Lyndon LaRouche et le mythe de la ''synarchie judéo-britannique'' (2/2)
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III – « La vérité à propos d’Hitler » (85) : l’oligarchie conspirationniste britannique maître d’œuvre de la Seconde Guerre Mondiale

Nous avons vu précédemment que Lyndon LaRouche et ses partisans considéraient H. G. Wells comme l’inventeur d’un programme jugé eugéniste, fasciste et totalitaire. Cela les conduit à identifier les liens qui existeraient selon eux entre l’oligarchie britannique et les nazis. « Des libéraux soutenant le fascisme, mais aussi les doctrines raciales d’Hitler. Pour résoudre ce paradoxe, il suffit de nous référer à notre description sommaire du libéralisme britannique du XIXe siècle, des malthusiens avoués, adeptes du darwinisme social, bien avant qu’ils ne lancent le néo-malthusianisme au cours de l’automne-hiver 1969-1970, avec leurs confédérés étrangers » (86). En effet, dans l’esprit de LaRouche et de ses collaborateurs, l’oligarchie britannique était prête à tout pour maintenir son leadership mondial.

Ainsi, le point culminant de la « synarchie » fut sans conteste, du point de vue larouchiste, la Seconde Guerre Mondiale préparée de longue date par l’accession d’Hitler au pouvoir en Allemagne, conformément au plan du Royaume-Uni. Si l’Empire britannique avait souhaité la Première Guerre Mondiale, il n’en tirait pas les profits escomptés dans la mesure où les conséquences pour lui-même furent négatives et où la concurrence des États-Unis se faisait alors de plus en plus sensible. Dès lors, l’oligarchie « ne pouvait plus faire la même erreur » (87) et reprenait ses plans machiavéliques de déstabilisation du monde en préparant une nouvelle guerre ; le bras armé de la Grande-Bretagne serait cette fois le grand perdant de 1918 : l’Allemagne.

L’instrumentalisation de l’Europe en vue d’une nouvelle guerre : le « plan Churchill » (88)

« Le plan démoniaque qui cachait son nom pourrait être nommé de manière appropriée le plan Churchill ». En effet, après la Grande Guerre, le Royaume-Uni ayant souffert économiquement et socialement, l’oligarchie voyait conséquemment sa supériorité et domination historique mises à mal selon les larouchistes. Il lui fallait donc reprendre la main en freinant le développement industriel de ses concurrents. « Peu importe le coût en vies humaines, les Anglais continueraient leur longue route en vue de détruire le potentiel de développement des républiques industrielles qui menaçaient leur vielle industrie mourante et leur pouvoir national. La France souffrait particulièrement » (89). Pour mettre en œuvre un tel plan, l’oligarchie se devait d’avancer masquée afin de ne jamais apparaître au grand jour et pouvoir développer au mieux sa stratégie subversive.

Un homme de paille devait alors être en première ligne, il s’agissait pour les larouchistes du Secrétaire américain au Trésor, Henry Morgenthau. Celui-ci, prétendent-ils, « était un pion » (90) : « en tant que juif, Morgenthau était un bon choix, il pouvait à la fois apparaître comme anti-allemand et pro-anglais » (91). En somme, les jalons du plan Morgenthau d’occupation physique et de démantèlement de l’Allemagne étaient déjà jetés en 1918 si on en croit LaRouche. Et Morgenthau de se donner les moyens de ses ambitions : « Morgenthau était psychologiquement capable de condamner la nation allemande à mort, les hommes, les femmes et les enfants » (92), et même de « déplacer ces populations » (93). Si les éléments rapportés par LaRouche et ses collaborateurs à propos du plan Morgenthau s’avéraient relativement exacts du point de vue factuel, un « léger » arrangement chronologique doit tout de même être noté. En effet, le plan Morgenthau date de 1944-1945 tandis que LaRouche laissait entendre de manière assez ambiguë qu’il était élaboré vers la fin de la Première Guerre Mondiale. Aussi, l’agencement même de l’ouvrage de Carol White, dont nous donnons ici lecture, organisé de manière chronologique tout au long de sa projection, fait à ce moment une exception. Le troisième chapitre, consacré au développement du complot britannique durant l’entre-deux-guerre mêle le « plan Churchill » (94) et « le traité de Versailles » (95). Or, nous venons tous juste de le dire, le plan Churchill serait en vérité le plan Morgenthau sous le nom de son vrai instigateur. Le chapitre suivant, le quatrième, traitait pour sa part de la promotion au pouvoir d’Adolf Hitler par l’oligarchie britannique. Il est dès lors manifeste que LaRouche et ses collaborateurs se livraient à une manipulation historique évidente, si ce n’est à une supercherie, afin de renforcer leur thèse conspirationniste. De la part d’un gourou, de tels expédients sont monnaie courante et ne doivent pas surprendre. Aussi, des adeptes fanatisés et sous l’emprise de LaRouche, non obligatoirement férus ou érudits en histoire, ne sauraient ni ne voudraient découvrir la supercherie, d’autant plus lorsque la parole du gourou dit nécessairement le vrai (96).

Néanmoins, le Traité de Versailles se révélait le meilleur outil britannique pour pousser l’Allemagne à la guerre. Selon LaRouche, c’était l’économiste Keynes qui aurait été l’instigateur et le maître d’œuvre du complot issu du Traité de Versailles afin de pousser l’Allemagne vers la Seconde Guerre Mondiale. En effet, Keynes en tant que membre éminent de l’oligarchie, « appartenait non seulement à la Round Table mais il avait été le collaborateur du ministre nazi de l’économie Hjalmar Schacht et un membre de l’association oligarchique européenne, le Parti Pan-Européen » (97), association intrinsèquement fasciste du point de vue larouchiste. De sorte que, Keynes lui-même apparaissait aux yeux de LaRouche et ses partisans comme une sorte de nazi (98). Ainsi, les véritables buts du Traité de Versailles n’étaient pas de permettre la reconstruction industrielle des protagonistes de la Grande Guerre, ni même d’octroyer aux vainqueurs des compensations financières, mais bel et bien d’étouffer l’Allemagne en lui imposant des conditions insoutenables financièrement, politiquement, et humainement afin de pousser le pays à une nouvelle guerre.

« Comme Keynes le savait très bien, le Traité de Versailles n’était pas supposé fonctionner. Les réparations ne bénéficieraient jamais à la Grande-Bretagne qui ne souffrait que de dommages mineurs dus à la guerre. Ses objectifs étaient de mener à bien les buts géopolitiques décrits par Halford Mackinder : forcer l’Allemagne à marcher sur l’Est. Les élites anglo-américaines qui convinrent du Traité de Versailles sont les hommes qui créèrent Hitler et le portèrent au pouvoir dans ce but » (99). Cependant, un rapprochement entre l’URSS et l’Allemagne venait contrarier quelque peu les plans britanniques. Avec les Accords de Rapallo (100) de 1922, « l’Allemagne et la n
ouvelle Union soviétique avaient tout juste signé un traité abrogeant l’ensemble des paiements du au titre des repartions de guerre comme un préalable à un large programme commun d’industrialisation »
(101). Or, ceci était totalement impensable pour le Royaume-Uni dans la mesure où, non seulement son hégémonie séculaire serait menacée par le développement industriel de ces deux grands pays mais, au surplus, le plan d’une nouvelle guerre serait largement compromis par l’entente entre l’URSS et l’Allemagne. « Aux yeux de Bertrand Russell et de la British Round Table, une alliance entre l’URSS et la l’Allemagne ne pouvait pas être tolérée » (102), d’autant moins lorsque les États-Unis manifestaient à leur tour la volonté d’une alliance avec les Soviétiques. « Comme Russell l’écrivait, non seulement les accords de Rapallo entre les Soviétiques et les Allemands se mettaient en place, mais les États-Unis étaient aussi à la recherche d’opportunités économiques avec la Russie » (103).

En conséquence, l’oligarchie britannique se devait de réagir. Trois axes étaient alors identifiés par les larouchistes : pousser l’Allemagne à la guerre en favorisant l’arrivée des nazis au pouvoir, reprendre en main le pouvoir par l’intermédiaire de leur homme de paille, Wilson, et enfin déstabiliser l’Union soviétique. Un coup à trois à bandes en somme. « Léon Trotsky, dans sa biographie de Staline, a suggéré que Lénine avait été empoisonné puisque sa mort survint après une apparente période de rémission et fut accompagnée de symptômes associés à la mort par empoissonnement. Il est certain que les Britanniques ont dirigé en sous main cette tentative d’assassinat réalisée par Dora Kaplan. Kaplan était une Socialiste-Révolutionnaire et une associée bien connue de Sir Bruce Lockhart, un agent secret britannique stationné en Russie sous couvert de mission diplomatique » (104). Si en Union soviétique il est fort aisé de deviner l’impact que produisit la mort de Lénine et l’arrivée au pouvoir de Staline sur les accords de Rapallo, en Allemagne aussi on perdait peu à peu confiance dans le traité, surtout après le meurtre du ministre des Affaires Étrangères. « En Allemagne, la confiance dans les accords de Rapallo avait sérieusement diminuée avec le meurtre du Docteur Walter Rathenau, ministre des Affaires Étrangères à l’été 1922 » (105). Néanmoins, si on en croit les larouchistes, la meilleure carte du Royaume-Uni pour déstabiliser et détruire ses rivaux restait l’introduction du fascisme en Allemagne en favorisant l’accession au pouvoir de leur « créature » : Adolf Hitler.

Hitler ou « la chose » du Royaume-Uni pour détruire le monde

« Déjà en 1930, à la veille de la grande dépression de 1931, Schacht travaillait à ce que Hitler fasse partie d’un gouvernement de coalition en tant que seule force capable de pousser l’économie réelle plus loin, et il laissa même son poste à la Reichsbank afin de rejoindre les États-Unis pour y faire de la propagande en faveur du régime nazi qui s’instaurerait bientôt (…). Derrière l’ensemble du programme de Schacht se trouvait en réalité les britanniques. Schacht et Montagu Norman restaient le véritable pouvoir qui se cachait derrière le trône jusqu’en 1939, quand les britanniques perdirent foi en Hitler et Schacht » (106).

Il était dès lors pour LaRouche et ses partisans évident que la Grande Bretagne créait et encourageait le nazisme en Allemagne afin de mettre sur pied un véritable monstre à même de détruire de manière définitive les rivaux et ennemis de l’oligarchie britannique, les pays qui défiaient la domination séculaire du Royaume-Uni. « Hitler n’était pas leader-né. Il était une création de l’organisation cultiste britannique de Bavière » (107). Même la croix gammée, symbole du nazisme s’il en est, aurait été dicté par les britanniques à Hitler. « La swastika était le symbole de la Société Thulé dont le jeune Hitler était membre » (108), société qui agissait en réalité pour le compte de l’impérialisme anglais. « La Société Thulé, coordonnant des groupes anarchistes interchangeables, avait initié une série de soulèvements de droite et de gauche à Munich afin de déstabiliser le gouvernement du Docteur Walter Rathenau » (109). Hitler était donc selon LaRouche un agent provocateur du Royaume-Uni de longue date. En effet, les larouchistes affirmaient que Hitler, durant la Première Guerre Mondiale, « avait été recruté comme un espion de petite envergure » (110) par le Royaume-Uni. Le choix de la Bavière comme lieu premier d’implantation du nazisme en Allemagne ne fut pas non plus le fruit du hasard. Si l’on en croit LaRouche et ses adeptes, ce serait un lieu culturellement propice au développement des idéologies fascistes. « Par son passé d’économie paysanne, la Bavière est un refuge naturel pour les actuels mouvements écologistes terroristes (…). Au tournant du siècle, la Bavière était un nid pour la Société Thulé et d’autres cultes diaboliques comme le Volkish, l’anticapitalisme, les doctrines du retour à la nature, le tout mêlé à l’aryanisme antisémite » (111).

Il ne faisait alors plus aucun doute pour LaRouche que l’oligarchie britannique était le véritable instigateur du nazisme en Allemagne, Hitler n’étant qu’une sorte de marionnette ou de bras armé au service du Royaume-Uni, et ce jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. « La vérité à propos de Hitler est que non seulement il fut créé par les Britanniques et leurs réseaux d’alliés, mais qu’en plus le gouvernement dirigé par Churchill continua à utiliser Hitler tout au long de la guerre » (112). En effet, Hitler, le « pion » du Royaume-Uni, était appelé à mettre en œuvre le plan démoniaque imaginé de toutes pièces par l’un de ces hommes intrinsèquement mauvais identifiés par LaRouche : H.G. Wells. « En 1933, quand Hitler prit le pouvoir, H.G. Wells écrivait déjà le scénario de la Seconde Guerre Mondiale : The Shape of Things to Come. Lui et Churchill furent associés tout au long des années qui précédèrent la guerre. Tous les deux appartenaient à la société secrète, similaire au Coefficients club, appelée l’Autre Club, que Wells avait rejoint en 1934 » (113).

En effet, pour les partisans de LaRouche et le gourou lui-même, il ne faisait aucun doute que H.G. Wells était un fasciste patenté, un soutien indéfectible du dictateur italien Mussolini. « Wells, comme de nombreux cercles dirigeants britanniques le faisaient, apportait son soutien au régime de l’Italie de Mussolini » (114). Des soutiens à Hitler dans les cercles oligarchiques britanniques, les larouchistes en identifiaient plusieurs. A titre d’exemple, LaRouche incriminait la Cliveden Set, sorte de club fermé regroupant des personnalités éminentes de la classe dirigeante britannique, dont Churchill ou Chamberlain. « La Cliveden Set était réputée dans le monde être le centre réel de décision de la politique britannique sous Chamberlain » (115). Plus encore, il apparaissait même que cette société secrète avait noué des alliances et des pactes
de soutien mutuel avec l’Allemagne nazie de Hitler et l’Italie fasciste de Mussolini afin de lutter contre le communisme et Staline : « La Cliveden Set rechercha une alliance avec Hitler et Mussolini contre l’Union Soviétique » (116). Mais encore, la Cliveden Set ne se contentait pas de nouer des alliances avec les puissances fascistes, au surplus elle fomentait même des plans d’agressions afin d’accroître son emprise : « la Cliveden Set poussait toujours Hitler à de nouvelles agressions » (117). De ce point de vue, les accords de Munich de 1938 résonnent aux oreilles larouchistes comme la preuve éclatante et manifeste du complot britannique et de l’emprise de l’oligarchie sur Hitler.

Avec le déclenchement de la guerre, conformément aux plans britanniques démasqués par LaRouche, le soutien du Royaume-Uni à Hitler, loin de s’amenuiser, ne faisait au contraire que se renforcer. En effet, les Britanniques allaient se livrer à une sorte de double jeux pervers, d’une part, en se présentant au grand jour comme les ennemis du nazisme et, d’autre part, en agissant dans l’ombre comme des soutiens actifs au régime du IIIème Reich. « Les efforts de Churchill pour maintenir Hitler au pouvoir tout au long de la guerre, alors même que l’opinion publique s’élevait contre "la monstrueuse tyrannie" reflétait à merveille la dangereuse dualité de la politique britannique » (118). La preuve ultime de cette duplicité de Churchill et des cercles de pouvoir britanniques, les larouchistes la trouvent dans les bombardements de Londres qui seraient le résultat d’une machination organisée par le Royaume-Uni lui-même (119). Le conspirationnisme atteint là son paroxysme :

« Les britanniques utilisèrent les avions allemands pour des missions de bombardement sur Londres au début de la guerre. Les avions étaient en liaison radio avec des agents allemands qui travaillaient en Grande-Bretagne ; ces agents avaient été rassemblés au début de la guerre et remplacés par des agents doubles britanniques. Ce faisant, les Britanniques donnaient leurs instructions aux pilotes allemands au travers de ces agents. Délibérément, ils donnèrent de fausses indications aux pilotes afin de trouver un prétexte pour pouvoir ultérieurement bombarder les populations civiles allemandes en guise de représailles. Cette politique fut uniquement stoppée par la rébellion d’agents britanniques qui ne pouvaient plus supporter de "jouer à dieu" contre leurs propres amis, voisins et familles » (120).

Pour Carol White, le résultat de cette politique fut double. D’une part, « pour les Britanniques, la guerre fut un succès tactique » (121) dans la mesure où le nombre de vies britanniques perdues fut moins élevé que celui des autres belligérants. Mais, d’autre part, « la guerre fut une défaite stratégique. L’Union soviétique avait non seulement gagné la guerre contre l’Allemagne mais en sortait, de plus, renforcée du statut de plus grande puissance européenne. Les États-Unis avaient rejeté le Plan Morgenthau qui promettait de maintenir l’Allemagne à genoux. Les objectifs britanniques de la Seconde Guerre mondiale n’étaient pas atteints » (122). L’Empire britannique essuyait alors une défaite mais ne s’avouait pas vaincu pour autant. Le complot et la synarchie perdurent toujours selon LaRouche. Le dernier exemple en date du conspirationnisme britannique révélé par LaRouche fut la marée noire qui toucha les côtes américaines de Floride et de Louisiane.

En effet, la marée noire causée par une fuite de pétrole de la plate-forme pétrolière offshore Deepwater Horizon de la compagnie britannique British Petroleum (BP) serait « un acte de guerre » (123) dans mesure où il s’agirait nécessairement d’un plan orchestré volontairement par « l’Empire » et non d’un accident.

L’anglophobie de LaRouche le conduit alors à interpréter de manière conspirationniste et irrationnelle tout fait littéralement hors norme, ce qui une fois encore correspond trait pour trait au modèle idéal-typique du leader paranoïaque forgé par Hofstadter. Des Britanniques soutiens des nazis, mais également des Juifs… LaRouche, loin d’être à un paradoxe près, développe un antisémitisme corollaire à son anglophobie, que ses ouailles acceptent sans sourcilier.

IV – « Elizabeth II, reine des juifs » (124) et du narcotrafic (125) : de l’anglophobie à l’antisémitisme

Lyndon LaRouche et le mythe de la ''synarchie judéo-britannique'' (2/2)
Le thème de l’anglophobie trouve en effet souvent un lien porteur avec l’antisémitisme dans la culture populaire américaine, Hofstadter allait ainsi jusqu’à écrire que « l’antisémitisme et l’anglophobie marchent main dans la main » (126). On peut en effet citer quelques ouvrages ou pamphlets célèbres utilisés par des groupes comme le Ku Klux Klan ou les Sons of Liberty sur le thème des imbrications entre Juifs et Britanniques. Ainsi, on peut citer The Jews and the British Empire, Our Jewish Aristocracy, How the Jewry Turned England into a Plutocratic State, etc. De plus, il convient de rajouter les célèbres Turner Diaries qui, aux États-Unis, restent un ouvrage antisémite et suprémaciste de référence (127).

En effet, l’idée que le Royaume-Uni serait le « royaume des Juifs » est une idée ancienne que les nazis reprenaient et répandaient volontiers avant même le début de la Seconde Guerre mondiale. Aussi, Hitler dans Mein Kampf développait-il déjà l’idée d’une infiltration ou d’une « contamination » par des familles juives de l’aristocratie britannique, et particulièrement de la finance. LaRouche a repris ces clichés antisémites appliqués à l’Empire britannique qu’il ne cessait de dénoncer comme le maître d’œuvre de la « synarchie mondiale ». Ainsi, dans Dope Inc. (128), le gourou « révélait » que la « finance juive » dirigeait secrètement la Grande-Bretagne. « Le gouvernement britannique était aux mains des transactions des banquiers juifs comme les Rothschild, les Montague, les Cassell, les Lazard, etc » (129). LaRouche plagiait alors particulièrement un ancien tract nazi destiné à influer sur les esprits américains dans le but de les tenir hors de la guerre. Ce pamphlet, connu sous le titre de War! War! War! (et réédité en 1984 avec une préface du nazi américain Eustace Mullins) dénonçait l’Empire britannique juif comme l’ennemi de la Civilisation. Ainsi, le gourou dénonçait l’emprise juive sur les familles aristocratique de la Grande Bretagne. « Les familles anglaises dans lesquelles il n’y avait pas de sang juif étaient des exceptions » (130). En outre, LaRouche dénonçait l’entrisme judéo-britannique dans l’Administration américaine comme l
’élément principal de la conspiration. Ainsi, le président Grover Cleveland était, aux yeux de LaRouche et de ses partisans, « le jouet des banquiers juifs et de l’or britannique » (131).

« L’empire britannique est simplement le marche pied de l’empire juif mondial naissant et le gouvernement anglais n’est que la façade britannique pour protéger les juifs. Les hommes d’État anglais sont des crétins surpayés au service du capitalisme financier juif britannique. La finance capitaliste juive est identique à la finance capitaliste britannique » (132).

Plus encore, pour LaRouche, c’est cette même oligarchie judéo-britannique qui dirigerait le trafic international de drogue. En effet, dès le milieu des années 1970, les États-Unis et l’Europe virent apparaître, dans la droite ligne des mouvements anti-guerre et/ou post-68, un courant en faveur de la dépénalisation des substances stupéfiantes, de la marijuana notamment. Outre le mouvement nihiliste et apolitique des hippies, les libertariens et certaines voix au sein des Démocrates commencèrent à plaider ouvertement en faveur de la légalisation. En réaction, des personnalités comme le président Nixon ou Lyndon LaRouche campèrent sur des positions ultra-conservatrices en matière de législation contre les consommateurs et les trafiquants de stupéfiants. Pour sa part, LaRouche proposa un programme cohérent de lutte et de répression contre le trafic international de drogue.

Ainsi, à l’automne 1979, Lyndon LaRouche créa la National Anti-Drugs Coalition (NADC), dirigée de haute main par sa seconde épouse Helga Zepp-LaRouche, avec pour objectif affiché de lutter contre le trafic et la consommation de drogue, non seulement aux États-Unis mais aussi sur tout le continent américain, Caraïbes compris. Dans le même mouvement, quelques collaborateurs de LaRouche écrivaient, en 1978, une sorte de « Bible larouchiste » de la lutte contre le trafic mondial : Dope, Inc (133). Enfin, une revue spécifique traitant des enjeux relatifs aux questions des stupéfiants reprenait le nom de l’opération déclenchée en 1976 : War On Drugs (134). Ainsi armé, LaRouche allait entreprendre une série de conférences aux États-Unis et en Amérique Latine consacrée aux moyens à mettre en œuvre pour endiguer le narcotrafic. LaRouche développait alors un programme de lutte contre le trafic international combinant sanctions contre l’apologie et l’usage de la drogue, localisation et destruction des champs et laboratoires où des stupéfiants étaient cultivés/produits, saisies des meubles et immeubles des trafiquants condamnés, alourdissement des sanctions pécuniaires et financières, sanctions exemplaires contre les banques et les gouvernants corrompus, interventions militaires contre les Cartels, le tout en mettant en œuvre une coopération stratégique avec un commandement unique entre les États-Unis et les pays d’Amérique Latine et des Caraïbes. Dans son ouvrage de campagne, A Program For America (135), LaRouche reprenait ces différents aspects sous la forme de 15 points qu’il avait auparavant développé lors d’une Conférence donnée à Mexico le 13 Mars 1985. Dès lors, Lyndon LaRouche proposait trois axes pour cerner précisément les trafiquants. Son premier angle d’attaque portait sur les flux financiers ; le second était historique ; le troisième consistait à identifier nommément les trafiquants.

« Les investigations préliminaires doivent être menées dans trois directions. La première consiste à se concentrer sur les flux d’argent sale actuels issu du narcotrafic. Deuxièmement, il faut recouper ces informations avec les données historiques du trafic mondial au XIXe siècle. Troisièmement, recouper ces données historiques avec l’histoire du crime organisé et du grand banditisme aux USA et aux Caraïbes depuis 1920. En identifiant précisément ces trois cercles, on identifiera alors les individus qui contrôlent le trafic de drogue aux États-Unis aujourd’hui » (136).

De ces considérations, LaRouche déduisit alors que « l’Angleterre sioniste », comme ce fut le cas en Chine lors des Guerres de l’Opium, était le cerveau et le maître d’œuvre du narcotrafic international, le tout avec la complicité bienveillante de Jimmy Carter (137) lequel – faut-il le rappeler –, était considéré comme pire que Hitler par LaRouche et ses ouailles.

LaRouche allait ensuite proposer une série de cinq mesures urgentes à prendre afin de lutter contre le trafic de drogue hic et nunc aux États-Unis (138) :

 Renforcement des sanctions envers les personnes détenant et consommant du cannabis ou autres drogues allant jusqu’à des peines de prison ferme.
 Renforcement des lois interdisant la possession illégale de drogues et de psychotropes en en faisant un délit fédéral.
 Renforcement des lois interdisant la vente de marijuana en en faisant un délit fédéral.
 Renforcement des lois en faisant des parents qui « tolèrent » la consommation de drogue de leurs enfants des délinquants passibles de la prison ferme.
 Renforcement des lois contre la prostitution et interdiction des mouvements environnementalistes-terroristes en tant que foyer de consommation et de trafic par nature.

Si les trois premières mesures semblent relever d’une certaine logique répressive (notons au passage que la dimension préventive restait totalement étrangère à la pensée larouchiste), les deux derniers points apparaissaient plus sujets à caution. En effet, dans sa « War on Drugs », LaRouche ne pouvait s’empêcher de sombrer dans ses élucubrations et amalgames conspirationnistes habituels. Selon lui, c’était l’Angleterre sioniste, sa Reine et Bertrand Russell (139) en tête, la Suisse et les Chevaliers de l’Ordre de la Croix de Malte (140) et même la Fraction Armée Rouge (RAF) (141) qui pilotaient de haute main la « secte des drogués ». Une « secte » composée de « beatniks », d’écolo-terroristes, de « nègres » et « d’indiens dégénérés », contre lesquels il appartenait à l’armée d’agir.

En effet, LaRouche crut pouvoir déceler « une secte des drogués », dirigée par le groupe de rock Grateful Dead et les Beatles, soutenue par la bienveillance de Jimmy Carter, complice du lobby pro-légalisation représenté par la National Organization for the Reform of Marijuana Laws (NORML).

« Après tout, la campagne pour la réélection de Carter a été financée par la NORML, laquelle plaide ouvertement en faveur de la dépénalisation de la marijuana. De plus, son soi-disant conseiller "anti-drogue", Peter Bourne, était un membre actif de la NORML » (142).

De surcroît, la NORML serait, selon LaRouche, intiment liée aux médias, eux-mêmes inextricablement alliés au gouvernement, lequel étant soumis à l’ingérence étrangère anglaise et juive… Parallèlement, LaRouche dénonçait dans War On Drugs
le magazine Playboy comme apologétique de la drogue et de la décadence morale ainsi que l’Anti-Defamation League (ADL) comme une plaque tournante du narcotrafic aux États-Unis (143). Face aux protestations formulées à son égard par l’ADL, LaRouche décréta que toute accusation d’antisémitisme portée contre lui ou son organisation ferait de leurs auteurs des agents de la Couronne Britannique et/ou des membres de la « secte des drogués ». L’esprit pour le moins manichéen de LaRouche, se révélait alors au grand jour.

LaRouche de dénoncer alors, au prix d’un syllogisme rapide, l’infiltration des Juifs dans les cercles de pouvoir britanniques et bien au-delà, au point de finir par donner un sens synonymique aux termes de Juif et d’Anglais. Le syllogisme est formulé en ces termes par Denis King :

« Le sionisme est le principal instrument international de la Grande-Bretagne. Les sionistes sont en général des agents britanniques. La majorité des Juifs étant sionistes, la majorité des juifs sont donc des agents britanniques » (144).

Telle est la composante principale de l’imaginaire conspirationniste chez Lyndon LaRouche : pour lui, une « synarchie judéo-britannique » cherche à asseoir et à maintenir sa domination sur le monde. Cependant ce manichéisme, ne parvient pas à dissimuler la pauvreté de l’idéologie dont l’apport doctrinal est quasi nul. En effet, LaRouche réactualise des ressorts classiques de la paranoïa conspirationniste dans la culture politique nord-américaine en désignant un complot jésuite et franc-maçon comme étant à l’origine de la « synarchie mondiale » responsable unique et universel de tous les maux de la Terre. Il en résulte que LaRouche n’est pas une exception ou un cas unique mais un exemple parmi d’autres de leader paranoïaque comme les États-Unis en produisent régulièrement au cours de leur histoire.

Notes :
(85) Carol White, The New Dark Age Conspiracy: Britain’s Plot to Destroy Civilization, New York New Benjamin Franklin House, 1980, p. 125.
(86) Lyndon LaRouche, So, You Wish to Learn All about Economics?, New York, New Benjamin Franklin House, 1984, p. 174.
(87) Carol White, op cit, p. 81.
(88) Ibid., p. 90.
(89) Ibid., p. 90.
(90) Ibid., p. 81
(91) Ibid., p. 91.
(92) Ibid., p. 92.
(93) Ibid., p. 84.
(94) Ibid., p. 90.
(95) Ibid., p. 97.
(96) On notera que ce genre de « confusions » historiques et personnelles sont assez nombreuses dans l’ouvrage de Carol White. En effet, une savante ambiguïté est largement entretenue au niveau des personnalités citées comme membres de « l’oligarchie ». Ainsi, on passe de Bertrand Russel à Earl Russel, de la Famille Cecil à Cecil Rhodes, de H.G Wells à Orson Wells afin de maintenir une certaine opacité qui renforce et alimente le côté sombre et obscur inhérent à l’atmosphère conspirationniste de l’ouvrage.
(97) Carol White, op cit, p. 97.
(98) Ceci est néanmoins étrange. Alors que LaRouche s’inspire et admire la politique de New Deal de Roosevelt, les grands travaux et le développement industriel, il condamne sans appel l’inspirateur de cette politique de relance.
(99) Carol White, op cit, p. 99.
(100) Attention, le Traité de Rapallo du 16 Avril 1922 qui « normalisait » les relations germano-soviétiques ne doit pas être confondu avec le précédant Traite de Rapallo du 12 Novembre 1920 qui fixait les frontières entre l’Italie et la Yougoslavie.
(101) Carol White, op cit, p. 100.
(102) Ibid., p. 100.
(103) Ibid., p. 102.
(104) Ibid., p. 106.
(105) Ibid., p. 106.
(106) Ibid., p. 112-113.
(107) Ibid., p. 114.
(108) Ibid., p. 114. La Société Thulé était une société de pensée munichoise dont le but était la promotion du pangermanisme et de l’« exceptionnalime aryen » issu de la supériorité de la race et de l’esprit allemand (Volksgeist). Cette secte pratiquait des rites mystiques et occultistes dont les nazis se sont largement imprégnés. Pour plus de détails, voir Stéphane François, Le Nazisme revisité. L’occultisme contre l’histoire, Paris, Berg International, 2008.
(109) Ibid., p. 114.
(110) Ibid., p. 116.
(111) Ibid., p. 118.
(112) Ibid., p. 126.
(113) Ibid., p. 127.
(114) Ibid., p. 129.
(115) Ibid., p. 139.
(116) Ibid., p. 138.
(117) Ibid., p. 141.
(118) Ibid., p. 144.
(119) Cette idée du « faux drapeau » ou false flag (un État organise lui-même sa propre agression ou fomente un attentat dans un pays tiers en en faisant porter la responsabilité à d’autres), fait immédiatement écho aux théories du complot post-11-Septembre qui envisagent une conspiration du gouvernement américain. LaRouche reprend également cette thèse du complot orchestré par les néo-conservateurs.
(120) Carol White, op cit, p. 163.
(121) Ibid., p. 165.
(122) Ibid., p. 165.
(123) “ LaRouche: BP Actions In Gulf Are An Act of War Against the United States ”, LaRouchePAC.com, 10 juin 2010.
(124) Denis King, LaRouche and The New American Fascism, Doublesay, 1989, p. 239.
(125) Konstandinos Kalimtgis, David Goldman, Jeffrey Steinberg, Dope, Inc. Britain’s Opium War Against the US, New York, New Benjamin Franklin House, 1978, 396 pages.
(126) Richard Hofstadter, art cit, p. 82.
(127) Andrew Mc Donald (William L. Pierce), The Turner Diaries [1978], National Vanguard Books, 1980, 224 pages.
(128) Konstandinos Kalimtgis, David Goldman, Jeffrey Steinberg, op cit.
(129) Denis King, op cit, p. 239.
(130) Ibid., p. 240.
(131) Ibid., p. 240.
(132) Denis King, op cit, p. 241.
(133) Konstandinos Kalimtgis, David Goldman, Jeffrey Steinberg, op cit.
(134) Le mensuel War on Drugs créé en 1980 parut jusqu’en 1982, date à laquelle il arrêta d’être diffusé tant les protestations contre ce journal furent nombreuses. Ainsi, plusieurs plaintes furent déposées pour diffamation et dénonciations calomnieuses. En effet, tradition américaine, des listes de personnes suspectées d’être en liaison avec le narcotrafic étaient publiées dans le dit journal.
Notons, à titre de comparaison, que dans les États du sud, des groupes suprémacistes blancs ou le Ku Klux Klan communiquent à la manière des crieurs publics d’Ancien Régime des listes nominatives d’homosexuels ou de pédophiles (Noirs de préférence) présumés et/ou avérés.
(135) Lyndon LaRouche, A Program For America, New York, New Benjamin Franklin House, 1985, pp. 193-198.
(136) Ibid., p. 185.
(137) Ibid., p. 176.
(138) Ibid., p. 186.
(139) Lyndon LaRouche, op cit, p. 181.
(140) Ibid., p. 176.
(141) Ibid., p. 192.
(142) Ibid., p. 176.
(143) Ibid., p. 178.
(144) Denis King, op cit, p. 241.

Julien Giry est doctorant en science politique à l’Université de Rennes 1. Après avoir consacré une étude aux idées politiques de Lyndon LaRouche, il prépare une thèse sur le conspirationnisme dans la culture politique américaine.