Staline et le « complot des blouses blanches »
Un écheveau de calomnies, de trahisons et de morts suspectes, où les protagonistes sont des ronds-de-cuir ambitieux et sans scrupule, des ministres disgraciés du jour au lendemain, et un dictateur dont l’âge avancé n’a pas émoussé la paranoïa criminelle : début 1953, en URSS, tout cela a un air de déjà-vu. Quinze ans après la « Grande Terreur » (700 000 morts entre 1936 et 1938), l’heure d’une nouvelle répression à grande échelle a-t-elle sonné ? Tout semble possible après l’annonce par la Pravda, le 13 janvier, de l’arrestation d’une « bande de médecins empoisonneurs » en poste au Kremlin. Ils sont neuf, bientôt quarante, juifs pour la moitié d’entre eux, tous soupçonnés d’avoir conspiré pour assassiner plusieurs dirigeants soviétiques. A leur tableau de chasse figurerait notamment Andreï Jdanov, dauphin potentiel de Staline, mort en 1948 à l’âge de 52 ans.

Connue sous le nom de « complot des blouses blanches », l’affaire est fort complexe. Sans en percer tous les mystères, Jonathan Brent et Vladimir P. Naumov aident à comprendre, documents inédits à l’appui, pourquoi Staline a personnellement voulu que le scandale éclate à cette date.

« CAMPAGNE ANTICOSMOPOLITE »

La première raison est connue. Publié un mois après que le maître du Kremlin eut déclaré devant le comité central du parti que « tout juif est un ennemi potentiel à la solde des Etats-Unis », l’article de la Pravda a un but : justifier la radicalisation d’un antisémitisme d’Etat qui, sous l’euphémisme de « campagne anticosmopolite », vise les milieux culturels depuis le début de la guerre froide. S’agit-il de préparer l’opinion à une « solution finale version Staline » ? Les auteurs le suggèrent, à défaut d’en apporter des preuves définitives. Deux mois plus tard, la mort du dictateur met un terme à cette persécution, et les autorités reconnaissent que les accusations portées contre les médecins étaient mensongères.

La persécution des juifs soviétiques, pourtant, n’est pas le seul objectif poursuivi par ceux qui « révèlent » l’affaire. Pour Staline, les médecins ont forcément bénéficié de complicités au sein de la nomenklatura. La solution ? Purger l’appareil d’Etat de ces traîtres qui sont de mèche avec l’étranger, comme on le fit jadis avec les « hitléro-trotskistes ». Ici, le comble du cynisme est atteint : Staline aurait été personnellement impliqué dans l’élimination de Jdanov. Autrement dit, des médecins auraient bien conspiré, mais avec l’aval de… Staline. Quatre ans plus tard, celui-ci a tout intérêt à faire porter le chapeau à d’autres pour éliminer ses rivaux du moment et semer la terreur à la tête de l’Etat, bref, pour reprendre la main une ultime fois avant de mourir.

Parfois ardu – c’est au lecteur qu’il incombe bien souvent d’assembler les pièces du puzzle -, le récit de Brent et Naumov est éloquent : « dernier crime de Staline », l’affaire des blouses blanches est l’illustration même d’un système ubuesque où les enquêtes « commenc [ent] par un but politique et fini [ssent] par la fabrication de “preuves” pour y parvenir ».

Source : Le Monde, 21 avril 2006.