Qu’ils en soient conscients ou non, les complotistes œuvrent à la construction d’une société invivable en ce qu’elle n’accorderait plus aucune confiance au corps médical et aux gouvernants.

Place du Trocadéro, Paris, le 24 juillet 2021 (crédits : Conspiracy Watch).

C’est un fait solidement établi et à présent diversement documenté : Internet et les réseaux sociaux sont les incubateurs privilégiés des fake news et de toutes sortes de théories du complot qui y fleurissent, qui y infusent et s’y diffusent sans réelle entrave.

Si la pandémie a très vite creusé les sillons du conspirationnisme et armé derechef ses bataillons, ce sont désormais les vaccins qui focalisent et cristallisent le soupçon exacerbé de ses adeptes, qu’ils soient naïfs, crédules ou idéologues rompus au militantisme 2.0, à la rhétorique et à la joute politiciennes.

La mécanique conspirationniste est aussi connue que huilée : la moindre brèche ou faille dans la communication officielle est exploitée, en l’occurrence les hésitations, voire les contradictions, qui peuvent émailler, quelquefois, un certain discours public à propos d’un virus, faut-il le rappeler, nouveau, fulgurant et désarçonnant à plus d’un titre.

Sauf que le complotisme a un moteur qui fait sa redoutable force : il (re)lit l’histoire à l’envers en interprétant, de manière intéressée, les déclarations de l’époque en les détachant soigneusement ou plus maladroitement de leur contexte originaire, en escamotant, pour ce faire, des éléments connus de l’époque par les différents locuteurs mis en cause. Mis bout à bout, la logique interne et l’enchaînement causal en moins, ces éléments sont présentés comme autant d’indices de culpabilité et de manipulation consciente, prêtant implicitement à leurs auteurs une espèce de perfide omniscience. C’est pourquoi la mise au point en des temps records de vaccins relativement efficaces contre le virus et les variants, provoque non pas un soulagement ou une lueur d’espoir de sortie de crise sanitaire, mais a contrario un surcroît d’étonnement ou d’incrédulité qu’encouragent et exploitent à plein les conspirationnistes, qui eux dénoncent bien sûr un nouveau tour de passe-passe et un coup tordu de plus de la part des manipulateurs en chef.

En effet, le narratif complotiste, particulièrement enclin à dénicher le moindre détail servant l’expression radicale de sa suspicion, s’intéresse évidemment moins à la rapidité inédite des progrès enregistrés en matière vaccinale et de prévention, qu’aux profits des industries pharmaceutiques, ainsi qu’à l’identité et aux intentions malignes présumées de ceux qui appellent à la vaccination, fussent-ils des médecins mondialement reconnus.

Transparence

A ce propos, suivant cette pente toujours aussi soupçonneuse, les complotistes passent sous silence l’effort de transparence des pouvoirs publics et de la communauté scientifique. Si ces derniers, il est vrai, sont très favorables au vaccin, ils ne cachent en rien, comme pour n’importe quels autres vaccins et médicaments dûment testés et commercialisés du reste, la réalité d’effets possiblement indésirables chez certains sujets, avec, à cet égard, une efficacité qui n’est jamais garantie à 100%. Or, de ces réserves, les complotistes et leurs suivistes se gardent bien d’en parler, puisqu’ils s’escriment surtout à morigéner la stratégie de dissimulation présumée des élites favorables à la vaccination pour des intérêts selon eux peu avouables.

Insensibles à l’outrance et étrangers au principe de non-contradiction, les conspirationnistes ne se contentent pas seulement de dénoncer la « dictature sanitaire ». Parmi ceux qui en parlent, il n’y a certes pas que des complotistes invétérés, sachons le reconnaître ; certains reprochent au gouvernement de contraindre à la vaccination plutôt que de chercher à convaincre les plus réticents. Cet argument est audible. Mais, bon gré mal gré, tous ceux-là nourrissent l’hydre complotiste en étendant ses mâchoires, au prétexte de mettre en garde les individus à la fois contre les incertitudes entourant le vaccin et contre le pass sanitaire, dont la vocation première est quand même de tenter de freiner la contamination.

Au demeurant, les pourfendeurs de la « dictature sanitaire » sont les fers de lance ou au minimum les cautions dociles de messages moralement douteux et politiquement dangereux, voire mortifères : comparer le gouvernement français actuel au régime de Vichy, comparer le président Emmanuel Macron à Hitler, comparer les médecins au corps médical nazi, les non vaccinés aux juifs obligés d’arborer l’étoile jaune durant la Deuxième Guerre mondiale, etc.

Ceux qui ont pour habitude de tancer le libéralisme politique, sinon à le vomir, qui sont généralement les partisans d’un Etat fort et autoritaire, à l’instar d’Alain Soral, lequel ne tarie pas d’éloge à l’endroit entre autres des régimes iranien, nord-coréen et russe, n’éprouvent pas de scrupule à dénoncer et la vaccination et le projet de pass sanitaire.

Or, de quelle liberté individuelle s’agit-il au juste, celle-là même qu’invoquent et convoquent les personnes et groupes hostiles à la vaccination et au pass sanitaire ? Même des penseurs libertaires, à l’image de Ruwen Ogien (1949-2017), lui-même partisan d’une éthique minimaliste s’inspirant notamment de John Stuart Mill (1806-1873), sont attentifs à deux principes fondamentaux desquels s’affranchissent volontiers les antivax de tendance conspirationniste : ne pas nuire à autrui et lui porter assistance si nécessaire. Ogien reproduit un long passage de Mill tiré de De la liberté mais estime, en ce qui le concerne, aller plus loin que le philosophe anglais qui s’attache pour l’essentiel à défendre le principe de non-nuisance à autrui qui lui apparaît par trop restrictif :

« La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d’user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d’empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante. On ne peut pas l’obliger ni à agir ni à s’abstenir d’agir, sous prétexte que cela serait meilleur pour lui ou le rendrait plus heureux ; parce que dans l’opinion des autres il serait sage ou même juste d’agir ainsi. Ce sont là de bonnes raisons pour lui faire des remontrances ou le raisonner, ou le persuader, ou le supplier, mais ni pour le contraindre ni pour le punir au cas où il agirait autrement. La contrainte n’est justifiée que si l’on estime que la conduite dont on désire le détourner risque de nuire à quelqu’un d’autre. Le seul aspect de la conduite d’un individu qui soit du ressort de la société est celui qui concerne autrui. Quant à l’aspect qui le concerne simplement lui-même son indépendance est, en droit, absolue. L’individu est souverain sur lui-même, son propre corps et son propre esprit [1] ».

Le philosophe français entend essentiellement par cette éthique, qui n’est ni moralisme pur ni idéalisme aveuglant, le fait de cultiver, dans les relations interpersonnelles, « le souci de ne pas nuire à autrui » quand l’Etat, lui, toujours dans une perspective libérale, doit faire en sorte que les individus en société agissent librement mais sans se nuire mutuellement. Cette éthique minimaliste relève en même temps du principe moral et politique.

L’éthique aujourd’hui, de Ruwen Ogien (Gallimard, 2007).

Autrement dit, si l’on devait prolonger et appliquer les recommandations du penseur, exhorter à la vaccination et se faire vacciner seraient deux moyens d’honorer ce contrat éthique minimaliste. Un monde social où n’existerait plus un minimum de confiance et de crédit à l’égard du corps médical et des gouvernants, sans qu’il faille pour cela abdiquer complètement et définitivement le sens critique à l’égard des décisions du personnel politique, est un monde qui, inéluctablement, est condamné à devenir impraticable, invivable, dans lequel les relations sociales seraient vouées en quelque façon à n’être régies que par défiance et méfiance réciproques. C’est ce type de société que construisent nolens volens les complotistes et leurs sympathisants, conscients ou non.

Néo-malthusianisme

Encore une fois, il ne s’agit certainement pas de traiter avec condescendance ou mépris les inquiétudes de ceux qui doutent de l’efficacité du vaccin, qui redoutent d’éventuels effets indésirables fâcheux et insoupçonnables, que d’exposer les paralogismes et arguties de ceux qui optent pour une lecture lacunaire de la liberté individuelle, qui véhiculent et propagent l’idée d’un plan caché, d’un projet génocidaire sous couvert de vaccination préventive des citoyens.

Nous ne mettons donc pas un signe égal entre ceux qui doutent de l’efficacité du vaccin, et ceux qui, par idéologie ou calculs politiques, soit prétendent que le pass sanitaire et la vaccination sont une manière pour le gouvernement de museler les libertés publiques des individus aux fins de les asservir, soit, pis, soutiennent que c’est une manière de décimer la population, de la réduire drastiquement, sur l’autel d’un néo-malthusianisme criminel.

A cet égard, les tenants de cette thèse tiennent un discours éminemment contradictoire mais qu’importe : ils parlent volontiers de prédation d’une élite « mondialiste » soucieuse de mettre en place « un nouvel ordre mondial », et qui, à ce titre, a besoin de bras et de main d’œuvre toujours plus disponibles en vue de satisfaire ses appétits financiers et économiques, tout en affirmant qu’elle est à l’initiative, par le vaccin, d’un nouvel holocauste programmatique.

 

Note :

[1] Ruwen Ogien, L’éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes, Paris, Gallimard, 2007, p. 79.