Le thème de la « conspiration de Munich » renvoie à l’idée d’un Occident belliqueux qui, sous couvert de neutralité, œuvrerait dans les coulisses à soutenir les ennemis de la Russie. Un discours qui sert aussi à faire oublier l’embarrassante alliance de non-agression et de partage territorial conclue entre Staline et Hitler en 1939.

Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini et Ciano (Conférence de Munich, 29 septembre 1938 ; Archives fédérales allemandes)

C’est l’un des épisodes les plus honteux de l’histoire européenne au XXe siècle, l’exemple idéal-typique d’une erreur de jugement doublée d’une lâcheté politique dont la tentation continue de nos jours à être stigmatisée sous le nom de « syndrome munichois ». La Conférence des Quatre, qui s’est tenue à Munich les 29 et 30 septembre 1938 et dont nous commémorons aujourd’hui le 80e anniversaire, aurait inspiré ce mot fameux à Churchill : « Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre ». Mais si la conférence de Munich signa la déroute morale et intellectuelle des démocraties libérales face au fascisme, fut-elle un complot des puissances bourgeoises dirigé contre l’URSS ?

6 novembre 1938. À l’occasion du XXIe anniversaire de la Révolution bolchevique, le Comité exécutif de l’Internationale communiste fait paraître un manifeste dans lequel on peut lire que « si le complot de Munich a eu lieu, c’est par la volonté de la bourgeoisie anglaise réactionnaire » qui a cherché à « contrecarrer par tous les moyens la constitution d’un front international de paix avec l’Union Soviétique » [1]. Quant aux « avocats hypocrites de la “démocratie” française », ils auront « préféré une lâche capitulation à la politique de riposte à l’agresseur [2] ».

Cinq semaines plus tôt, les 29 et 30 septembre 1938, Adolf Hitler, Neville Chamberlain, Édouard Daladier et Benito Mussolini s’étaient réunis à Munich pour négocier la cession des Sudètes à l’Allemagne. Pour le Komintern, réactionnaires britanniques et pacifistes français se seront donc entendus pour entraver « la volonté de lutte des peuples », tout en jouant la « comédie » de la mobilisation militaire au cours du mois précédent la conférence. C’est faire peu de cas du souffle de pacifisme qui avait alors cours à l’époque.

Dans les mois suivants, le Komintern affine son discours. Selon l’édition française de son bulletin, L’Internationale communiste, en date de juin 1939, on peut lire qu’en fait d’accords, la conférence de Munich ne serait rien moins qu’un « pacte entre les agresseurs fascistes d’une part, et, d’autre part, les cercles dirigeants d’Angleterre et de France [3] ». Elle consacrerait, en d’autres termes, l’abandon par Londres et Paris de la politique de sécurité collective et son remplacement par une politique de « neutralité » bienveillante envers l’Axe Rome-Berlin.

Fausse neutralité et vraie complicité

Du renoncement à la compromission, il n’y a qu’un pas, et c’est celui-ci qu’a déjà dénoncé Joseph Staline au XVIIIe congrès du Parti communiste d’Union soviétique, en mars 1939. D’après le maître du Kremlin, « la politique de non-intervention trahit la volonté, le désir de ne pas gêner les agresseurs dans leur sombre besogne ». En outre, Staline voit dans la neutralité apparente un prétexte pour agir en sous-main et intervenir quand les belligérants sont affaiblis, afin de leurs dicter leurs conditions [4].

Qu’attendaient donc la France et le Royaume-Uni de ce que L’Internationale communiste nomme « la conspiration de Munich » ? Pour l’organe soviétique, le don du territoire des Sudètes à Hitler avait en réalité une contrepartie. Elle ne constituait qu’une « avance » : « en échange, [Hitler] devait s’engager à commencer la guerre contre l’Union soviétique ». Toutefois, les Français et les Britanniques, qui avaient « combiné » Munich, auront été trompés dans leurs attentes puisque dès le 15 mars 1939, le chancelier allemand poursuit sa politique d’agression en lançant la Wehrmacht contre la Tchécoslovaquie.

Quoiqu’en pense le Komintern, la réalité est plus prosaïque. En 1938, la France et le Royaume-Uni inscrivent leur diplomatie dans la continuité apparente de leur politique dite d’« apaisement » à l’égard des dictatures fascistes, qui caractérise les années 1930. À l’évidence, le souvenir des atrocités de la Grande Guerre et le pacifisme dominant pèsent de tout leur poids pour motiver l’inaction face aux agressions qui ponctuent l’avant-guerre : la guerre d’Abyssinie, la remilitarisation du Reich, la guerre d’Espagne, l’Anschluss ne provoquent aucune réaction armée des démocraties qui espèrent toujours que la non-intervention permettra d’éviter la guerre. Tenir l’inquiétant Staline à distance, à l’automne 1938, peut aussi être interprété comme le refus de précipiter un conflit dont il apparaît pourtant de plus en plus nettement qu’il ne saura être évité.

Mémoire russe de Munich

Après la guerre, la mémoire de l’événement en Union soviétique s’est construite autour de cette idée de complot occidental, l’expression « conspiration de Munich » restant utilisée de nos jours en Russie. L’agence de presse RIA Novosti, qui officiait sous la tutelle du ministère de la Presse et de l’Information de Russie entre 1991 et 2014 avant d’être remplacée par Russia Today et Sputnik, faisait référence à cette appellation à l’approche du soixante-dixième anniversaire de la signature du pacte de non-agression germano-soviétique (23 août 1939) : « Le 29 septembre 1938, les premiers ministres de Grande-Bretagne, de France, d’Allemagne et d’Italie signaient un accord à Munich sur la partition de la Tchécoslovaquie, qui fut appelée dans l’histoire soviétique, la “conspiration de Munich” ».

Le site internet de La Voix de la Russie (radio d’État russe internationale), remplacée en 2014 par Radio Sputnik, mit en ligne, le 3 juillet 2009, un article qui affirmait que « la conspiration de Munich orchestrée par les politiciens occidentaux et le Führer nazi cherchait à faire marcher l’armée allemande contre l’Union Soviétique. À cette époque Moscou tentait de former une coalition anti-hitlérienne et avait à cet effet invité une délégation franco-britannique. […] Les négociations furent sabotées par Londres et Paris qui incitèrent Hitler à attaquer l’URSS [5] ».

Realpolitik et agissements en coulisse

En insistant sur les responsabilités occidentales, cette vision des événements tend à justifier la politique ultérieure de Staline, en particulier la signature du pacte Molotov-Ribbentrop du 23 août 1939. Historiquement pourtant, ce sont bien les démocraties occidentales qui entrèrent en guerre le 1er septembre 1939 contre l’Allemagne, tandis qu’Hitler et Staline se partageaient la Pologne et que l’URSS annexait la Finlande, les pays baltes et la Bessarabie, conformément aux protocoles secrets du pacte.

Le 1er septembre 2009, à l’occasion de la commémoration en Pologne des 70 ans du début de la Seconde Guerre mondiale, Vladimir Poutine, alors Premier ministre de la Fédération de Russie, utilisait à son tour l’expression « conspiration de Munich » pour botter en touche les questions relatives au massacre de Katyn : la realpolitik ne l’avait-elle pas emporté d’abord chez les Occidentaux ? Quant à Serguei Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, il soulignait la continuité entre les Accords de Munich et le pacte Molotov-Ribbentrop, le second n’étant selon lui qu’une conséquence des premiers. Un sondage réalisé à la même époque par le Centre russe de recherche sur l’opinion publique de Moscou montrait que 57% des personnes interrogées « ne [voyaient] rien de répréhensible dans la signature du pacte, les Occidentaux ayant rejeté les propositions de système de sécurité collective proposé par Staline [6] ».

Un autre exemple de l’usage de la référence à Munich est fourni par le conflit en Géorgie un an plus tôt, en août 2008. À cette époque, le président de la Fédération de Russie Dmitri Medvedev critique le soutien des Occidentaux à la Géorgie en appelant ces derniers « à ne pas reproduire l’erreur des “accords de Munich” de 1938 avec l’Allemagne nazie ». Faisant référence à l’Histoire, il précise encore qu’« en se montrant conciliants avec “l’agresseur”, ils ont conduit à une “tragédie” » n’hésitant pas à comparer implicitement Mikheil Saakachvili à Adolf Hitler. Le discours se montre plus offensif encore chez un député de Russie unie (parti de Poutine et de Medvedev), Konstantin Kossatchev, qui achève d’assimiler Munich à un complot contre la Russie : « Lors des événements dans le Caucase certains pays ont emprunté des traits propres à la politique des Etats occidentaux lors des accords de Munich de 1938. […] Les traits et les manœuvres d’une entente en coulisse filtrent dans la politique d’une série de pays et d’alliances militaires, ce que nous avons bien ressenti au cours des récents événements dans le Caucase. »

Un « complot » réactualisé ?

Si, à l’automne 1938, le gouvernement français semble en fait relativement lucide sur les déconvenues qui attendent les démocraties après Munich, l’« apaisement » demeure le maître-mot du Quai d’Orsay qui reçoit Ribbentrop le 6 décembre 1938 : un accord est signé, censé garantir le respect de la frontière entre la France et l’Allemagne. Point n’est donc besoin d’un complot antisoviétique pour expliquer l’attitude des élites politiques françaises ou anglaises, d’abord soucieuses de se mettre – au moins temporairement – à l’abri de la guerre, fût-ce au détriment de l’allié tchécoslovaque. Une politique qui, de fait, offrit aux Soviétiques un prétexte et une couverture utiles pour défendre leurs propres intérêts régionaux : la Pologne, les pays baltes et la Tchécoslovaquie ne recouvreront véritablement leur souveraineté qu’après la chute du mur de Berlin, quatre décennies plus tard.

 

Notes :

[1] L’Humanité, 6 novembre 1938.

[2] Id.

[3] L’Humanité, 14 juillet 1939.

[4] Id.

[5] Joao Alexandre, Les Accords de Munich dans le discours politique contemporain, mémoire soutenu le 27 août 2010 à l’IEP de Lyon, p. 54.

[6] Joao Alexandre, Les Accords de Munich… op. cit., p. 55.