Wikileaks récuse l’authenticité d’un document particulièrement embarrassant pour Julian Assange. Mais l’organisation échoue toujours à expliquer pour quelle raison le publiciste d’extrême droite Israel Shamir était son représentant en Russie.

Procuration de Julian Assange à Israel Shamir (30 novembre 2010)

Lundi 17 septembre, Associated Press (AP) a publié le fruit d’une enquête portant sur une fuite sans précédent de documents internes de l’organisation Wikileaks relatifs aux années 2010 et 2011.

Ayant eu accès à une multitude d’e-mails, de conversations en ligne, de dossiers financiers, d’enregistrements secrets et d’autres documents, l’agence de presse américaine a mis en ligne une dizaine d’entre eux, notamment un document susceptible de fournir un indice sur la relation naissante qu’aurait entretenu le fondateur de Wikileaks avec Moscou : une procuration datée du 30 novembre 2010, destinée au consulat de Russie à Londres, par laquelle Julian Assange charge Israel Shamir de lui obtenir un visa pour… la Russie :

« Moi, Julian Assange, donne par la présente tout pouvoir à mon ami, Israel Shamir, à la fois pour déposer et récupérer mon passeport, afin d’obtenir un visa ».

Julian Assange est à l’époque en Angleterre. Il cherche à éviter une extradition vers la Suède dont les autorités ont lancé, une dizaine de jours plus tôt, un mandat d’arrêt à son encontre. Quelques heures plus tôt, Wikileaks a commencé à publier la première vague de télégrammes diplomatiques américains livrés par Bradley Manning, un jeune soldat américain. Une fuite sans précédent qui entrera dans l’histoire sous le nom de Cablegate.

L’« ami » Israel Shamir

Mais l’« ami » Israel Shamir n’est pas n’importe qui. Converti au christianisme au début des années 2000, ce militant « antisioniste » d’origine russe, connu aussi sous les noms de Adam Ermash et Jöran Jermas, est une figure de l’extrême droite internationale. Auteur d’un essai intitulé Comment briser le complot des Sages de Sion (sic), préfacé par la journaliste russe Daria Aslamova, Shamir s’est en effet tristement fait connaître pour la publication compulsive d’une stupéfiante série d’écrits antisémites reprenant sans vergogne l’ensemble des poncifs judéophobes les plus éculés, depuis les traditionnelles accusations de déicides jusqu’à la remise en cause de la réalité de la Shoah (« Nier l’Holocauste est le devoir de chaque musulman et de chaque chrétien » a-t-il déclaré dans une interview en 2009), en passant par les accusations de crimes rituels ou de responsabilités des Juifs dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. D’ailleurs, la traductrice en français des textes de Shamir n’est autre que Maria Poumier, autre activiste « antisioniste » proche de Dieudonné M’Bala M’Bala.

“Comment briser le complot des Sages de Sion”, d’Israel Shamir (Eksmo, 2010)

Faussaire à ses heures (il a par exemple falsifié un télégramme diplomatique concernant le discours du président iranien Mahmoud Ahmadinejad à l’ONU), Shamir a déclaré à AP qu’il était en proie à des problèmes de mémoire et qu’il ne pouvait ni se souvenir d’avoir transmis la lettre d’Assange ni dire s’il avait finalement réussi à obtenir le visa pour le compte d’Assange.

« Je ne peux pas exclure que cela soit arrivé », a déclaré Shamir lors d’un entretien téléphonique avec AP, « j’ai un souvenir très vague de ces choses ». Sa mémoire était plus fraîche le 20 janvier 2011, lors d’une interview sur les ondes de Russian News Service – une station de radio basée à Moscou et connue désormais sous le nom de Life Zvuk, ou Life Sound. Shamir y expliquait qu’il avait personnellement négocié un visa russe pour Assange, mais qu’il était désormais trop tard pour le sauver concernant l’enquête dont il faisait l’objet pour crimes sexuels en Suède. Dans la même interview, il convient que la Russie « serait l’un de ces endroits où son organisation et lui-même seraient à l’aise pour fonctionner ». Et lorsqu’on lui demande si Assange a des amis au Kremlin, Shamir répond : « Espérons que ce soit le cas ». Ce fut le cas : en 2012, Assange se vit confier par RT, une chaîne directement financée par le gouvernement russe, l’animation de « World Tomorrow », une émission politique qui connaîtra 12 éditions.

Peu après la mise en ligne de l’article d’AP, Wikileaks a répondu via son compte Twitter officiel que « M. Assange n’a jamais fait de demande de visa ni n’est l’auteur du document », assurant – sans toutefois en apporter la preuve – que « la source [de ce document] est le faussaire et informateur à la solde du FBI Sigurdur Thordarson » qui a notamment été condamné pour escroquerie et pédophilie. Selon l’organisation de Julian Assange, Thordarson aurait distribué dans les médias scandinaves une série de documents fabriqués il y a plusieurs années.

Interview d’Israel Shamir le 20 janvier 2011 sur Russian News Service.

Problème : Wikileaks est resté totalement silencieux sur les propos tenus par Shamir en 2011 et qui confirment les révélations d’AP. Dans ces conditions, faut-il prêter foi aux dénégations de Wikileaks ? Pas si l’on en croit James Ball qui a travaillé plusieurs mois durant sous les ordres de Julian Assange. En 2013, ce jeune journaliste britannique a témoigné dans The Daily Beast avoir fait l’objet après son départ d’une campagne de diffamation orchestrée par son ancien employeur. Il explique avoir quitté l’organisation précisément à cause d’Israel Shamir décrit comme un « écrivain antisémite, un partisan du dictateur de la Biélorussie et un homme ayant des liens et des amis dans les services de sécurité russes ». Il rapporte que Shamir a été présenté à l’équipe de Wikileaks sous un faux nom avant de se voir accorder l’accès à plus de 90 000 télégrammes diplomatiques qu’il aurait par la suite monnayés auprès de médias russes et transmis en partie au régime d’Alexandre Loukachenko, facilitant la traque de ses opposants. Une affaire sur laquelle Assange aurait bloqué toute enquête interne et publié des déclarations publiques mensongères.

La sollicitude d’Assange à l’égard de Shamir aurait une raison : le fils du polygraphe antisémite, un dénommé Johannes Wahlström, aurait été susceptible d’être cité comme témoin de la défense si Assange avait dû être déféré devant la justice suédoise pour les affaires d’agressions sexuelles pour lesquelles il était recherché (les plaintes ont été finalement classées sans suite en mai 2017).

Toujours est-il que Wikileaks n’a fourni aucune explication quant au fait que les métadonnées de la procuration pour une demande de visa russe attestent que le document a été créé le 29 novembre 2010 sur l’ordinateur de « Jessica Longley », nom donné à l’un des ordinateurs portables de Wikileaks, comme l’a confirmé à AP l’un des cinq anciens employés de l’organisation qui ont accepté de parler sous le sceau de l’anonymat. Dans l’hypothèse où leur identité serait rendue publique, ils craignent de subir des préjudices du fait de leur collaboration passée avec l’organisation d’Assange ou encore d’être harcelés par des partisans de Wikileaks.

Ancien proche d’Assange, l’Islandais Sigurdur Thordarson a rejoint Wikileaks en 2010, à l’âge de 17 ans. En 2014, il a été condamné pour détournement de fonds et escroquerie. En septembre 2015, il a été condamné à trois ans de prison pour agressions sexuelles sur mineurs. Sa proposition de services au FBI est bien documentée : elle date de la fin du mois d’août 2011. Soit près de neuf mois après la date figurant sur la procuration authentifiée par AP, une époque où Thordarson évoluait dans l’entourage direct d’Assange.

 

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