Les conspirationnistes ne sont pas à un paradoxe près. Ces incrédules soupçonneux, "à qui on ne la fait pas", s’enorgueillissent de ne pas être dupes de tout un tas de manipulations sorties tout droit de leur imaginaire. Or, quand la manipulation est bien réelle, ils sautent à pieds-joints dans le piège spécialement concocté pour eux par des manipulateurs authentiques, pas fantasmés pour une fois. Illustration.

C’est un texte qu’on trouve non seulement sur LeGrandSoir.info, le site de Maxime Vivas et Viktor Dedaj (qui ont cette année encore pignon sur rue à la Fête de l’Huma) mais aussi sur celui du Parti de Gauche des Pyrénées-Orientales.

Publié vendredi sur Agoravox, véritable plaque-tournante de la complosphère francophone, l’article est intitulé «Encore un 11 septembre!». Son auteure, Ariane Walter, n’est pas à son premier texte conspirationniste (voir ici et par exemple). Cette fois-ci, elle suggère qu’Israël est derrière le film "L’innocence des musulmans", le brulot anti-islam qui a embrasé le Proche-Orient mardi dernier. Le but de la manœuvre ? Faire perdre les élections à Barack Obama.

Ariane Walter ouvre son texte en suggérant que l’attaque du consulat des Etats-Unis à Benghazi profite avant tout aux Américains : « Encore un 11 septembre ! Qui arrange les Américains… Ca va finir par paraître bizarre. Tous ces 11 septembre…Il y a un numérologue dans la bande ? (…) Je voudrais donc dire au scénariste qui monte ces trucs-là que, non seulement, il manque d’imagination mais encore, c’est la crise, que sa dernière production est assez bigleuse. Quoi ? A New York 3000 morts américains et à Benghazi 4 ???? C’est la récession… »

Par la suite, Ariane Walter s’appuie sur de fausses informations diffusées par l’IRIB, l’audiovisuel d’Etat iranien, comme celles selon lesquelles le film "L’innocence des musulmans" aurait été « sponsorisé » par le Qatar (!) et réalisé par le cinéaste américain Barrie Osborne (!!).

Après avoir exploré plusieurs "pistes" pour donner le change, l’auteure finit par livrer la thèse qui a sa préférence : « La grande histoire, en ce moment, est la réélection d’Obama. Ce qui intéresse au plus haut point Israël, maître à penser et maître à danser des Etats-Unis. Israël et ses faucons. Or, y aurait-il de l’eau dans le gaz entre Obama et Netanyahou ? (…) Israël préférerait un Républicain traditionnellement ancré dans le clan des pétroliers et des fabricants d’armes, Obama étant plutôt le petit marquis de la finance. Or ils ont besoin de soudards sans état d’âme. Romney, stupide à souhait, persuadé que Dieu a créé l’Amérique pour qu’elle dirige le monde (au nom d’Israël), leur paraît donc mieux convenir ».

La thèse d’une manipulation "israélienne", "israélo-américaine" ou plus généralement "occidentale", visant à précipiter un affrontement entre l’Occident et le monde musulman, a connu plusieurs avatars. En 1989 déjà, lors de l’affaire Salman Rushdie (condamné à mort par l’ayatollah Khomeiny pour son livre Les Versets sataniques), Roger Garaudy avait défendu la thèse d’un "coup monté" destiné à stigmatiser le régime islamiste iranien.

Avec "L’innocence des musulmans", les choses sont plus complexes : le producteur et le scénariste du film ont eu clairement pour objectif de susciter des réactions dans le monde arabe, en mettant en ligne au début du mois de septembre une version de leur opus sous-titrée en arabe. Ils ont dans le même temps tenté de manipuler l’opinion en faisant croire à la presse que le film avait été réalisé par un « promoteur immobilier israélo-américain » et financé à hauteur de « 5 millions de dollars » (!) par des donateurs juifs. Malgré la publication d’informations montrant d’abord le caractère très douteux des déclarations du producteur, confirmant ensuite qu’elles étaient complètement mensongères, la thèse d’une implication israélienne a pu proliférer.

Comme l’explique Laure Mandeville (Le Figaro), la manipulation a commencé avec l’interview téléphonique d’un homme se présentant lui-même sous l’identité de "Sam Bacile", nom qui apparaissait au générique du film :

Film anti-islam : la théorie du
« Interviewé par l’agence AP et le Wall Street Journal , le dénommé Bacile – qui n’est jamais apparu devant les caméras – a commencé par se présenter comme un "Juif israélo-américain de Californie", travaillant dans l’immobilier, et dont le but était de faire "un film politique" destiné à montrer que "l’islam est le mal". Il a prétendu avoir levé 5 millions de dollars auprès de "100 donateurs juifs", information qui paraissait fort étrange vu le caractère pathétiquement amateur du film. Les autorités israéliennes ont rapidement clarifié qu’aucun citoyen du nom de Sam Bacile n’avait pu être retrouvé. Les journalistes américains d’AP et de Reuters ont finalement remonté la trace de l’énigmatique personnage jusqu’à la maison de Nakoula Basseley Nakoula, un militant séparatiste copte, condamné pour fraude bancaire. Mercredi, les services de renseignements américains confirmaient que le dit Nakoula, alias Bacile, était sans doute le même homme que celui qui avait écopé de 21 mois de prison en 2009. Ils ont révélé que l’ancien détenu avait utilisé à plusieurs reprises ce pseudonyme pour différents projets véreux ».

Le site Gawker.com rapporte de son côté que le
réalisateur de "L’innocence des musulmans" pourrait être un dénommé Alan Roberts, un réalisateur de films pornographiques et d’action à petit budget. C’était en effet le nom d’Alan Roberts qui apparaissait sur l’annonce pour auditionner des acteurs pour "Desert Warrior", le titre sous lequel a été tourné "L’innocence des musulmans".

Quant à l’écriture du scénario du film, elle est revendiquée par Steve Klein, un activiste chrétien, ancien militaire et membre d’un groupuscule d’extrême droite qui, à l’instar de Nakoula Basseley Nakoula, a cherché à faire croire dans un premier temps que "L’innocence des musulmans" avait été réalisé par un "Sam Bacile" d’origine juive.

Voir aussi :
* Liban : pour Walid Joumblatt, Israël est derrière le film anti-islam