Ne pas s’arrêter à son titre. Des attentats de janvier 2015, il est finalement assez peu question dans le stimulant petit essai que vient de publier Mathieu Foulot chez Atlande : Le Complot Charlie.

Diplômé de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), l’auteur propose une introduction informée du phénomène conspirationniste. De Claude Lefort à Carl Schmitt en passant par René Girard, il y mobilise une culture d’honnête homme qui ne dépaysera pas l’étudiant de Sciences Po. Une approche qui, si elle pèche par moments par ses côtés un peu scolaire, se distingue par sa qualité d’un certain nombre de publications apparues au cours de ces dernières années.

Mathieu Foulot nous invite donc à une « plongée dans l’imaginaire conspirationniste », ramassant en une synthèse érudite quelques intuitions fécondes formulées par la complotologie française : Marcel Gauchet, Pierre-André Taguieff, Véronique Campion-Vincent, Gérald Bronner ou encore Emmanuel Taïeb.

Sans éluder la dimension politique du conspirationnisme ni ce que son développement doit à Internet, l’auteur voit bien ce qui le rattache inexorablement à un principe religieux : la croyance dans les arrière-mondes, dans l’invisible. Il ne manque pas de souligner également le lien paradoxal du conspirationnisme, cette pathologie de la Raison, avec la modernité politique, ni le contexte de crise (crise de l’autorité, crise de la démocratie…) dans lequel il se répand.

Mathieu Foulot insiste sur la nécessité de déconstruire ces théories, de ne pas les laisser sans réponse et plaide pour un apprentissage renouvelé, méthodique du doute.

Une seule de ses hypothèses suscite quelques réserves : selon Mathieu Foulot, la fin de la Guerre froide ne serait pas étrangère à la résurgence des mythes complotistes à laquelle nous assistons. Orphelins de la simplicité rassurante qu’offrait le monde bipolaire d’antan, nous serions d’autant plus séduits par les théories du complot qu’elles restaureraient la figure d’un ennemi clairement identifié.

Souscrire à cette hypothèse, c’est d’abord supposer que, sous la Guerre froide, nos représentations étaient réellement aussi manichéennes. C’est aussi surestimer « l’imaginativité » de nos théoriciens du complot contemporains qui, s’agissant de l’essentiel de leur production, semblent se contenter de broder autour de motifs conspirationnistes qui existaient déjà à l’époque de l’antagonisme Est-Ouest (Roswell, «Nouvel Ordre Mondial», Bilderberg…) quand ils ne lui préexistaient pas carrément («complots» juif, maçonnique, illuminati…).

Au fond, cette période ne doit-elle pas plutôt être vue comme un moment annonciateur, précurseur de la déferlante actuelle que comme un canalisateur de délires paranoïaques ? A travers la désinformation complotiste qu’alimentent les médias russes contrôlés par le Kremlin comme Sputnik ou Russia Today, n’assistons-nous pas, précisément, au couronnement de techniques de propagande forgées pendant la Guerre froide ?