Depuis plus de trois mois, le web conspirationniste bruisse de la rumeur selon laquelle « 6000 mercenaires recrutés par la CIA terrorisent la Syrie ».

Le 15 juin dernier, le site de l’agence de presse officielle syrienne SANA rapportait les propos d’un obscur homme politique turc, Bülent Esinoglu, selon lesquels la CIA serait, via la société américaine Blackwater, derrière les massacres de civils en Syrie. Les propos d’Esinoglu ont été relayés en français le 17 juin sur les sites d’Al-Manar (la chaîne de télévision du Hezbollah) et de l’IRIB (l’audiovisuel iranien), sur Alterinfo.net (le site de Zeynel Cekici, condamné en 2009 pour négationnisme) puis sur InfoSyrie.fr (le site de l’ex-dirigeant « gudard » Frédéric Chatillon) et Egalité & Réconciliation (le site d’Alain Soral) avant d’être repris sur de nombreux autres sites complotistes (LesMoutonsEnragés.fr, AlgerieNetwork.com, PartiAntiSioniste.com, Palestine-Solidarité‎.org, etc.).

La source dont sont extraits les propos d’Esinoglu n’est toutefois jamais citée. Il s’agit d’une tribune publiée le 14 juin 2012 sur le site web de la chaîne de télévision turque Ulusal. Dans ce texte, Bülent Esinoglu est plus explicite sur la vision du monde qui l’anime, déclarant sans ambages que « du fait que le capital en Amérique est en grande majorité entre les mains des Juifs, une guerre entre la Syrie et la Turquie serait menée au nom des riches Juifs ».

« D’où Bülent Esinoglu tire-t-il ce chiffre de 6 000 volontaires-mercenaires ? Nous ne le savons pas » concède Louis Denghien, le rédacteur en chef du site pro-Assad InfoSyriefr. « Mais proférer une accusation aussi grave, poursuit-il, laisse supposer que le vice-président du CHP n’est pas “sans biscuits” ».

D’où vient l'intox des « 6000 mercenaires de la CIA en Syrie‏ » ?

Délibérément ou non, Louis Denghien trompe ses lecteurs : Bülent Esinoglu n’est pas vice-président du CHP – qui est le principal parti d’opposition en Turquie. Il n’est pas non plus vice-président du Parti travailliste turc (EMEP) comme on le lit parfois. Bülent Esinoglu est vice-président d’une petite formation politique ultra-nationaliste qui n’a jamais été représentée au Parlement, le Parti des travailleurs (İşçi Partisi), fondé et dirigé par l’ex-militant maoïste Dogu Perinçek (lire : Pour Dogu Perinçek, le génocide arménien est un complot impérialiste contre la Turquie).

Pour savoir si Bülent Esinoglu a du « biscuit », comme le dit le responsable d’InfoSyrie.fr, encore faut-il identifier la source première de l’accusation. C’est l’ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram, Mohammad Hassanin Heikal, aujourd’hui âgé de 88 ans, qui est à l’origine de la rumeur des « 6000 mercenaires » : « Je sais que la société Blackwater, qui est célèbre pour son histoire clandestine et sanglante, est impliqué dans la crise syrienne sous un nouveau nom, et qu’environ 6000 de ses hommes travaillent à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie » a-il affirmé dans une interview à Al-Manar en mai 2012. De qui tient-il cette “information” qui va à rebours des rapports de tous les journalistes indépendants qui se sont rendus sur le terrain ? Impossible à dire : il faut croire Mohammad Hassanin Heikal sur parole. Exactement comme on est prié de le croire lorsqu’il explique que la Syrie est victime d’une conspiration de l’OTAN visant à semer la discorde entre pays musulmans sunnites et chiites, le tout pour servir les intérêts stratégiques d’Israël…

Si des sources sérieuses font état d’un soutien logistique et matériel apporté aux insurgés syriens par les services de renseignement américains, aucune ne se risque à affirmer que les massacres commis en Syrie le sont par des mercenaires à la solde des Occidentaux. Et pour cause : la rumeur des « 6000 mercenaires » fait partie de ces innombrables informations non recoupées et jamais vérifiées que la complosphère s’ingénie à relayer avec un empressement inversement proportionnel à son souci de la véracité des faits.

Elle prolifère aussi sur la complexité de la situation qui prévaut actuellement sur le terrain, par définition rétive à toute réduction manichéenne. En effet, pour les avocats du régime de Bachar El-Assad, la crise syrienne est d’une simplicité biblique : le pays est victime d’un « complot international » et ce que l’ONU, l’Occident, les pays du Golfe et « les médias aux ordres » tentent de faire passer pour une répression sanglante est en réalité l’œuvre de combattants sans foi ni loi à la solde de l’impérialisme « américano-sioniste » (Lire : Oui, la répression en Syrie est bien réelle, n’en déplaise à Meyssan et Cie).

L’intox des « 6000 mercenaires » fait enfin échos à des rumeurs du même type comme celle qui veut que 600 combattants libyens porteurs du virus du SIDA ont été « envoyés » en Syrie pour y commettre des viols à grande échelle ou encore que des militaires français auraient été capturés en Syrie par l’armée régulière.

Voir aussi :
* Quand Bachar al-Assad envoyait des
vidéos conspirationnistes

* Sur la Syrie, la propagande à longueur de commentaires
* L’écœurante propagande du régime syrien (Courrier International)