Le « fact-checking » se retrouve aujourd'hui au cœur d'une intense bataille culturelle et politique. Rédacteur en chef de l'Agence Science-Presse, Pascal Lapointe revient sur la confusion volontairement entretenue entre la nécessaire correction des erreurs et la censure. Entretien.*

Conspiracy Watch : Washington a récemment franchi un cap inédit avec deux mesures coup sur coup : des restrictions de visas de travail pour les professionnels de la lutte contre la désinformation et une interdiction de territoire visant cinq personnalités européennes. Que signifient ces décisions au regard du climat politique actuel aux États-Unis ?
Pascal Lapointe : Il est devenu nécessaire de rappeler une évidence : vérifier des faits, ce n’est pas censurer. Pourtant, ces deux décisions prises en décembre 2025 montrent que cette confusion est désormais institutionnalisée. Elles révèlent la trajectoire idéologique brutale de ce début d'année 2026.
Le 2 décembre d'abord, une directive a fuité : les diplomates américains ont désormais l'ordre de rejeter les demandes de visas de travail spécialisés si le candidat a œuvré dans la « vérification des faits », la « modération de contenus » ou la lutte contre la désinformation. On demande aux agents de passer au peigne fin les CV et profils LinkedIn pour écarter ces profils, assimilés par l’Administration à des agents de la « censure ».
Ensuite, le 23 décembre, un « travel ban » a été imposé à cinq Européens − l'ancien commissaire européen Thierry Breton et quatre chercheurs. Leur tort ? Avoir contribué à la lutte contre les discours haineux et les fausses nouvelles. Selon le secrétaire d’État américain Marco Rubio, ces personnes auraient « censuré » les points de vue de citoyens américains. On marche sur la tête.
CW : L'argument phare de l'Administration Trump est que le fact-checking porterait atteinte à la liberté d'expression. Comment répondez-vous à cela ?
PL : C’est une posture absurde. Si un influenceur affirme sur YouTube que la Terre est plate et que des scientifiques lui répondent en montrant des photos de la NASA ou en expliquant la gravité, est-ce censurer ? Non, c’est apporter des faits. C'est l'essence même du dialogue.
Prenons un exemple de santé publique : en 2025, l'idée que la vitamine C puisse à elle seule guérir le cancer a été l'une des rumeurs les plus virales. Rectifier cette information en s'appuyant sur des études médicales n’est pas un acte de bâillonnement. C’est apporter une information vitale que l’influenceur aurait dû inclure s’il était responsable. Dire à quelqu’un qu’il se trompe, c’est enrichir la conversation, pas la supprimer.
CW : On reproche pourtant souvent aux fact-checkers une forme d'arrogance ou la volonté d'imposer une vérité « officielle »...
PL : C’est mal comprendre notre démarche. Depuis vingt ans que des rubriques comme le Détecteur de rumeurs existent, aucun de nous n'a l'illusion de faire changer d'avis un complotiste endurci avec un seul article. L'ambition est bien plus humble : il s'agit de planter une graine de doute, de fournir des outils intellectuels à ceux qui hésitent. Nous ne sommes pas une police de la pensée, mais des cultivateurs de l'esprit critique.
CW : Ce combat ne semble plus se limiter aux journalistes. Quel doit être le rôle des scientifiques face à la viralité des fausses informations médicales ?
PL : Les chercheurs ont une « obligation morale » de répliquer. Quand un influenceur suivi par des millions de personnes déforme une étude de santé pour créer un choc, le scientifique expert du domaine ne peut pas rester muet.
C’est d’autant plus vrai quand la désinformation vient du sommet de l’État. Lorsque le ministre de la Santé américain, Robert F. Kennedy Jr, publie des rapports citant des études inexistantes ou faisant dire à des chercheurs l'inverse de leurs conclusions, la rectification factuelle devient un acte de salubrité publique.
CW : Pourquoi cette confusion entre « vérification » et « censure » est-elle selon vous entretenue avec autant d'insistance aujourd'hui ?
PL : Il y a une double motivation. La première est psychologique. Pour un idéologue dont le système de croyances repose sur un château de cartes, décrédibiliser la notion même de « fait » est une stratégie de survie. C’est ce que décrivait en 2017 Tom Nichols dans La Mort de l’expertise : une hostilité assumée envers le savoir, où l'on décrète que toutes les opinions se valent, même sur des sujets techniques.
La seconde motivation est économique. Les plateformes numériques ont tout intérêt à rejeter les réglementations qui les rendraient responsables de leurs contenus.
CW : C’est ce qui explique le cas de Thierry Breton ?
PL : Absolument. Thierry Breton a porté le Digital Services Act (DSA) en Europe. Sous son impulsion, le réseau social X a écopé d'une amende de 120 millions d’euros en décembre dernier pour son opacité et son refus de laisser les chercheurs accéder à ses données. Elon Musk a immédiatement crié à la censure. Mais exiger de la transparence sur les algorithmes ou les publicités, ce n’est pas censurer, c’est demander des comptes à une puissance privée. D'ailleurs, TikTok a fini par accepter ces règles de transparence pour éviter des sanctions.
CW : Vous évoquez aussi le cas d’Imran Ahmed, du Center for Countering Digital Hate (CCDH). Ses détracteurs l'accusent d'être un militant déguisé en chercheur...
PL : Imran Ahmed assume son engagement pour une meilleure régulation des plateformes, car il voit l'impact dévastateur de la haine en ligne sur la démocratie. Mais le militantisme n'est pas de la censure. Ni le CCDH, ni les médias, ni les chercheurs n'ont le pouvoir technique de supprimer un message sur X ou Facebook. Seules les plateformes détiennent ce bouton « supprimer ». Accuser les chercheurs de censure est un tour de passe-passe sémantique pour détourner l'attention des véritables responsables.
CW : Cette rhétorique s’appuie aussi sur les fameux « Twitter Files »...
PL : C’est le « grand récit » des partisans de cet amalgame. Ces documents étaient censés prouver une collusion aux États-Unis entre le Parti démocrate et les chercheurs pour censurer Twitter en 2020. Pourtant, aucune enquête parlementaire, aucune procédure judiciaire, même devant la Cour suprême, n’a révélé de preuve de censure d’État. Sans oublier un détail ironique : en 2020, c’est Donald Trump qui occupait la Maison Blanche, pas les Démocrates.
CW : Comment les géants de la Tech réagissent-ils à cette pression politique ?
PL : Ils reculent. Mark Zuckerberg a annoncé mettre fin au programme de rétribution du fact-checking sur Facebook et Instagram aux États-Unis juste avant l'investiture de Donald Trump, sous prétexte de « restaurer la libre expression ». En réalité, les plateformes ont compris que la stratégie trumpiste consistant à étiqueter toute modération comme de la censure est très efficace. Elles préfèrent se désengager plutôt que d'affronter le pouvoir politique, même si cela laisse le champ libre à la désinformation.
CW : Quelles sont les conséquences à long terme pour la société civile et le monde académique ?
PL : Le paradoxe est total : on utilise la « lutte contre la censure » pour attaquer la liberté académique. On demande aujourd'hui à des professeurs d'universités américaines de ne plus s'exprimer sur des sujets politiques ou sociaux en dehors de leurs cours.
Comme l’a rappelé le Haut-commissariat des Nations unies pour les droits humains l’an dernier, un espace numérique sans aucune régulation ne garantit pas la liberté ; il permet simplement de réduire au silence les plus fragiles par l'intimidation. Transformer la vérification des faits en crime de censure, c’est préparer le terrain pour un monde où seule la voix du plus bruyant ou du plus puissant compte.
*Pascal Lapointe est rédacteur en chef du site québecois Agence Science-Presse, qui publie la rubrique de vérification des faits Le Détecteur de rumeurs.
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