La « révolution bolivarienne » est-elle en train de dévorer ses propres enfants ?

Le chavisme a dominé la vie politique du Venezuela au cours des dix-sept dernières années. Il a érigé le conspirationnisme non seulement en discours officiel des autorités vénézuéliennes mais aussi en instrument d’auto-justification. Les accusations de complots soi-disant concoctés par des ennemis implacables, généralement eux-mêmes manipulés par des marionnettistes tapis dans l’ombre, ont été l’élément fondamental de la rhétorique des responsables publics vénézuéliens et des médias gouvernementaux au cours de ces années. Dans son émission de télévision hebdomadaire, Aló Presidente, Hugo Chávez lui-même avait pris l’habitude de « révéler » des complots incroyablement élaborés pour l’assassiner ou nuire à son action.

Mais au fil des ans, d’autres figures de la « révolution bolivarienne » ont contribué de manière décisive à la coloration complotiste du discours officiel chaviste. Mais le point le plus intéressant est peut-être que certains d’entre eux sont devenus de plus en plus critiques du tour que prenaient les événements au Venezuela après la mort d’Hugo Chavez et l’avènement de son successeur, Nicolás Maduro. Communément appelés « chavistes critiques » (chavistas críticos) au Venezuela, ces dissidents font désormais les frais de la rhétorique conspirationniste des médias gouvernementaux qu’ils ont pourtant aidé à façonner : ils se retrouvent sur le banc des accusés, rejetés, comme le reste de l’opposition démocratique au chavisme, dans le camp des « traîtres » à la patrie.

Prenons Nicmar Evans par exemple. Ce célèbre commentateur politique chaviste a toujours veillé à se présenter comme un analyste impartial, jaloux de son indépendance. Bien qu’il n’ait jamais versé dans les accusations outrancières visant les critiques du chavisme du type, il a cependant parfois soutenu la thèse selon laquelle le Venezuela était victime d’une « guerre économique » déclenchée par « la droite ». Ses critiques du gouvernement à l’époque ont conduit à une rupture ouverte avec l’administration Maduro. Bien qu’Evans soit régulièrement qualifié de « traître » et d’« agent de l’empire » (sic) dans des articles pro-Maduro, il se considère toujours comme un chaviste loyal et accuse en retour le gouvernement actuel d’avoir trahi l’héritage du Comandante.

Les cas de deux hiérarques de la « révolution » comme Luisa Ortega Díaz et Miguel Rodríguez Torres méritent également attention. Procureure générale de la République depuis 2007, Luisa Ortega se disait convaincue, en juin 2014, de l’existence d’une « conjuration nationale et internationale contre l’État vénézuélien », complot qui comprenait une tentative d’assassinat contre le président Maduro et au sujet duquel ses services ont ouvert une enquête officielle. Au cours de cette année, Luisa Ortega est devenue l’une des plus farouches critiques du chef de l’Etat vénézuélien, allant jusqu’à demander à la plus haute juridiction du pays de suspendre l’Assemblée nationale constituante qu’il avait convoquée pour motif d’inconstitutionnalité. Démise de ses fonctions au début du mois d’août, elle a été contrainte de fuir le Venezuela, tandis que Nicolás Maduro a lancé une mise en garde contre les « traîtres et les trahisons » qui pourraient provenir de ses rangs.

Miguel Rodríguez Torres

Quant à Rodríguez Torres, c’est un fidèle de la première heure d’Hugo Chávez. Vétéran de la tentative de coup d’Etat du 4 février 1992, il était le ministre de l’Intérieur de Nicolás Maduro lors des violentes manifestations qui ont débuté en février 2014. Il s’est notamment illustré dans des conférences de presse hebdomadaires diffusées par les médias publics dans lesquelles il commentait régulièrement des diapositives destinées à montrer les connexions occultes unissant les leaders de l’opposition, des manifestants et des ONG d’une part à la CIA et au Département d’Etat américain d’autre part, exhibées comme seules preuves des complots qu’il révélait. En octobre 2014, Rodríguez Torres fut discrètement remplacé à la tête du ministère de l’Intérieur et il est devenu de plus en plus critique envers le gouvernement au point de s’opposer ouvertement au projet présidentiel d’Assemblée constituante. Au mois de juin dernier, ce dernier a prétendu avoir des preuves que Rodríguez Torres avait collaboré avec la CIA. Rodríguez Torres répondit qu’en fait, il avait eu des contacts avec la CIA comme il en avait eu « avec beaucoup d’autres services de renseignement » dans le cadre de ses fonctions (il a réorganisé les services de contre-espionnage vénézuéliens) et sous les ordres d’Hugo Chávez en personne.

Mais le cas le plus intéressant et le plus récent est sans doute celui d’Eva Golinger, une avocate et journaliste vénézuélienne née aux États-Unis, auteure de nombreux textes en faveur du régime chaviste et notamment de Code Chávez, un livre publié pour la première fois en 2006 et chaudement recommandé par le président Chávez lui-même dans ses émissions de télévision hebdomadaires (la version française est préfacée par le Belge Michel Collon). Depuis la publication de ce premier livre, dans lequel elle dissèque le réseau financier et relationnel menant selon elle directement de la CIA à l’opposition vénézuélienne et aux ONG de défense des droits de l’homme, Golinger est devenue quelque chose comme la théoricienne du complot officielle de la révolution bolivarienne. Elle a son rond de serviette dans les médias gouvernementaux où elle s’attache à détailler les dessous de « l’agression américaine contre le Venezuela » ou à dire sa conviction que le cancer auquel Chávez a succombé lui a probablement été inoculé par la CIA.

La relation de longue date qu’entretient Golinger avec le gouvernement vénézuélien a cependant pris un tour nouveau au cours des dernières semaines, lorsque l’avocate a commencé à faire entendre une voix de plus en plus critique à l’égard de Nicolás Maduro. Le 31 mars dernier, elle a témoigné son soutien à la Procureure générale Luisa Ortega Díaz, insistant sur la dimension fondamentale que revêt la séparation des pouvoirs en démocratie. En juin, elle s’est prononcée contre l’usage de termes tels que « traîtres » pour décrire des dignitaires de la révolution bolivarienne comme Miguel Rodríguez Torres. Golinger expérimente maintenant elle-même les joies de la stigmatisation complotiste. Un article publié par Misión Verdad [Mission Vérité], un site parrainé par le gouvernement vénézuélien, est intitulée « Eva Golinger et les profiteurs de l’héritage de Chávez ». Il reproche à l’avocate ainsi qu’à Nicmar Evans et Miguel Rodríguez Torres d’essayer de « faire passer le Venezuela pour une dictature et ainsi de criminaliser le pays [tout entier] ». Les commentaires en ligne postés sous l’article sont révélateurs : certains soutiennent Golinger et affirment qu’elle est diffamée quand d’autres utilisent la rhétorique révolutionnaire bien connue contre elle, l’accusant de trahison et d’être un agent de la CIA.

Le sort réservé aux « chavistes critiques » décrits ici ne peut pas ne pas faire penser à celui des dissidents de toutes les révolutions du XXème siècle qui ont fondé leur discours officiel sur une vision du monde conspirationniste. Les grandes théories du complot politiques expliquent toutes les actions et événements humains de manière auto-référentielle, circulaire et attrape-tout. Il semble logique qu’à un moment ou à un autre, elles soient utilisées pour expliquer aussi les actions de ceux qui ont aidé à leur diffusion. Aveugle au fait que ses interventions publiques ont pu, en diabolisant toute opposition au chavisme, renforcer la mentalité binaire du « eux » contre « nous » typique de la vision du monde révolutionnaire, Golinger est aujourd’hui confrontée à des procès en duplicité où elle se voit reprocher d’avoir trahi l’héritage de Chávez. Cela ne semble pas, cependant, avoir modifié en profondeur sa manière d’envisager les choses. Récemment, Donald Trump a déclaré qu’il n’écartait pas la possibilité d’une option militaire pour résoudre la crise vénézuélienne. Donnant de manière inespérée du grain à moudre à la rhétorique gouvernementale, cette déclaration choquante et irresponsable a représenté une aubaine pour Maduro et ses partisans, affaiblissant le consensus régional contre le régime vénézuélien et rendant la vie plus difficile encore pour l’opposition. Dans des propos rapportés par le New York Times, Eva Golinger  y a vu une étape nouvelle dans une intervention qui, jusqu’à présent, était selon elle « plus discrète et presque clandestine ».

 

L’auteur : Sociologue vénézuélien, Hugo Pérez Hernáiz est le fondateur et l’animateur de Venezuela Conspiracy Theories Monitor, un site de veille sur les théories du complot au Venezuela.