La seconde mandature de Donald Trump fissure profondément le bloc MAGA. En France comme aux États-Unis, les décisions du président américain entraînent une recomposition chaotique de la mouvance complotiste.

Le second mandat de Donald Trump n'en finit plus de déchirer la complosphère. Objet d'un véritable culte, le Président américain s'est, peu à peu, coupé d'une partie de sa base. Les tergiversations de son administration dans l'affaire Epstein, ses éclats guerriers au Venezuela et en Iran et sa ligne pro-israélienne ont constitué les principaux sujets de division du camp MAGA depuis un an. Ces lignes de fractures se manifestent par les critiques, acerbes, adressées par d'anciens fidèles comme l'ex-congressiste républicaine Marjorie Taylor Greene, que POTUS qualifie désormais de « folle furieuse », l'influenceuse antisémite Candace Owens, le poutinolatre Tucker Carlson ou le masculiniste suprémaciste blanc Nick Fuentes, qui a carrément appelé à voter pour les Démocrates lors des midterms de novembre 2026.
« Le Parti républicain doit être purgé et réduit en cendres » a-t-il vociféré sur son compte X, après le déclenchement de l'opération « Fureur épique » en Iran. A contrario, Donald Trump peut compter sur le soutien d’indéfectibles alliés, convaincus du bien-fondé de ses décisions politiques ou persuadés que ses gesticulations font partie d'un « plan » parfaitement huilé.
Ce divorce mouvementé n'a pas épargné les cercles francophones. Le 20 mars, Idriss Aberkane, 1,26 million d'abonnés au compteur, lâche un pavé dans la mare : « Trump a déclenché la Troisième Guerre Mondiale par peur de voir son nom révélé dans les dossiers Epstein et aujourd’hui le voilà quand même placardé partout… Pour éviter le chantage il lui suffisait de se déclarer malade et épuisé comme le Pape Benoît XVI et de passer la main à JD Vance… Il aurait pu sauver le monde en allant jouer au golf… » Déflagration.
S'il multiplie depuis quelques semaines les piques contre le locataire de la Maison Blanche, Aberkane n'a pas toujours été l'un de ses opposants. Loin de là. En août 2024, il assure que l'élection de Trump serait « préférable » à celles des « sanguinaires profiteurs de guerre qui tiennent aujourd’hui Washington ». Deux mois plus tard, le conférencier écrit : « Il n’y a que deux chefs d’État qui peuvent encore recadrer Netanyahou : Trump et Poutine. » Visionnaire... En janvier 2025, il appelait encore – sur le plateau du très racoleur média Le Crayon – à « déconstruire tous les stéréotypes » forgés par la presse concernant Trump.
Cette époque semble désormais révolue. Sur X, l'hyperdocteur enfonce le clou et soutient désormais que Donald Trump a « complètement vrillé » (ici et là). Au passage, il raille « tous les débiles de QAnon qui croient encore au Père Noël et sont dans le déni le plus pathétique », déplore que « toute la famille MAGA se sent profondément trahie par Trump » et analyse, dans un éclair de lucidité assez rare pour être souligné : « Il n’y a plus que les QAnon pour le soutenir mais pour eux il est absolument infaillible et tout ce qu’il fait est un calcul impénétrable que seul lui peut comprendre… C’est leur Jésus en quelque sorte. »
Autant dire que son récent volte-face a suscité colère et incompréhension dans certains esprits trumpistes, à commencer par celui d'Alexis Cossette-Trudel, qu'Aberkane avait reçu sur sa chaîne le 12 août dernier pour deviser sur le « véritable plan géopolitique de Donald Trump ».
Animateur de la chaîne complotiste Radio-Québec, Alexis Cossette est surtout connu pour être l'un des porte-voix francophones du mouvement QAnon et un fervent supporter de Donald Trump, qui fait office, à ses yeux, de guide suprême. En janvier, lors de l'enlèvement du Président vénézuélien par l'armée américaine, Cossette, loin d'être embarrassé par les actions de son idole, préfère ainsi évoquer un plan « entièrement convenu avec le gouvernement Maduro ».
C'est donc tout naturellement qu'il considère qu'Idriss Aberkane a « complètement déraillé ». « Au début il semblait comprendre ce qu'il se passait, et puis tout d'un coup il a fait un virage à 180 degré » se lamente-t-il, estimant que son alter ego complotiste ne fait que « répéter les poncifs des médias » sur « la troisième guerre mondiale » et « les dossiers Epstein ».
Au fil des jours, le ton monte. L'influenceur québécois aux 92 000 abonnés reproche à Aberkane de « créer des faux narratifs sur X », souligne son « ignorance » et l'accuse d'être lié aux « mondialistes », à Ariane de Rothschild et à Jacques Attali... Il va jusqu'à sous-entendre une appartenance du conférencier à la franc-maçonnerie, accusation ô combien infamante dans les sphères de la « réinformation ». Et confie, dans un live diffusé le 29 mars, sa crainte qu'Aberkane fasse partie de l'opposition contrôlée.
« Q nous a averti qu'il y a des personnes qui allaient détourner le mouvement. […] On absorbe les choses beaucoup plus facilement |...] si c'est un "allié" [mime des guillemets avec les doigts] qui nous les souffle plutôt que si c'est un ennemi. D'où l'intérêt de retourner des personnes dans notre cas pour commencer à faire passer des messages. […] Si vous voyez que tout d'un coup, il y a un changement de comportement, posez-vous des questions. » Le message est clair : Idriss Aberkane est passé chez l'ennemi. Rappelons que ce dernier a relayé ces dernières semaines des accusations non étayées d'infanticide et de cannibalisme émanant en droite ligne... de l'imaginaire QAnon.
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