Les récents communiqués de la présidence algérienne à l’encontre de propos tenus par Emmanuel Macron illustrent la résurgence d’un « récit national » concocté par le régime au sortir de la guerre d’indépendance, et qui nourrit des accusations complotistes contre la France.

Source : capture d’écran YouTube/France 24.

Le 2 octobre 2021, l’État algérien décidait de rappeler son ambassadeur en France « pour consultations ». Le lendemain, il interdisait son espace aérien aux avions militaires français. En cause, des propos tenus par le président Emmanuel Macron lors d’une rencontre, le 30 septembre 2021, avec des descendants de protagonistes de la guerre d’Algérie – lesquelles déclarations porteraient « une atteinte intolérable à la mémoire des 5,63 millions de valeureux martyrs qui ont sacrifié leurs vies dans leur résistance héroïque à l’invasion coloniale française ainsi que dans la glorieuse Révolution de libération nationale ».

La présidence algérienne a fustigé des « appréciations superficielles, approximatives et tendancieuses énoncées en ce qui concerne l’édification de l’État national algérien ainsi que sur l’affirmation de l’identité nationale, qui relèvent d’une conception hégémonique éculée des relations entre États », et dénoncé « la promotion d’une version apologétique du colonialisme » [1].

Dans le sillage du gouvernement algérien, le site complotiste Algeriepatriotique.com s’est fendu d’allégations paranoïaques, selon lesquelles « Paris fait clairement un chantage aux autorités algériennes dont elle exige qu’elles se fassent les complices d’une vaste opération de remigration qui vise les Maghrébins au profit de nouvelles catégories de migrants issus de pays lointains » ! Au fond, Emmanuel Macron ne se départirait pas d’une stratégie néo-colonialiste à l’encontre de l’Algérie, en excitant le séparatisme kabyle et en accablant de culpabilité la nation algérienne, dont la jeune génération porterait « l’écrasant poids de la barbarie française ».

Après tout, Algeriepatriotique.com, proche de l’armée algérienne, se revendique comme le héraut du « système politico-militaire algérien », qu’il voit comme l’« expression assumée de « la société algérienne dans ses profondeurs » et le garant de sa puissance morale dans sa relation aux autres peuples du monde ». Rien d’étonnant, dans ces conditions, à ce qu’il recycle la propagande d’État algérienne sur la guerre d’indépendance, ainsi que les accusations d’Alger selon lesquelles Paris instrumentaliserait secrètement le séparatisme kabyle. Ces deux incriminations pointent une critique d’un néo-colonialisme français qui travaillerait à saper la cohésion du peuple algérien. Un tel réquisitoire, qui mêle insinuations complotistes et « doxa » sur la mémoire algérienne de la colonisation, sert à légitimer la mainmise des généraux algériens et du Front de Libération Nationale (F.L.N.) sur leur propre pays depuis les années soixante.

Une mémoire « officielle » cautionnant la légitimité de l’armée algérienne

Cette propagande d’État a été déployée dès la fin de la guerre d’indépendance pour mieux étouffer les voix dissidentes. Comme l’écrivait un des spécialistes reconnus du sujet, Benjamin Stora, « l’histoire officielle oublie toujours des pans entiers de la guerre de libération. En Algérie, le mot « révolution » est utilisé pour caractériser cette période fracture. Mais il s’agit d’une révolution sans visage, puisque les noms ont été effacés : on donne à voir un peuple anonyme, unanime derrière le F.L.N., appuyant une armée victorieuse sur le terrain militaire. » [2]

Un bref rappel des faits s’impose. A l’issue de la guerre d’indépendance, officiellement terminée par la signature des accords d’Evian en mars 1962, l’Algérie sombre dans la confusion. Les nationalistes algériens se déchirent. Le Front de Libération Nationale, devenu pendant le conflit le principal mouvement indépendantiste, s’impose comme parti unique avec l’aide de sa branche armée. Puis, en 1965, un coup d’État porte au pouvoir l’homme fort des militaires, le colonel Houari Boumédiène. S’ensuit une politique de modernisation d’inspiration socialiste et s’appuyant sur la rente pétrolière. C’est dans ce contexte agité, peuplé de lourds traumatismes découlant de la violence de guerre, que s’élabore une « nationalisation de l’histoire » [3], plus précisément un « roman national » appelé à durer. Non sans recycler et étoffer des éléments de langage concoctés par le F.L.N. pendant la guerre elle-même pour asseoir sa légitimité au détriment de ses rivaux.

Selon cette mythologie d’État, la guerre d’indépendance ne serait autre qu’une révolution portée par la nation algérienne (« un seul héros, le peuple »), toute entière unie derrière le F.L.N. et, surtout, son bras armé – car il faut bien légitimer la suprématie de l’armée dans l’Algérie « libre » ! Les autres mouvements indépendantistes, tels que les partisans de Messali Hadj, sont rejetés aux oubliettes de l’Histoire. Les Algériens ayant soutenu la France, tels que les Harkis, sont pareillement effacés ou stigmatisés – après avoir été massacrés. Les Juifs d’Algérie sont également vilipendés pour avoir obtenu, grâce au décret Crémieux de 1870, la nationalité française (refusée aux Algériens, soumis à un statut discriminatoire). Cette réécriture de l’Histoire remonte loin : la nation algérienne aurait préexisté à la conquête française déclenchée en 1830, et n’aurait eu de cesse d’y résister [4].

Les récents communiqués de la présidence algérienne s’en inspirent manifestement, au mépris des travaux d’historiens. Or, il est, au mieux, aventureux d’affirmer qu’un sentiment national algérien aurait préexisté à l’invasion française : c’est sous l’ère coloniale – et en réaction à celle-ci – que se construira peu à peu cette identité [5]. L’État algérien de 1830 n’était autre qu’une régence ottomane fondée par des corsaires turcs au XVIe siècle, certes autonome vis-à-vis de l’empire ottoman, pour ne pas dire souveraine, mais loin de contrôler entièrement le pays dans son extension actuelle [6]. Du reste, proclamer la permanence d’une nation algérienne, arabe et musulmane, fait bon marché des identités locales, notamment berbère (ce qui inclut les Kabyles) [7].

Retour d’une vieille accusation : le « génocide » colonial

De même, le chiffre de « 5,63 millions de valeureux martyrs », victimes de la conquête française et de la guerre d’indépendance, ne repose sur rien. Faute de statistiques précises de la régence ottomane, il est impossible de déterminer le tribut humain payé par les populations locales lors de l’invasion française [8]. En revanche, le bilan mortuaire, côté algérien, de la guerre d’indépendance a fait l’objet d’estimation fiables, et colossales : de 300 000 à 400 000 morts, pour partie découlant – mais dans quelle proportion ? – de luttes fratricides [9]. Ce qui n’a nullement empêché l’État algérien d’affirmer depuis soixante ans que la « guerre de libération » s’était soldée par un million à un million et demi de « martyrs » [10], sachant que ledit gouvernement entretenait la confusion sur cette notion même de martyr, qui renvoyait aussi bien aux morts qu’aux blessés [11].

Le dernier chiffre énoncé par les récents communiqués gouvernementaux algériens constitue, à n’en pas douter, un emballement idéologique. L’année dernière, le président algérien Abdelmadjid Tebboune avait déjà accusé la France d’avoir assassiné « plus de la moitié de la population algérienne », à savoir « 5,5 millions de personnes ».

Pareille statistique revient à suggérer que l’Algérie aurait été victime d’une guerre d’extermination génocidaire par la France. L’accusation n’est pas neuve [12]. Des « enfumades » pratiquées lors de la conquête à la torture portée au pinacle pendant la guerre d’indépendance, sans oublier les déplacements massifs de population et autres massacres, l’armée française a certes sombré dans la barbarie, au nom d’une entreprise de conquête coloniale [13]. Mais point n’est besoin d’en rajouter dans l’horreur : si la France a tenté d’asservir le pays algérien, elle n’a pas cherché à anéantir l’ensemble de ses habitants.

Une mémoire d’État fossilisée, à rebours des aspirations de la société civile algérienne

« Aussi faux et instrumentalisé qu’il fût, le récit national a contribué à la cautérisation des fractures de la guerre, rappelait l’historien et sociologue algérien Abdelmadjid Merdaci. Il a proposé aux Algériens une image gratifiante qui leur permettait de reconstruire l’estime de soi. » [14] Diffusé par les manuels scolaires, le cinéma, la radio, les commémorations, et abrité par la censure, il n’en a pas moins été progressivement remis en cause au sein de la société civile algérienne depuis les années 1970, notamment grâce à des travaux d’historiens algériens tels que Mohammed Harbi. Le gouvernement algérien lui-même a dû desserrer l’étau dès les années 1980, réhabilitant la mémoire de nationalistes oblitérés par « l’histoire officielle ».

Cependant, les responsables politiques et surtout militaires algériens ont continué d’instrumentaliser cette construction mémorielle, tantôt pour damer le pion aux mouvements islamistes dans une surenchère patriotique, tantôt pour marquer – du moins aux yeux du peuple – la souveraineté algérienne face à la France, de manière à réhabiliter un appareil d’État à bout de souffle [15]. Sans doute les communiqués de la présidence algérienne s’inscrivent-ils dans cette logique à usage interne.

L’exploitation du massacre du 17 octobre 1961 par l’appareil d’État algérien est emblématique de cet opportunisme bien politicien. L’un des récents communiqués de la présidence algérienne y fait d’ailleurs mention [16]. Rappelons que, ce jour-là, la police parisienne, supervisée par Maurice Papon (ex-préfet du régime de Vichy impliqué dans des déportations de Juifs sous l’Occupation), avait sauvagement réprimé une manifestation d’Algériens organisée par la Fédération de France du F.L.N. Plusieurs dizaines d’Algériens avaient été littéralement massacrés [17].

Or, sur le moment, le gouvernement provisoire de la République algérienne (G.P.R.A.), en pourparlers avec la France sur l’indépendance de l’Algérie, avait été peu bavard sur ce sujet, de crainte de briser les négociations. Les années suivantes, la « mémoire officielle » ne s’était pas davantage aventurée sur cet épisode, aux fins de passer sous silence le rôle de la Fédération de France du F.L.N., entité rivale de l’armée, dans la guerre de libération nationale – et de ne point trop froisser la France. Il avait fallu attendre 1968 pour que le 17 octobre soit commémoré (« Journée nationale de l’émigration »). L’État algérien cherchait alors – et cherche depuis – à reprendre la main sur la diaspora algérienne, à rappeler son attachement au pays, bref, à rappeler que l’Algérie est une et indivisible. « Oubliant » que la perpétuation de la mémoire attachée à cette atrocité a été portée par l’opposition, mais aussi le militantisme berbère et kabyle [18].

Il n’en demeure pas moins que, selon l’historienne Karima Dirèche, interrogée par Médiapart le 31 octobre 2020, le « récit national » est moribond : « 54 % de la population a moins de 30 ans, n’a connu qu’à travers la tradition orale l’épisode colonial et de la guerre. Elle est fatiguée de ses récits historiques qui enferment les dirigeants dans une aura révolutionnaire pour garantir la stabilité économique et politique du pays, alors qu’ils sont connus comme étant corrompus, extrêmement autoritaires, ayant validé, cautionnant des pratiques liberticides. Il y a un hiatus énorme, une fracture entre les attentes d’un récit historique juste, le moins faux et ces élites dirigeantes qui se sont bien reproduites puisque leurs enfants se font les garants de ce récit héroïque qui ne correspond plus à la réalité économique, politique, historique de la société. »

Certes, mais pareille mythologie, si elle ne répond plus aux aspirations de la population, continue de porter bien des effets pervers, ne serait-ce que parce qu’elle sert à perpétuer la suprématie de l’appareil politico-militaire algérien sur son peuple. Outre qu’elle active un récit complotiste ciblant la France, accusée, sous couvert de néo-colonialisme, de miner l’identité nationale algérienne. Pire encore, une telle désinformation historique, porteuse de ressentiment mémoriel, alimente le djihadisme parmi des jeunes d’origine algérienne ou maghrébine nés ou ayant grandi en France [19]

 

Notes :
[1] Les journaux algériens n’ont pas été en reste, ainsi El Watan qui, le 4 octobre 2021, se laisse aller à des analogies historiques hasardeuses : « Il ne faut pas oublier que les harkis représentent pour le peuple algérien ce que les collaborateurs ont représenté pour la France sous occupation nazie. Peut-on imaginer Mme Merkel décernant des médailles d’honneur aux descendants de ces collaborateurs ? Peut-on l’imaginer rendant hommage à Pétain ? »
[2] Benjamin Stora, La gangrène et l’oubli. La mémoire de la guerre d’Algérie, Paris, La Découverte, 1991, p. 8.
[3] Stora, La gangrène et l’oubli, op. cit., p. 234.
[4] Voir notamment la notice de Lydia Aït Saadi-Bouras et Benjamin Stora, « Dans les pages des manuels », Les Collections de l’Histoire, n°55 : L’Algérie et les Algériens, avril 2012, p. 84.
[5] Charles-Robert Ageron, « Naissance d’une nation », Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 46-51
[6] Voir Isabelle Grangaud, « Une province de l’Empire ottoman », Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 18-24.
[7] Stora, La gangrène et l’oubli, op. cit., p. 234-237.
[8] Guy Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, Paris, Vendémiaire, 2018, p. 506-507.
[9] Guy Pervillé, « Combien de morts ? », Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 68-69. Voir également « Guerre d’Algérie : combien de morts ? », Charles-Robert Ageron (dir.), L’Algérie des Français, Paris, Seuil, 1993, p. 275-276 ; Raphaëlle Branche, La guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, 2005, p. 204-217 ; Stora, La gangrène et l’oubli, op. cit., p. 180-184.
[10] Stora, La gangrène et l’oubli, op. cit., p. 275-276.
[11] Branche, La guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, op. cit., p. 205.
[12] Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, op. cit., p. 497-506.
[13] « J’ai rapporté d’Afrique la notion affligeante qu’en ce moment nous faisons la guerre d’une manière beaucoup plus barbare que les barbares eux-mêmes, écrivait Alexis de Tocqueville en 1841. C’est, quant à présent, de leur côté que la civilisation se rencontre. » (Alexis de Tocqueville, De la colonie en Algérie, Bruxelles, Complexe, 1988 (présentation par Tzvetan Todorov), p. 76.
[14] Abdelmadjid Merdaci, « Comment on raconte l’histoire aux Algériens », Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 83.
[15] Selon Abdelmadjid Merdaci, s’exprimant en 2012, « le régime algérien, depuis 1962, interdit ou censure toute mise en cause de la puissance coloniale française, des responsabilités de l’Etat français, dans les crimes et les massacres commis. La France coloniale et la France d’aujourd’hui sont donc défendues et « protégées » par le régime algérien. Pourquoi les autorités algériennes n’ont-elles jamais établi une liste des morts des massacres de Sétif et Guelma en 1945 ? Pourquoi n’y a-t-il pas de thèse algérienne sur la torture alors qu’il y en a en France ? Parce que les relations franco-algériennes sont des relations d’intérêt pour le régime algérien ui veut protéger ce partenaire d’exception. » Les Collections de l’Histoire, n°55, op. cit., p. 86.
[16] « Rien ni personne ne peut absoudre les puissances coloniales de leurs crimes, y compris les massacres du 17 octobre à Paris, que l’Algérie et sa communauté établie en France s’apprêtent à commémorer dans la dignité. »
[17] Le bilan de ce qu’il faut bien qualifier de massacre reste difficile à déterminer, d’autant que les meurtres d’Algériens s’étendent sur plusieurs jours au cours de l’automne 1961 : plusieurs dizaines (Jean-Paul Brunet, Police contre F.L.N. Le drame d’octobre 1961, Paris, Flammarion, 1999) ? Plusieurs centaines (Jean-Luc Einaudi, Octobre 1961. Un massacre à Paris, Paris, Fayard, « Pluriel », 2011, éd. augm.) ? Voir la récente mise au point d’Emmanuel Blanchard, « 17 octobre 1961. Un massacre colonial à Paris », L’Histoire, n°488, octobre 2021, p. 12-19.
[18] Voir sur ce point Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’Etat et la mémoire, Paris, Tallandier, 2008 (trad. de l’anglais).
[19] Pervillé, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, op. cit., p. 529-530.

 

Voir aussi :

Contestation en Algérie : ils parlent de « complot »