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Dane Wigington, pape des « chemtrails »

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En près de vingt ans, ce Californien de 63 ans, s’est imposé comme une figure centrale − presque iconique − du mouvement des « chemtrails », au point d’influencer des médias de premier plan et certains responsables politiques américains. Son parcours illustre comment une théorie longtemps marginale a gagné en visibilité jusqu’à s’inscrire dans le débat public.

Tucker Carlson et Dane Wigington.
Dane Wigington invité de l'émission de Tucker Carlson (capture d'écran X, 10/11/2025).

« Le gouvernement a finalement admis que les chemtrails sont réels. » La déclaration ne provient pas d’un compte anonyme, mais de l’un des podcasteurs les plus influents au monde : Tucker Carlson. Entrée en matière fracassante pour l’ancien animateur vedette de Fox News qui s’était jusque-là abstenu d’évoquer cette théorie. Le 10 novembre 2025, pendant plus d’une heure, il donne la parole à un invité présenté comme « une personne saine, avec une formation d’ingénieur, travaillant sur le sujet depuis presque trente ans ». L’homme en question : Dane Wigington. Face caméra, ce dernier assène sans détour : « Les traînées blanches laissées par les avions ne sont pas de la condensation. »

L’émission connaît un succès fulgurant. Avec 17 millions d’abonnés, Tucker Carlson offre à Wigington une caisse de résonance exceptionnelle : plus de huit millions de vues en quelques jours. Les félicitations pleuvent dans toute la complosphère. David Icke salue la ténacité du sexagénaire : « C’est encore un cas de “trop peu, trop tard”, dénonce-t-il sur X. Dane dénonce cela depuis des décennies, avec le soutien des médias alternatifs de la première heure. » Le podcast trouve également un écho auprès de Marjorie Taylor Greene, de figures du mouvement QAnon ainsi que de plusieurs élus conservateurs.

Dans la foulée, Wigington enchaîne les apparitions : NewsMax, chaîne de télévision américaine conservatrice, Real America’s Voice − récemment intégrée au corps de presse de la Maison Blanche − puis un portrait ambigu dans le Daily Mail, qui le décrit comme « militant de longue date opposé à la géo-ingénierie », « expert du climat » et « fondateur de Geoengineering Watch ». Une consécration médiatique pour celui qui fut longtemps un militant cantonné aux franges complotistes.

Une success story construite patiemment

Cette reconnaissance n’est pas le fruit du hasard. « Il travaille d’arrache-pied sur son site web et diffuse son message avec efficacité », observe Mick West, fondateur de Contrail Science et de Metabunk, deux plateformes dédiées au débunkage scientifique. L’ancien programmeur de jeu vidéo découvre Wigington dès 2010 dans le documentaire What in the World Are They Spraying? de Michael J. Murphy, premier film à gros succès sur les « chemtrails » considéré comme une œuvre fondatrice pour les adeptes de la théorie.

Pochette du film « What in the World Are They Spraying? », de Paul Wittenberger et Michael Murphy (2010).

Deux ans plus tard, Wigington prend la direction de Geoengineering Watch, un site créé par son ami et activiste environnemental Mauro Martins de Oliveira. Il en fait rapidement une vitrine centrale du mouvement : refonte graphique, accumulation massive de documents, photographies et vidéos, multiplication des conférences et des interventions médiatiques. La plateforme devient une référence incontournable pour les militants anti-« chemtrails ».

Dès 2014, Wigington présente ses thèses devant le conseil municipal du comté de Shasta, en Californie du Nord. L’initiative n’a pas de conséquences législatives, mais attire l’attention des médias. La même année, il apparaît dans le talk show de Regina Meredith, Open Minds, puis décrit par The Atlantic, Vice ou CBS comme l’un des chefs de file d’un mouvement persuadé que la sécheresse californienne relève d’une conspiration gouvernementale.

Du documentaire au pouvoir politique

En 2021, Wigington franchit une nouvelle étape avec The Dimming, un documentaire qu’il produit, écrit, réalise et dans lequel il tient le premier rôle. Soutenu par son épouse – dévouée toute entière à la promotion du travail de son mari –, il y expose sa vision biaisée d’un monde menacé par des épandages atmosphériques secrets. Le film rencontre un succès massif : 26 millions de vues cumulées.

Cette visibilité lui ouvre les portes de tous les médias alternatifs influents. Les apparitions dans l’émission d’Alex Jones se multiplient. Il a également son rond de serviette sur NaturalNews, “Our Country Our Choice” du colonel à la retraite Douglas MacGregor ou encore Children’s Health Defense, organisation antivax cofondée par Robert F. Kennedy Jr. C’est d’ailleurs sur le podcast de ce dernier, en mars 2023, que Wigington atteint un sommet symbolique. Kennedy, aujourd’hui secrétaire américain à la Santé, en ressort convaincu, promettant publiquement de « mettre fin à ce crime » sur X en août 2024.

L’impact est tangible. Début 2025, le mouvement MAHA s’appuie sur cet élan pour promouvoir des dizaines de projets de lois anti-géo-ingénierie à travers les États-Unis. Plus de trente textes sont déposés. Lors des auditions, le nom de Dane Wigington, son site et son film sont régulièrement cités. Il a lui-même témoigné en novembre dernier « en tant qu'expert pour le projet de loi du Wyoming visant à interdire la géo-ingénierie ». La théorie, longtemps cantonnée aux marges, s’inscrit désormais dans le débat législatif.

Cette montée en puissance ne se limite pas à une dynamique militante. Elle est désormais observée et documentée par des chercheurs et des journalistes spécialisés dans l’étude des théories conspirationnistes. Dans un article consacré à la circulation de ces récits dans l’espace médiatique américain, la revue Nature souligne ainsi que « Robert F. Kennedy Jr a invité Dane Wigington sur son podcast, offrant à son site Geoengineering Watch une visibilité politique sans précédent ».

Une influence internationale diffuse

À l’international, l’influence de Dane Wigington demeure plus discrète qu’aux États-Unis, mais elle s’inscrit durablement dans les réseaux militants opposés à la géo-ingénierie. Son nom circule comme une référence de premier plan, invoquée dans des cercles activistes en Espagne, en Allemagne, au Royaume-Uni ou encore en Australie. En 2018, il est ainsi invité en duplex par Studio 10, ancienne émission de la chaîne australienne Network 10, pour intervenir lors de ce qui sera l’un de ses derniers débats publics. Sur le Vieux Continent, ses travaux inspirent également les orateurs et manifestants de la Stop Geoengineering Rally, organisée à Londres le 21 juin 2025, où ses analyses et son documentaire sont régulièrement cités.

En France, son influence est prégnante, mais indirecte. Elle s’inscrit d’abord dans le paysage éditorial complotiste. Pour les tenants de la théorie des « chemtrails », le nom de Claire Séverac fait figure de référence depuis la publication, en 2015, de La Guerre contre les peuples, publié aux éditions Kontre Kulture d’Alain Soral. Une lecture attentive de l’ouvrage révèle pourtant une dépendance marquée aux travaux de Wigington : son nom y apparaît à plus de vingt-huit reprises. L’autrice affirme d’ailleurs avoir échangé personnellement avec lui, probablement lors de ses années passées aux États-Unis, contribuant ainsi à importer ses thèses dans l’espace francophone.

Cette influence se prolonge plus récemment à travers certains médias alternatifs. Citizen Light, fondé par Pierre Barnérias, a consacré deux contenus favorables à la théorie des « chemtrails » : un documentaire, puis une émission de plus de trois heures diffusée en deux volets. Le premier, publié en juin 2024, reprend à son compte des images du documentaire The Dimming. Moins d’un an plus tard, la chaîne remet le sujet à l’agenda en invitant trois figures françaises de la « chemtrailosphère ». Toutes saluent le rôle central du Californien. « Le site, qui existe de longue date, cumule plus de 60 millions de vues », se félicite Sylvie Rulekowski, présidente de l’association Ciel Voilé. Geoengineering Watch fait partie des trois seuls sites fournis dans les références de la vidéo, les deux autres appartenant aux invités.

D’électricien à théoricien du complot

Derrière cette image d’expert et d’ingénieur de métier se cache en réalité un parcours bien différent. Dane Wigington n’a pas de diplôme universitaire. Dans les années 1980, il exerce comme électricien et travaille ponctuellement comme sous-traitant sur de grands projets, notamment pour Bechtel Power Corporation. Une expérience limitée, mais suffisante pour nourrir, au fil des années, le récit de « l’ingénieur qualifié » qu’il entretient soigneusement. « Cela crée dans l’esprit de l’auditeur l’impression qu’il était un ingénieur solaire de haut niveau chez Bechtel », résume son frère, Van Wigington.

Son basculement vers la théorie des « chemtrails » trouve son origine dans un constat personnel : ses panneaux solaires produiraient moins les jours où les traînées de condensation persistent. La perte s’annonce critique pour une habitation entièrement alimentée par l’énergie solaire, comme il l’expliquait déjà en 2003 dans le magazine Home Power 98. Cherchant une explication, il tombe dans le terrier du lapin blanc en consultant forums et sites alternatifs. Ce sera, selon ses propres termes, le début d’une enquête sans retour.

À partir de 2007, il s’entoure de militants déjà engagés sur ces thématiques, comme Francis Mangels, zoologiste, et le fondateur de Geoengineering Watch, Mauro Oliveira, pour mener des analyses de neige sur le mont Shasta. Le groupe affirme y déceler la preuve d’une pollution atmosphérique causée par des épandages aériens. Leur notoriété locale grandit après une audition publique en 2008, puis explose en 2010 avec leur apparition dans le documentaire What in the World Are They Spraying?

Censure

Lorsqu’il prend le contrôle de Geoengineering Watch en 2012, sa stratégie est d’occuper sans partage l’espace médiatique. La reprise du site est qualifiée d’agressive par son ancien partenaire : prolifération des panneaux publicitaires dans de nombreux États américains, promotion par des groupes partisans, multiplication des conférences, etc. Exemple parmi d’autres : en juillet 2025, certains élus républicains de Caroline du Sud se filment devant une enseigne invitant leurs administrés à visiter le site de Wigington. Mais surtout, il contrôle strictement sa communication. Depuis un échange avec Mick West en 2013, Wigington n’a accepté qu’un seul débat contradictoire en direct. « Il est incapable d’admettre à quel point il se trompe », confie son frère. « Il manifeste une aversion à toute idée qui contredit ses certitudes », abonde West.

Des élus républicains de Caroline du Sud se filment devant un panneau invitant à visiter le site Geoengineering Watch (capture d'écran, juillet 2025).

Cette posture alimente un isolement progressif. À mesure que son engagement se radicalise, son cercle social se resserre autour de militants partageant ses convictions. « La communauté des adeptes des chemtrails a en grande partie remplacé ses amis et sa famille », résume son frère. Libéré de toute contradiction, Dane Wigington peut désormais déployer ses thèses auprès d’un public conquis − au prix, peut-être, d’une rupture durable avec le monde qui l’entourait autrefois.

En 2021, il intente une action en diffamation contre le climatologue Douglas MacMartin, qu’il accusait d’avoir discrédité son documentaire The Dimming. La cour fédérale de Californie a rapidement rejeté la plainte, invoquant notamment la loi anti‑SLAPP protégeant la liberté d’expression sur les sujets d’intérêt public, et a ordonné le remboursement des frais judiciaires à MacMartin. Ce revers constitue un échec retentissant pour Wigington dans sa tentative de faire taire ses critiques scientifiques. Néanmoins, il est l’arbre qui cache la forêt. Depuis la crise du Covid, les procédures-baillons se multiplient et menacent la critique de la désinformation.

 

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