Affaire DSK : ce que signifie le sondage CSA
Sociologues, historiens, politologues, journalistes ont abondamment commenté les résultats d’un sondage CSA, publié mercredi 18 mai, selon lequel 57 % des Français pensent que Dominique Strauss-Kahn est victime d’un complot. Petit florilège des réactions les plus pertinentes :

* Jérôme Sainte-Marie, directeur du département politique de CSA :

« [Ce sondage] met en exergue le déni des Français par rapport au scandale. Ils ne veulent pas y croire, c’est intéressant du point de vue de la psychologie collective (…). Il s’agit d’une réaction à chaud et ce sentiment d’incrédulité pourrait s’estomper au fil de l’enquête » (source : 20minutes.fr).

* Christian Delporte, historien :

« Ce sondage a été réalisé lundi, avant la comparution de Strauss-Kahn. On était alors sidérés face à cette nouvelle incroyable, sans précédent. On ne voit jamais d’homme politique menotté, encadré de policiers. (…) On ne l’a pas entendu lui, ni ses avocats, on ne sait rien de sa défense. Moralement, c’est assez inacceptable de n’avoir qu’un son de cloche. Cela crée un phénomène d’empathie, qui mène à la thèse du complot, elle-même renforcée par un faisceau de raisons. La réputation de séducteur de DSK, c’était sa vulnérabilité. Or cet événement survient au moment où il apparaît déjà comme l’homme à abattre, après l’histoire de la Porsche et des costumes. Cela pousse à croire qu’il a été piégé. Et puis les faits se déroulent aux États-Unis. Cet éloignement nourrit l’imaginaire » (source : France Soir).

* Pascal Froissart, enseignant-chercheur en communication, auteur de La Rumeur :

« La question a été posée dans le cadre d’une enquête d’opinion portant sur l’élection présidentielle, un baromètre politique, et non dans un cadre judiciaire ou en proposant une série de scénarios possibles (du genre, DSK est-il malade ? A-t-il été victime d’une manipulation ?). Cela change tout. (…) Il est faux de dire que tous les Français sont paranos. L’opinion en faveur de la théorie du complot est très située. Elle dépend de l’endroit où l’on se situe sur l’échiquier politique. Les sympathisants de gauche y croient davantage que les autres. Ils défendent leur parti politique, et la cohérence d’une campagne électorale qui se mettait en place. C’est une défense qu’on pourrait presque qualifier de corporatiste. Il y a quelque chose de clanique dans cette réaction » (source : Le Monde).

* Pierre-André Taguieff, politologue, historien des idées, auteur de L’Imaginaire du complot mondial :

« Dénoncer un complot est un mécanisme de défense facile : on simplifie le problème en lui donnant une forme claire et acceptable, on s’offre ainsi une bouée de sauvetage dans un contexte d’incertitude et de désarroi. Le sondage montre surtout qu’un grand nombre de Français semblent ne pouvoir accepter la chute brutale de Dominique Strauss-Kahn, qui aurait pu être le futur président de la République. Quelques personnages publics ont affirmé ou suggéré qu’il est la victime d’un complot : une élue socialiste a même parlé d’un "complot international". Mais pour qu’il y ait complot, il faut un groupe organisateur agissant dans le secret, un objectif, un plan d’action et un bénéficiaire. Rien de tel n’est ici formulé. Il est donc abusif de parler de "théorie du complot" : le complot n’est nullement théorisé, c’est l’innocence de DSK qui est affirmée, par des gens qui expriment ainsi leur malaise ou leur angoisse. Les dénonciateurs du complot ou de la machination ne peuvent clairement répondre à la question "À qui profite le crime ?" » (source : Le Point).

* Gérald Bronner, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg, spécialiste des croyances collectives, auteur de La Pensée extrême :

« Aucun mythe du complot n’est fondé sur la déraison. Pour qu’il se développe, il faut un sentiment d’implication doublé d’une carence en information. Lorsque le sondage a été réalisé, l’incertitude était extrêmement forte tandis qu’une partie des Français s’apprêtaient à voter pour DSK. L’histoire d’un directeur du FMI promis à la présidence de la République qui gâche tout par une tentative de viol, un comportement bestial contre une pauvre dame, c’est assez invraisemblable, contre-intuitif » (source : L’Elysée côté jardin).

* Stéphane Rozès, politologue, président de la société de conseil Cap :

« Il y a un tel écart entre l’image qu’avait Dominique Strauss-Kahn, sa réussite comme directeur général du FMI, son destin de présidentiable en France et d’autre part la gravité des faits qui lui sont reprochés que les Français sont dans un état de sidération (…). Les individus ont horreur du vide et l’état de sidération appelle donc la théorie du complot » (source : Le Point).

* Philippe Corcuff, sociologue :

« Dans nos sociétés, on doute de tout, il n’y a plus de distinction très claire. Toute vérité publique devient dévaluée, cela correspond à un besoin de se sentir plus malin que les autres » (source : Slate.fr).

* Denis Muzet, sociologue des médias :

« Les Français ont été sidérés, au sens fort du mot, en apprenant la nouvelle (…). Pour réduire la distance entre l’empathie qu’ils avaient accumulée en faveur du directeur du FMI, présenté comme le futur candidat socialiste à la présidentielle, et cet événement bloquant soudainement sa candidature, ils ont eu recours au déni. Si lui n’est pas coupable, la seule explication possible est celle du complot. Ce chiffre de 57 % traduit l’ampleur du désarroi de l’opinion » (source : Le Monde)

* Claude Askolovitch, journaliste
:

« Il faut prendre ce sondage au sérieux parce qu’il traduit une souffrance de la société française et un malaise, un doute profond sur la politique (…) L’idée c’est que la politique serait une chose pas très propre et l’idée, qui existe beaucoup à gauche, c’est que le pouvoir de Nicolas Sarkozy serait capable de pratiquement tout » (source : Europe 1).

* François-Bernard Huyghe, politologue :

« Suivant un sondage cité par le Parisien, 57 % des Français sont persuadés que DSK est victime d’un complot. Si c’est exact, ce chiffre nous en apprend autant sur l’exception française que d’autres déjà signalés sur Atlantico : nous sommes le peuple le moins confiant du monde, qu’il s’agisse de foi en l’avenir, surtout économique (nous sommes bien plus pessimistes que les Irakiens ou les Pakistanais), ou en l’autorité judiciaire, administrative ou n’importe quelle autre (nous sommes davantage convaincus que les Colombiens que le système est pourri) » (source : Atlantico).