Entretien avec Iannis Roder

Professeur d’histoire-géographie dans un collège de Seine-Saint-Denis, Iannis Roder est responsable des formations au Mémorial de la Shoah et directeur de l’Observatoire de l’éducation de la Fondation Jean-Jaurès*. Il vient de publier Sortir de l’ère victimaire. Pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse (éd. Odile Jacob, 2020).

Conspiracy Watch : Une partie de vos élèves vous ont dit en avoir marre d’entendre parler de la souffrance des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale alors que d’autres catégories de population, les Tziganes, les homosexuels, les Témoins de Jéhovah ou les handicapés mentaux, ont aussi été persécutés par les nazis. Que répondez-vous à ceux qui interrogent cette hypertrophie de la mémoire autour du génocide des Juifs ?

Iannis Roder : Il est frappant de constater que nous sommes aujourd’hui confrontés à un phénomène social qui me semble être la conséquence d’une approche morale et compassionnelle de l’histoire. On ne retient des événements que la souffrance et on ne distingue plus l’intelligence de chaque événement. C’est la raison pour laquelle le nazisme apparaît comme un déferlement de violence, une violence qui aurait été aveugle et qui se serait déchaînée de la même manière, avec la même intensité, contre tous ceux que les nazis considéraient comme gênants, ennemis, voire tout simplement non-Allemands. Cette vision laisse penser que le nazisme mis en acte relevait de l’arbitraire, comme si une folie meurtrière et barbare incontrôlée s’était emparée des nazis. Or, rien n’est plus faux. Les nazis n’étaient pas fous et les politiques qu’ils menaient s’inscrivaient dans une vision du monde et une lecture des événements du temps analysés au prisme de leur idéologie.

C’est ainsi qu’il faut lire les politiques de répressions qui touchent différentes catégories de populations visées par les nazis. C’est-à-dire qu’il faut comprendre, et entendre, que ces populations (opposants politiques, homosexuels, Témoins de Jéhovah, handicapés mentaux, Tziganes, Juifs, etc.) sont toutes visées pour des raisons différentes qui sont toutes mises en pratique dans des espaces qui sont très souvent les mêmes. Je dis « très souvent » parce que la politique menée contre les Juifs présente ici des spécificités : tout d’abord, les centres de mise à mort sont créés, stricto sensu, pour les Juifs et uniquement pour eux. Treblinka, Sobibor et Belzec par exemple, les centres de mise à mort de l’Aktion Reinhardt, sont conçus pour engloutir les 2 millions de Juifs du Gouvernement général de Pologne. Si d’autres populations y sont, très ponctuellement, assassinées (des Tziganes, des Tchèques par exemples à Chelmno), c’est par effet d’opportunité : il existe des installations d’assassinat, les nazis les utilisent.

Le second point, essentiel, permet de comprendre le premier : les Juifs représentent, dans l’imaginaire nazi et dans le cadre d’une vision eschatologique du monde, un danger mortel pour les Allemands. Porteurs d’une véritable vision paranoïaque, les nazis se persuadent de devoir défendre l’Allemagne (au sens biologique, c’est-à-dire le sang allemand) contre la « volonté juive » (les Juifs, essentialisés, n’existent, pour les nazis, que collectivement et seraient tous animés des mêmes intentions) de détruire la « race germanique ». Pour le dire autrement, la rage éradicatrice des nazis répond à leur angoisse de disparition. Le génocide est ainsi, pour eux, une entreprise défensive. C’est là la spécificité d’une politique qui visait tous les Juifs, partout où ils se trouvaient. Nul autre groupe visé par les politiques de répression nazies dont j’explique dans mon livre les motivations, ne revêtait, dans l’imaginaire des assassins, les caractéristiques des « Juifs ». Dans l’esprit des nazis, il n’y avait pas de guerre contre le « sang allemand » menée par les opposants au nazisme, les Témoins de Jéhovah, les homosexuels ou les Tziganes par exemple alors que la guerre qu’ils menaient était, pour eux, une « guerre juive ». Dire cela, ce n’est pas minimiser les autres souffrances, c’est souligner, par une analyse des politiques nazies, ce qui marque la spécificité de chacune d’elles.

Par conséquent, le génocide des Juifs représente une véritable rupture anthropologique dans l’histoire : un État moderne avait décidé de supprimer de la surface de la Terre un autre groupe humain préalablement défini et ciblé, « les Juifs » (les guillemets viennent souligner l’aspect fantasmatiques de la définition et de ce que ceux-ci représentaient dans l’imaginaire nazi et qui ne correspond à aucune réalité vérifiable par tous). C’est la nature du crime commis contre les Juifs, parfois mal comprise, voire ignorée, qui fait penser qu’il y aurait une « hypertrophie » autour de la mémoire de la Shoah. En réalité, c’est la dimension sans précédent, dimension historique, politique et philosophique du génocide des Juifs qui marque sa spécificité et justifie qu’on s’y attarde.

CW : Est-ce que la Shoah n’occupe pas une place trop importante dans l’enseignement scolaire ?

I. R. : Il nous faut observer un vrai hiatus entre les impressions ressenties et la réalité. De fait, il n’est pas rare d’entendre qu’« on ne parle que de la Shoah », avec l’idée que les professeurs y passeraient un temps fou quand d’autres périodes seraient moins enseignées. Là encore, rien n’est plus faux. Si sentiment de « trop plein » il y a, ce n’est pas parce qu’on enseignerait trop l’histoire de la Shoah, mais parce que l’objet est omniprésent, non seulement dans les médias, mais également dans les représentations. Il n’est pas une semaine sans qu’on parle de la Shoah, qu’un film sorte ou soit diffusé, qu’un livre aborde le sujet. Il n’est pas un événement violent qui soit comparé aux « heures les plus sombres de notre histoire ». C’est la société, notamment médiatique, qui ne cesse de parler, et pas toujours au mieux, loin s’en faut, de la Shoah. Ce n’est pas l’école où, en effet, à l’instar d’autres événements comme la Révolution française, la Shoah est censée être enseignée à trois reprises, à raison de quelques heures seulement (deux heures voire moins au collège par exemple) : en CM2 (nombre d’enseignants n’abordent pas le thème en réalité), en 3ème et, au Lycée aujourd’hui, en Terminale. Le sondage que j’avais dirigé en décembre 2018 pour la Fondation Jean-Jaurès montrait que 21% des 18-24 ans disaient ne jamais avoir entendu parler du génocide des Juifs (j’avais employé, à dessein, la même expression que les programmes scolaires). Au vu de ce résultat inquiétant, je pense que l’école doit réfléchir au temps à consacrer à un événement aussi complexe et à la manière de l’enseigner. « Hypermnésie » de la Shoah, pour reprendre le terme de Georges Bensoussan, ne rime absolument pas avec bonne connaissance du sujet.

CW : Pour enseigner aux élèves le processus qui conduit à la perpétration d’un crime génocidaire, est-ce qu’il vous paraît aujourd’hui nécessaire d’évoquer les ressorts de la mécanique conspirationniste ?

I. R. : Le nazisme présente aujourd’hui un intérêt intellectuel, pédagogique et donc politique essentiel pour comprendre la dynamique conspirationniste. Les réseaux sociaux et Internet fourmillent de théories du complot qui, au final, fragilisent notre démocratie car elles en sapent les fondements que sont la confiance, le consentement et l’adhésion.

Etudier le nazisme, c’est se pencher sur une vision idéologique qui place au cœur de sa lecture du monde et des événements le prétendu « complot juif ». C’est parce qu’ils sont convaincus qu’ils se défendent que les nazis mettent en place la politique génocidaire et c’est parce qu’ils pensent être en première ligne de la guerre qui serait menée par les Juifs que les tueurs nazis assassinent hommes, femmes et enfants. C’est ce policier qui agit dans le cadre des Einsatzgruppen qui décrit à sa femme, dans une lettre, ce qu’il fait : « les nourrissons volaient dans le ciel en grands arcs de cercle et nous les abattions au vol », justifiant cela par le fait d’« avoir deux nourrissons à la maison avec lesquels ces hordes auraient agit exactement de même », avant d’ajouter : « il faut en finir avec ces brutes qui ont jeté l’Europe dans la guerre ». La mécanique du complot comme mythe explicatif de l’histoire a abouti à cette incroyable inversion : il faut tuer les bébés juifs car ils sont des menaces pour les miens mais aussi parce que ce sont « les Juifs » qui sont responsables des malheurs du temps.

C’est comme cela qu’il faut lire, dans un autre contexte historique et politique que celui du nazisme, mais dans des ressorts psychologiques et intellectuels qui en sont proches, les attentats islamistes en France. Merah, Coulibaly ou les frères Kouachi étaient convaincus de se défendre dans ce qu’ils pensaient être une guerre menée contre l’Islam par l’Occident. « Ce que tu fais est mal » dit ainsi Saïd Kouachi à la journaliste Sigolène Vinson, dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo. Il venait de tuer, avec son frère, onze personnes…

L’expression complotiste et la vision conspirationniste du monde sont des signes annonciateurs de structures paranoïaques auxquelles nous devons prêter attention car elles sont susceptibles d’accompagner un sentiment d’agression qui sert de socle justificatif à des passages à l’acte devenus légitimes aux yeux des acteurs. Elles sont autant de schémas structurants dans un monde complexe et parfois illisible. La théorie du complot est un système de croyances, une pensée magique qui vient expliquer simplement ce que la raison a du mal à accepter ou à comprendre. Parce qu’elle prétend tout expliquer, la théorie du complot rassure et permet de justifier le passage à l’acte des assassins, qu’ils soient nazis, suprémacistes blancs ou djihadistes.

 

* Iannis Roder est également président de l’Observatoire du conspirationnisme, association éditrice de Conspiracy Watch.

 

Voir aussi :

Dieudonné : « Dans les livres de classe de mes enfants, j’ai arraché les pages sur la Shoah »

La Shoah est toujours enseignée au Royaume-Uni