Retrouvez chaque semaine notre édito exclusif en vous abonnant à notre newsletter.

Les trafiquants de théories du complot se présentent comme des libres penseurs ne faisant que « poser des questions », des chercheurs de vérité, voire des lanceurs d’alerte. Longtemps, ils ont récusé l'étiquette de « complotiste ». Pour ménager leur susceptibilité ou se les concilier, la presse a usé à leur endroit de tous les euphémismes possibles – citoyens-enquêteurs, sceptiques, « défiants » – au risque de trop leur concéder, de souscrire au regard qu'ils portent sur eux-mêmes et, en définitive, de passer à côté du sujet. Tandis que le Pr Raoult vient de publier un livre portant le sous-titre Journal d’un complotiste, on peut se demander si l'heure n'est pas à la fierté complotiste, comme le revendique ouvertement son ami youtubeur Idriss Aberkane.
Bien sûr, Raoult n'est pas le premier à assumer l'étiquette. Étienne Chouard, Maxime Nicolle, Alain Soral ou les très anonymes auteurs du Manifeste conspirationniste (Seuil, 2020) l'ont précédé dans cette opération de retournement du stigmate qui ne convainc que ceux qui demandent à l'être et signe avant tout le statut de paria de celui qui s'y livre : désavoué par l'immense majorité de ses pairs, Raoult a été frappé l'année dernière d'une interdiction d'exercer la médecine pendant deux ans. La même mécanique est à l'œuvre dans l'initiative récente d'Antoine Cuttitta, figure de la QAnonsphère française, de créer un BlaBlaCar pour conspirationnistes baptisé « Complocar », en toute simplicité !
Le message distillé par Raoult, Aberkane et les autres tient du discours de consolation autant que de la démagogie : être complotiste, suggèrent-ils, c'est être plus lucide que les autres, voir ce qu'ils ne voient pas. C'est faire partie de cette contre-élite qui ne se laisse pas intimider par les « chiens de garde » du Système et leurs anathèmes – en réalité, c'est surtout par les faits qu'elle ne se laisse pas intimider. C'est appartenir à ce cercle d'initiés qui, doués d'une aptitude quasi-magique à distinguer le vrai du faux, même sans élément de preuve – surtout sans élément de preuve ! –, auraient « raison » avant les autres.
Assumer son complotisme est plus qu'un simple coming-out. C'est transmuter le discrédit en courage, sublimer l’isolement social du conspirationniste en solitude du héros, travestir l'absence de toute rigueur intellectuelle en acte de bravoure et des obsessions honteuses en signe de bonne santé mentale. L'heure de la « Conspi pride » aurait-elle sonné ?
Depuis dix-huit ans, Conspiracy Watch contribue à sensibiliser aux dangers du complotisme en assurant un travail d’information et de veille critique sans équivalent. Pour pérenniser nos activités, le soutien de nos lecteurs est indispensable.