : je ne vérifierais pas systématiquement toutes les sources des livres que j’utilise, ce qui me conduit – c’est vrai – à reproduire leurs erreurs lorsqu’ils en ont fait (en l’occurrence, quelques erreurs de dates sur les éditions originales des romans cités, alors même que cette information n’a guère de pertinence pour l’analyse qui en est faite). Eh oui : contrairement à ce que croient ceux qui calent leur conception de la recherche sur le journal télévisé, les chercheurs n’ont pas à « vérifier leurs sources » comme doivent le faire les journalistes, dès lors que leurs sources ne sont pas directement prises au monde ordinaire mais puisées dans les travaux universitaires, donc attestées par des références infra-paginales. En bonne logique scientifique, les sources sont supposées avoir déjà été vérifiées par les chercheurs, et sont toujours accessibles via la traçabilité des notes de bas de page. La vérification ne s’impose que sur des données ou interprétations douteuses, dans la mesure où elles sont fondamentales pour l’argumentation. Et s’il fallait revérifier tous les travaux universitaires que nous utilisons, on ne produirait jamais rien de nouveau ! (mais peut-être est-ce ce que souhaitent confusément ceux qui tirent à bout portant sur toute démarche originale ?)

Dans le même ordre d’idées, cette méconnaissance de la démarche scientifique, confondue soit avec le journalisme, soit avec la compilation du collectionneur, pousse les apprentis Pol-Pot de la pensée à confondre exhaustivité et intelligence : c’est l’obsession du bouton de guêtre qui manque. Ainsi, en signalant qu’il faudrait pouvoir étudier les vaudevilles du XIX° siècle pour avoir pleinement accès aux représentations de sens commun, je me rendrais coupable de « paresse intellectuelle » : comment, vous n’avez pas attendu d’avoir compilé ces milliers de pièces avant d’oser vous aventurer sur le sujet ? En effet, mais on aurait pu aussi me savoir gré d’avoir mentionné leur importance et leur place, ce que ne font pas la plupart de mes collègues littéraires et même sociologues, fascinés par les oeuvres majeures. On aurait pu comprendre que dans des ouvrages portant sur la longue durée, donc forcément synthétiques, il faut savoir traiter plus elliptiquement certains thèmes, sous peine de ne jamais terminer ou de devoir se rabattre sur une historiographie minimaliste, qui certes ne prend guère de risques mais n’apporte pas non plus beaucoup d’éclairages. On aurait pu saluer la prise de risques et l’ambition de la problématique, au lieu de sauter à pieds joints sur le moindre manque. Mais c’eût été faire preuve de curiosité et de générosité intellectuelle – autant dire d’intelligence. Bêtise de la mesquinerie.

Plagiat

Le plus cocasse, c’est lorsqu’un accusateur utilise l’analyse proposée par l’accusé en la retournant contre celui-ci – sans le citer, bien sûr. Me voilà donc accusée de paranoïa, dans les mêmes termes que l’analyse du cas Bourdieu que j’avais proposée dans Pourquoi Bourdieu [6] – l’hypothèse de l’inimitié universelle qui ne tient plus dès lors qu’on est reconnu, et conduit à sa reconduction de plus en plus délirante – mais appliquée à moi-même comme si elle était faite par l’auteur de l’invective.

Même chose avec mon analyse du radicalisme : « Je voudrais quand même dire une chose : je crois, sur le radicalisme, Nathalie Heinich, a partir du moment où elle s’est engagée en personne dans l’espace politique, a très bien surfé, disons, avec des tendances radicales qui en effet sont très propres à une certaine politique française. Moi il me semble que le radicalisme est une forme très sophistiquée de la bêtise, et rien d’autre. Et malheureusement Nathalie Heinich s’est un petit peu laissée aller à cela » (je corrige les fautes d’orthographe). Notons la référence à un engagement politique que j’ignorais moi-même (sans doute confond-on avec quelqu’un d’autre ?), ainsi que le « moi il me semble que », cocasse quand on sait que la formule du radicalisme comme « forme sophistiquée de la bêtise » figure telle quelle dans Pourquoi Bourdieu et dans le Bêtisier. Drôle d’hommage, en forme d’emprunt non reconnu et retourné contre sa victime…

Dont acte

Que reste-t-il donc de justifié dans ces dizaines d’invectives, qui font pousser, sur les sites en question, des cris d’orfraie à leurs commentateurs, criant au scandale et à la supercherie ?

C’est vrai, je ne donne pas les références des extraits de roman que je cite (mais je référence soigneusement, en revanche, les travaux de mes pairs lorsque je les utilise). Je sais que ce n’est pas conforme aux normes de l’histoire littéraire, mais j’ai pris cette liberté du fait que j’ai puisé ces citations dans une multiplicité d’éditions, au gré de mes lectures, et que mon objectif n’est pas philologique : ce ne sont pas les textes eux-mêmes qui m’intéressent dans leur littéralité, mais ce qu’ils révèlent en tant que porteurs ou opérateurs de représentations. Dans cette perspective, il m’a semblé peu important de transgresser ainsi les pratiques canoniques en histoire littéraire. Crime de lèse-discipline ?

A part cela, il reste, c’est vrai encore, quelques erreurs de dates ou imprécisions dans L’Élite artiste. Dans la liste des romans français ayant un peintre pour héros, j’ai oublié un roman de Charles Sorel datant de 1659 (il s’agit, cela dit, de ce sous-genre assez particulier qu’est le roman allégorique). J’ai confondu le sens péjoratif d’« originalité » dans un article de 1725 cité par Roland Mortier avec d’autres exemples pris dans l’Encyclopédie, vingt-cinq ans plus tard. J’aiaffirmé, en m’appuyant sur un historien d’art du début du siècle, qu’il n’y aurait pas eu de tableau d’histoire peint par une femme en France avant 1802, alors que cette date est celle du premier tableau d’histoire par une femme qui ait été présenté au Salon. Enfin, j’ai commis des erreurs sur les prénoms de deux auteurs (Henri Barjavel au lieu de René, Jean Lethève au lieu de Jacques), sur un nom (Deznoyer au lieu de Desnoyer), et le David Séchard des Illusions perdues est devenu « David Sénard » dans une occurrence du livre.

Dont acte.

Hypothèses

Resteà se demander ce qui motive ces erreurs de lecture, contresens, réductions, méconnaissances des règles de la démarche scientifique et autres naïfs plagiats.

Une première hypothèse est celle de la simple ignorance : un amateur ne dispose pas des mêmes ressources qu’un professionnel, même et y compris dans les « humanités » (un physicien amateur s’y serait sans doute pris à deux fois avant de traquer l’erreur dans la démonstration d’un chercheur en physique). Le problème aujourd’hui est qu’il a accès à cette ressource essentielle qu’est la libre expression publique de ses opinions, y compris lorsqu’elles sont stupides, y compris lorsqu’elles sont diffamatoires ou injurieuses, y compris lorsque l’invective lapidaire a infiniment plus de chances d’être entendue que les raisonnements toujours un peu laborieux nécessaires à son invalidation.

Une deuxième hypothèse est d’ordre plus politique : certains de mes attaquants ne font pas mystère de leur exaspération face à des positions publiques que j’ai pu prendre contre le PACS (rabattues sur une supposée homophobie, selon le classique amalgame dont sont victimes tous ceux qui essaient de réfléchir à des questions kidnappées par les militants) ; ou à mon analyse peu déférente de la personnalité et de l’oeuvre de Bourdieu ; ou encore, à un certain nombre de bêtises « politiquement correctes » que j’épingle dans mon dernier livre. Je serais donc « un exemple parfait de la glissade réactionnaire d’une certaine gauche revenue de tout ; pour elle, ce sont toujours les autres qui sont dans l’idéologie – ce qui est en soi une thématique réactionnaire bien connue » (on reconnaît là le thème du chantage au glissement à droite : critiquer les excès de la gauche radicale reviendrait forcément à être de droite, selon le topos récemment popularisé sous le terme « néo-réactionnaires » par des archéo-révolutionnaires). On cherche à me le faire payer, ce qui est de bonne guerre. Ce qui l’est moins, c’est qu’on ne le fait pas en discutant frontalement mes propositions, mais en tâchant d’invalider par principe la qualité de mes travaux. Une fois de plus, on confond motivations militantes (qui opinent sur des problèmes politiques dans l’espace public) et argumentations scientifiques (qui analysent les opinions des acteurs dans l’espace de la publication ou de la communication universitaire) : celles-ci n’ayant apparemment de sens, aux yeux des intervenants dans l’espace médiatique, qu’à condition d’être subordonnées à celles-là.

Une troisième hypothèse enfin est, malheureusement, plus universelle : c’est, tout simplement, l’envie, si bien analysée par les anthropologues dont je m’étais inspirée dans L’Épreuve de la grandeur. Rien de plus universel en effet que le désir de détruire ce que l’autre possède quand on n’en dispose pas soi-même – façon classique de réduire ces « écarts de grandeur » si incommodes à supporter. Voilà qui oblige à faire l’hypothèse (pas très « politiquement correcte », c’est vrai, en ces temps d’égalitarisme exacerbé, où l’on confond volontiers la recherche de l’équité avec l’arasement des têtes au plus petit dénominateur commun) que ces internautes déchaînés ne sont peut-être pas de grands professionnels de la pensée : ce qui expliquerait non seulement le faible niveau des arguments, mais aussi leur virulence – envie oblige.

Anonymat et médisances

Il vaut la peine ici de se pencher sur un aspect fondamental de ces attaques : c’est leur anonymat, dans la plupart des cas. De quoi protège-t-il ? Il protège, tout d’abord, du risque d’être pris en défaut : peu importe qu’on profère des imbécillités si personne ne vous identifie. Il protège, ensuite, du risque d’être traîné devant les tribunaux pour diffamation (ou, dans d’autres domaines, incitation à la haine raciale, etc.). Il protège, enfin, de la dissymétrie entre le statut d’un chercheur connu pour ses publications et celui d’un lecteur inconnu ou d’un chercheur non reconnu. Cette dissymétrie semble assez mal acceptée par certains, qui poussent des cris d’orfraie quand on les qualifie d’« amateurs » (comment ! vous osez nous insulter ainsi !), et se font un plaisir, pour minimiser l’écart de statut entre eux et leurs cibles, de confondre la quantité des publications avec un défaut de qualité : ainsi, ma « frénésie de publications » m’exposerait à une « mort scientifique ».

Ici, il vaut la peine de discuter l’argument. Tout d’abord, la qualité ne peut être considérée par principe comme inversement proportionnelle à la quantité : ou alors, il faudrait supposer à nos pires contempteurs l’étoffe du génie dès lors qu’ils ne sont auteurs, si tout va bien, que d’un livre et de trois articles tirés de leur thèse. Ensuite, une telle critique devrait valoir pour tout le monde : Bourdieu ne serait donc qu’un faiseur, puisqu’il a publié quasiment un livre par an pendant quatre décennies, sans compter d’innombrables articles ? Il est vrai qu’à l’aune des traditions académiques, où chacun campe sur son petit pré-carré depuis la thèse jusqu’à la retraite, alors en effet mon travail est suspect – mais on peut préférer d’autres critères d’intérêt des travaux de recherche, prenant en compte leur capacité de synthèse et de renouvellement, ou l’originalité de leur problématique. Enfin, il faut connaître un peu le monde éditorial pour juger du rythme des publications : « Comment voulez-vous écrire trois livres par an sans qu’il y ait un effondrement corrélatif de la qualité ? », demande une âme charitable, sans avoir apparemment mis le nez dans aucun des trois incriminés ni avoir, du même coup, réalisé que l’un est un recueil d’articles, et un autre un ouvrage rédigé deux ans auparavant à partir d’une longue enquête, mais victime d’un retard éditorial.

La médisance enfin n’épargne pas le plan personnel. Car je serais en outre – toujours selon la même personne, abritée derrière un simple prénom – « détestée par mes collègues »« odieuse », pleine d’une « méchanceté suffisante » ; et d’ailleurs, « plus personne ne supporte ses livres où se déploient des âneries en si grand nombre que même un amateur peu éclairé peut voir qu’il y a supercherie ». Bon : ce n’est pas tout à fait l’impression que me donnent mes amis dans la profession, ni les retours que je reçois de mes livres – mais sans doute chacun voit-il Midi à sa porte, et les envieux n’entendent-ils que leurs semblables ? Pour un autre de mes attaquants, très à cheval sur l’impeccabilité scientifique, je serais la « risée de la grande majorité de mes collègues » : à se demander où il a pris ses statistiques ? Les experts qui évaluent et acceptent des articles dans les revues scientifiques, françaises et internationales, sont-ils donc des irresponsables ? Les éditeurs qui accueillent des livres dans les meilleures collections de sciences sociales ne sont-ils mus que par d’obscures ou indicibles motivations ? Les collègues qui utilisent et citent les travaux de leurs pairs sont-ils des rigolos ? Et leurs avis doivent-il être considérés comme sans pertinence par rapport aux médisances envieuses de ceux qui se planquent courageusement derrière leur anonymat ?

Mais voilà que je m’énerve. Revenons donc, pour finir, à quelques réflexions plus générales.

Peut-on protéger le discours savant ?

L’alliance de la bêtise et de la méchanceté est immémoriale. Du temps où la communication s’arrêtait à la limite de l’interconnaissance, le ragot envieux pouvait tuer une réputation au village, ou dans un petit cercle, sans que la victime ait les moyens de répliquer. Aujourd’hui, grâce à Internet, il s’élargit à la dimensionde la planète, aggravé par la dissymétrie entre l’anonymat de l’accusateur et la publicité du nom de l’accusé.

Mais là encore, qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : mon propos n’est pas de rallier le clan des anti-Internet et de crier à la grande décadence, à la fin du monde civilisé pour cause d’invasion numérique. J’utilise et apprécie Internet, comme la plupart d’entre nous, en essayant de faire en sorte que ce soit pour le meilleur et non pas pour le pire. D’ailleurs, même si l’on en pointe les effets pervers, l’échelle individuelle, ou même inter-individuelle, ne permet pas de les contrer. Ce qui ne doit pas empêcher d’y réfléchir.

Je voudrais notamment attirer l’attention sur une constante des attaques diffamatoires que je viens d’analyser : c’est qu’elles méconnaissent, ou dénient, la spécificité du discours savant par rapport au discours ordinaire, celui que peut tenir tout un chacun dans la vie courante ou dans les moyens de communication accessibles à tous. Au nom de l’égalitarisme, toute distinction entre un penseur professionnel et un penseur amateur devient suspecte : soit que l’opinion du lecteur lambda soit mise sur le même plan de validité que l’article ou le livre publiés dans le monde académique (d’où les incongruités parfois cocasses que j’ai pointées), soit – plus grave – que le savoir soumis aux contraintes de rigueur universitaires ne soit pas crédité de plus de validité que l’opinion de tout un chacun.

Se pose alors une question cruciale : peut-on, et doit-on, protéger l’énonciation savante contre sa réduction au statut d’opinion ? Concrètement, comment faire en sorte que le créationnisme ne soit pas traité sur le même plan que la théorie darwinienne ? Que le négationnisme d’une poignée de pervers n’ait pas droit de cité au même titre que les meilleurs travaux des plus grands historiens ? Que le moindre ragot sur le 11 septembre 2001 ne puisse pas faire figure de vérité révélée ? A l’heure où n’importe qui peut énoncer n’importe quoi pour un nombre indéterminé de lecteurs, sans aucun contrôle, sans aucune contrainte, et sans aucun risque, faut-il accepter comme une fatalité la disqualification de toute visée scientifique ou, du moins, rigoureuse – ou bien faut-il inventer des parades, et lesquelles?

La loi Gayssot, qui soumet à la sanction judiciaire la négation du judéocide nazi, a constitué un moment important dans la protection juridique du discours scientifiquement fondé, en lui conférant une supériorité indiscutable – au sens fort du terme – sur toute contestation concernant la réalité de la Shoah. On a pu récemment constater à quels débordements fâcheux cette loi a pu donner prise, avec les « lois mémorielles » : prenant appui sur cette brèche, elles ont prétendu dicter une parole politique non plus seulement au citoyen ordinaire qui ferait insulte aux victimes ou à leurs descendants, mais à l’historien qui chercherait à connaître la vérité. Est-ce pour autant qu’il faille abandonner toute tentative pour protéger la spécificité du travail scientifique contre la méconnaissance, le déni, la médisance ? Il n’en va pas seulement de l’amour-propre et de la dignité des chercheurs qui se font traîner dans la boue par des militants à oeillères : il en va aussi, plus généralement, du statut accordé au savoir, des formes et des contenus de l’instruction.

Plus prosaïquement, la question qui se pose face à ce type d’attaques est de savoir s’il faut réagir, et comment. Je sais que je ne suis pas la seule à me poser cette question, n’étant pas non plus la seule à en avoir fait les frais. Faut-il les traiter par le mépris, autrement dit les ignorer, comme on l’aurait fait du temps où l’on n’y avait pas accès parce qu’elles ne circulaient que sous la forme du ragot ? La solution est facile, mais c’est peut-être, justement, une solution de facilité : elle nous laisse sans défense face à l’incompréhension ou, pire, la tentative de démolition d’une réputation, et prive d’arguments ceux qui aimeraient pouvoir nous défendre ou, au moins, entendre un autre son de cloche. Faut-il donc plutôt répondre aux accusations ? C’est leur conférer de facto un poids, en reconnaissant comme dignes de discussion des arguments qui souvent n’en sont pas mais relèvent plutôt, au mieux, de l’incompréhension et, au pire, de la mauvaise foi ; et c’est s’exposer à redonner matière aux attaques, tant la justification semble souvent sans aucun effet sur des raisonnements qui ne relèvent pas de l’argumentation rationnelle mais de la recherche hargneuse des points faibles chez celui qui a été désigné non seulement comme adversaire, mais comme ennemi.

J’ai essayé l’une et l’autre solutions – le silence, et la réponse. Aucune ne m’a vraiment satisfaite. Poussée par la suggestion amicale et réconfortante d’une ènième commentatrice sur l’un des sites en question (« ça serait trop cool que Nathalie Heinich nous fasse une de ses analyses sociologiques dont elle a le secret de tous les commentaires et polémiques liées a son très classe nouveau bouquin »), j’essaie donc, ici même, une autre possibilité : celle de la réflexion à froid, à destination de mes pairs, sur les soubassements de ces désajustements entre le travail du chercheur et l’opinion de ceux qui, pour telle ou telle raison, cherchent à le disqualifier. Sans trop d’illusions toutefois sur les effets de ce petit addenda au bêtisier…

 

Notes :

[1] Bernard-Henri Lévy, De la guerre en philosophie, Paris, Grasset, 2010.

[2] Klincksieck, collection Hourvari, 2009.

[3] http://www.nonfiction.fr/article.htm?articleID=2917&categ=4&page=8

[4] Gallimard, collection Bibliothèque des sciences humaines, 2005.

[5] Gallimard, collection Les Essais,1996.

[6] Gallimard, collection Le Débat, 2007.

 

* Cet article est paru initialement dans la revue Des lois et des hommes (n° 8, 2010).