La situation en Algérie n’échappe pas aux tentatives de réécriture conspirationniste des événements.

Le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée algérienne (source : YouTube, 5 mars 2019)

L’un des instruments favoris des régimes autoritaires en décrépitude est de crier au complot ou à la machination ourdie par « le parti de l’étranger ». Celui-ci permet d’une part de déresponsabiliser les élites gouvernantes face à une situation de crise à laquelle elles ont largement contribué en raison d’une corruption aussi endémique que structurelle, et d’autre part de dissuader  la population encore hésitante à rejoindre la cohorte des manifestants violemment hostiles à la candidature d’Abdelaziz Bouteflika… hospitalisé à Genève ! Âgé de 82 ans, l’homme symbolise physiquement un système politique algérien à bout de souffle.

Cette petite musique, que l’on a déjà peu ou prou entendue au moment des protestations populaires à l’hiver 2010-2011 dans une partie du monde arabe (Maroc, Tunisie, Libye, Egypte, Syrie, Bahreïn), refait surface aujourd’hui en Algérie en marge de mobilisations populaires qui débutèrent à la mi-février 2019.

Il n’a pas fallu attendre longtemps avant de voir apparaître et se diffuser sur les réseaux sociaux toutes sortes d’explications, plus ou moins grossières, plus ou moins farfelues, au sujet des raisons d’être profondes de la présence dans la rue algérienne de milliers de manifestants.

Des tonalités complotistes, implicites ou plus explicites, se font jour aussi bien dans le discours d’officiels algériens de premier plan et dans une certaine presse arabophone ou francophone, que chez des particuliers ou des groupes ne représentant qu’eux-mêmes. Nous laisserons de côté celles et ceux qui prétendent que ce serait l’Etat algérien lui-même qui manipulerait les manifestants en vue de créer un chaos en quelque sorte fédérateur !

Abdelaziz Bouteflika, ou l’un de ses communicants, a récemment mis en garde les Algériens, à l’occasion de la journée du 8 mars pour les droits des femmes, contre le risque de compromettre leur avenir sur l’autel d’intérêts étrangers ou intérieurs. Il a invoqué les ennemis de l’intérieur et de l’étranger menaçant l’unité et la stabilité de l’Algérie par la manipulation possible des protestations :

« La dénaturation de cette expression pacifique [les manifestations] de la part de quelque groupe traître, intérieur ou extérieur, pourrait certainement provoquer, à Dieu ne plaise, la sédition et le chaos dont il ne sortirait que crises et malheurs » (c’est nous qui traduisons)

Le général Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major de l’armée algérienne et vice-ministre de la Défense, a également évoqué des « parties dérangées de voir l’Algérie stable et sûre », lesquelles seraient par ailleurs « désireuses de ramener l’Algérie aux années de braise », faisant en outre allusion à « des appels suspects, instrumentalisant la démocratie », avec des « conséquences funestes ».

La convocation du souvenir traumatique réel de la décennie noire des années 1990 adossée à ce type de propos empreints de conspirationnisme procède d’une dramatisation volontaire de la situation présente, en vue de remobiliser les opposants aux manifestants, de dissuader ceux qui seraient tentés de manifester et bien sûr, aussi, de démobiliser les parties prenantes aux mobilisations populaires actuelles. Le complotisme est toujours à plusieurs tiroirs ou leviers.

Le Premier ministre Ahmed Ouyahia n’est pas en reste en matière de novlangue complotiste. C’est un récidiviste. Au même titre que ses compagnons/alliés politiques du moment, le chef du gouvernement n’a pu s’empêcher de mentionner « les manipulations de milieux étrangers qui commencent à bouger, à commenter, à dire que le peuple algérien s’est réveillé ». Ce qu’il y a de proprement fascinant dans le langage employé, c’est la faculté inouïe d’infantiliser aussi manifestement le peuple dont il prétend défendre les vrais et seuls intérêts contre de soi-disant manipulateurs. Manipulateurs à l’intelligence tellement omnipotente et omnisciente qu’elle serait par conséquent supérieure à celle de l’Algérien quel que soit son capital culturel.

Le site francophone du média d’Etat iranien Press TV – qui  n’hésite pas à s’appuyer sur le site au fort tropisme conspirationniste Algérie patriotique – voit sans surprise derrière les événements actuels la main des Etats-Unis, d’Israël, de la France, de l’Arabie saoudite, etc., qui chercheraient à rééditer en Algérie un scénario déjà expérimenté en Syrie afin de détruire le pays. Une fois de plus, selon celui ou ceux qui l’emploient, la rhétorique conspirationniste est l’occasion de régler des comptes avec des adversaires et ennemis présumés ou réels. Certains hauts responsables algériens recourent d’ailleurs fréquemment à ce genre de prose, notamment sur des supports en tout genre, en particulier de langue arabe.

De manière beaucoup plus confidentielle, un site dénommé Racisme antiarabe et islamophobe s’est fendu d’une tribune en date du vendredi 8 mars intitulée « Le cinquième mandat de Bouteflika ». Selon son ou ses animateurs, les contestataires sont « probablement manipulés par la France, les Etats-Unis et Israël ». Le site croit déceler dans la contestation anti-Bouteflika un indice de « néo-colonialisme », une manœuvre « raciste et islamophobe » consistant à « provoquer une guerre civile dans le pays, et ensuite [à] intervenir pour bombarder les civils en faisant mine de combattre des terroristes qu’il a importé lui-même dans le pays ». Les mobilisations algériennes seraient rien moins que la réédition des révolutions arabes qui auraient déjà été, en leur temps, le résultat de manipulations cachées extérieures.

Il ne faudrait pas croire que le complotisme, parce qu’obéissant à une certaine rationalité, ne soit que tactique ; certains croient dur comme fer à la réalité de manipulations cachées. Par incurie, impuissance politique, idéologie, faiblesse de pensée, endoctrinement, déréliction, peur de l’inconnu, voire, dans certains cas, par haine obsessionnelle. Le cas algérien n’échappe à aucune de ces configurations.

 

Voir aussi :

Les « Révolutions de couleurs » : coups d’État fabriqués ou soulèvements populaires ?