Les démons de Dieudonné (1/3)

C’était le 1er avril 2005, mais Dieudonné ne plaisantait pas du tout lorsqu’il expliquait à la journaliste Anne-Sophie Mercier la cause profonde des malheurs qui l’accablent : « Les Juifs, qui souhaitent m’éradiquer de la scène artistique, ont concocté pour moi un projet de “solution finale” ».

Anne-Sophie Mercier, qui rapporte ce propos dans le livre qu’elle a consacré à Dieudonné (1), cite deux autres déclarations qui lui ont été faites par des proches de Dieudonné. L’une, en date du 22 avril 2005, est d’un militant pro-Dieudonné de la première heure, Pierre Panet. Il s’agit d’une reprise du mythe conspirationniste qui voit la main des «sionistes» dans les attentats du 11-Septembre : « Ces Israéliens qui faisaient le V de la victoire dans les rues de Tel-Aviv, on les a filmés pendant qu’ils ne regardaient pas ! Moi, j’ai vu ce film, que les sionistes ont ensuite fait disparaître. Avez-vous remarqué qu’il n’y avait qu’un seul Juif parmi les morts de New York ? Normal, le Mossad les avait presque tous prévenus. »

Il ne s’agit pas, à l’évidence, d’un dérapage momentané. Pierre Panet, qui fut au côté de Dieudonné candidat sur la liste Euro-Palestine lors des dernières élections européennes (avant d’en partir avec lui, de manière fracassante, dans un climat d’accusations réciproques), avait également fait l’éloge du négationniste Roger Garaudy sur le forum internet du site de soutien à Dieudonné. Il est resté très proche de Dieudonné, qui vient de mettre en scène dans son théâtre parisien une représentation dont il est l’auteur et l’interprète.

L’éducation politique de Pierre Panet étant, si l’on en juge par ses diverses productions disponibles sur internet, pour le moins sommaire, on ne peut que s’interroger sur le milieu où il a appris à la fois les vertus du discours de Garaudy et la conspiration judéo-sioniste à l’origine des attentats du 11-Septembre.

La seconde citation est de l’écrivain Alain Soral, qui fut lui aussi de l’aventure d’Euro-Palestine avec Dieudonné et Panet. Le 13 juin 2005, Alain Soral faisait à Anne-Sophie Mercier cette déclaration définitive : « Les sionistes tiennent le PS et l’UMP ».

Le propos doit être placé dans son contexte. Le 20 septembre 2004, France 2 diffusait un reportage où l’on voyait Alain Soral déclarer, en présence d’un Dieudonné hilare : « Quand à un Français, juif sioniste, vous dites : “Y a peut-être des problèmes qui viennent de chez vous, vous avez peut-être fait quelques erreurs, ce n’est pas systématiquement la faute de l’autre totalement si personne peut vous blairer partout où vous mettez les pieds” (parce qu’en gros c’est à peu près ça leur histoire, depuis 2500 ans chaque fois qu’ils mettent les pieds quelque part, au bout de 50 ans ils se font dérouiller, il faut dire, c’est bizarre, tout le monde a toujours tort sauf eux), le mec il se met à aboyer, à hurler et à devenir dingue. Tu vois, tu peux pas dialoguer. Je pense qu’il y a une psychopathologie du judaïsme-sionisme qui confine à la maladie mentale. »

Cette déclaration faisait suite à des propos où Alain Soral affirmait, toujours sous le regard approbateur de Dieudonné, que « la formation qualifiante pour exister dans les médias aujourd’hui, c’est d’être sioniste ». D’ailleurs, « si t’es antisioniste, si t’es judéocritique, ou quoi que ce soit, tu dégages ». D’où la docilité des médias, car « tout le monde le sait » et « les mecs » se disent : « Je ne sais pas si je vais manger demain ». Conclusion : « C’est pour ça qu’y bougent pas sur le sujet ». Le « sujet » en question étant un « sionisme » à l’œuvre « depuis 2500 ans », on comprend que « le PS et l’UMP » soient eux aussi sous le contrôle des « sionistes ».

La thématique du complot « sioniste » court, comme un fil rouge, dans le discours de Dieudonné et de ses amis. Dans une interview au magazine Lyon Capitale publiée en novembre 2003, Dieudonné affirme : « Les Juifs, c’est une secte, une escroquerie, c’est une des plus graves parce que c’est la première ». En janvier 2004, le magazine de hip-hop et de musique The Source publie une interview de Dieudonné où celui-ci déclare : « La population juive, par exemple, n’aime pas que je dénonce certaines de leurs manipulations médiatiques » (2).

Le 12 novembre 2004, le site internet de Dieudonné et de ses amis, « Les Ogres », publie la transcription d’une rencontre entre Dieudonné et des « rabbins antisionistes ». Ces derniers affirment être venus en France « pour expliquer le véritable judaïsme » et communiquer leur message selon lequel « il n’y aura pas de paix véritable tant qu’existera l’État d’Israël ». Réaction de Dieudonné : « Je suis très heureux de vous entendre. Je ne savais pas que vous existiez. Où étiez-vous pendant toutes ces années ? On n’entend jamais parler de vous ! Est-ce qu’il s’agit d’un complot ? » (Non, répondent les « rabbins antisionistes », ce n’est pas un complot ; aux États-Unis, la domination du sionisme s’exerce ouvertement sur les médias.)

Lors d’un séjour en Algérie, à la mi-février 2005, Dieudonné revient sur les méfaits du « lobby ». C’est l’époque de son célèbre dérapage sur la « pornographie mémorielle ». Mais nous retiendrons plutôt les aspects proprement politiques de son discours, où l’on retrouve les arguments et jusqu’au langage (« judéocritique », pour parler comme Alain Soral) utilisés dans l’entre-deux-guerres par l’extrême droite française.

Dans une conférence de presse à Alger, le 16 février 2005, Dieudonné utilise un langage ordurier pour s’en prend au CRIF : « faut toujours leur lécher le cul, à cette équipe de malfrats, cette mafia qui est en train d’entraîner la République française ». Le 19 février 2005, le quotidien algérien L’Expression publie une interview de Dieudonné où on lit : « Aujourd’hui, les sionistes ont une sorte d’impunité. (…) Ceux qui vivent le racisme en France ce sont plutôt les communautés arabe et noire. La plus pauvre, la plus discriminée. Ce sont les sionistes qui organisent ça. C’est quand même incroyable ! (…) Je crois que face à ce lobby raciste, il n’y a pas d’autres possibilités que de rentrer dans un rapport de force. Ils n’écoutent rien. Ils commencent à gangrener la politique. On le voit avec Sarkozy, qui est un pantin du sionisme. »

En écho, le
lendemain 20 février 2005, vient une interview à un autre quotidien algérien, L’Écho d’Oran : « Vous savez, le lobby sioniste est très puissant en France. On parle beaucoup de New York, de Jérusalem, mais on peut beaucoup parler de Paris qui est une plate-forme extrêmement solide de la politique sioniste dans le monde. Et si le projet d’installer une domination de la vision sioniste sur la planète existe bien, je crois que Paris en serait la capitale, et c’est pour cela qu’autour de moi s’est cristallisée une dimension hystérique de guerre. »

Avec ce « projet d’installer une domination de la vision sioniste sur la planète », tout est dit de la pensée de Dieudonné concernant ce que son ami Alain Soral appelle « le sujet ». De temps à autre, cependant, Dieudonné injecte une piqûre de rappel.

Ainsi, en juillet 2005, Dieudonné rencontre Pierre Tévanian – enseignant, militant syndicaliste et signataire du manifeste des « Indigènes de la République ». Motif de cette rencontre : Pierre Tévanian a publié en mai 2005, sur le site internet « Les mots sont importants » (lmsi.net) dont il est l’animateur, un article visant des propos de Max Gallo sur l’esclavage ; dans cet article, il évoque au passage la « condamnation légitime » suscitée par les propos de Dieudonné. Ce dernier a donc demandé à le rencontrer pour une « explication ». Des extraits de l’échange entre les deux hommes sont publiés le 14 juillet 2005 par le site de Dieudonné et de ses amis, « Les Ogres ». Face à un Tévanian étrangement timoré, voire complaisant, Dieudonné développe son discours complotiste. Un échange révélateur à la fois des obsessions de Dieudonné et de la frilosité d’une certaine gauche qui n’ose pas répudier l’inacceptable et qui, parfois, lui prête la main.

Pierre Tévanian commence par donner des gages à Dieudonné, en dénonçant « les sionistes qui vous emmerdent ». Il évolue, dit-il, « plutôt dans des milieux militants où il y a franchement des gens qui passent leur temps à s’embrouiller avec ces sionistes-là » ; or ces gens « ont été gênés par des formules que vous avez dites ». Étonné de sa propre hardiesse, Tévanian se justifie aussitôt : dans son article de lmsi.net, il a écrit « que les sionistes que vous désignez existent bel et bien et que c’est une petite clique malfaisante ». Mais Dieudonné le rabroue : « Il ne s’agit pas d’une simple petite clique malfaisante…! »

Alors vient cet échange littéralement surréaliste :

Tévanian : Il y a un passage où je me suis posé la question de la véracité : c’est celui où vous auriez dit « il y a un complot juif ». Si vous me dites que vous n’avez pas dit ça, moi, demain, j’écris : Dieudonné nous fait dire qu’il n’a jamais dit ça.
Dieudonné : Ben ! Je vous le dis : je n’ai jamais dit ça, je ne prononce pas le mot juif. Après mes différents procès, j’ai compris qu’il pouvait y avoir interprétation sur ce mot alors que sur sioniste, il n’y a pas d’interprétation possible.

Un peu gêné, Tévanian rappelle « qu’il y a un discours antisémite qui dit sioniste à la place de juif pour ne pas se faire condamner ». Mais Dieudonné est déjà lancé dans une autre harangue, et Tévanian – qui avait pourtant là une bonne occasion de souligner que « les mots sont importants » – n’insiste pas.

« Le vrai combat, la vraie gangrène communautaire aujourd’hui, déclare Dieudonné, c’est le CRIF. » Son expérience lui a enseigné « que le véritable danger, c’est la puissance sioniste dans ce pays : la capacité de maîtrise des médias et des politiques ». La preuve : « Regardez le patron de l’UMP qui veut être président de la République : le premier voyage officiel qu’il fait, c’est en Israël. Il est allé, juste avant, chercher la béatification [sic] des sionistes new-yorkais. » Aujourd’hui, affirme encore Dieudonné, « nous sommes esclaves d’un groupe d’individus qui ont le pouvoir ». Qui sont ces individus ? Pas les Juifs, Dieudonné a bien retenu la leçon de son avocat, mais « les sionistes ». Et qui sont ces sionistes ? « Un groupe guidé par une idéologie diabolique. » Pierre Tévanian avance timidement une explication selon laquelle « les sionistes » ne sont pas nécessairement « au sommet de la pyramide » ; selon lui, « ils sont un rouage, ils sont les chiens de garde ». Mais Dieudonné le tance aussitôt : il n’a pas compris « la toute-puissance du sionisme »

En septembre 2005, Pierre Tévanian demandera « à Dieudonné et Les Ogres » de retirer de leur site cette « retranscription approximative d’une entrevue privée ». En effet, écrit-il, il était « venu davantage écouter Dieudonné que parler » ; d’où la faiblesse de ses réactions aux propos de son interlocuteur. Pierre Tévanian ajoute que « la teneur des réponses » de Dieudonné confirme « hélas » le jugement négatif qu’il avait porté dans son article de lmsi.net.

On s’en doute : le compte rendu de l’« explication » Dieudonné-Tévanian ne sera jamais retiré du site internet. Et nous attendons toujours un texte de Pierre Tévanian analysant vraiment le contenu du discours de Dieudonné.

Le 18 novembre 2005, dans une interview au journal en ligne Toubab (« Hebdo d’info du monde afro »), Dieudonné se déchaîne contre SOS Racisme (3). « Ce n’est pas SOS Racisme mais SOS Sionisme, c’est ça la réalité. (…) Tout le monde sait qu’ils ont instrumentalisé la lutte contre le racisme à des fins politiques, pour servir les intérêts de M. Julien Dray du Parti Socialiste (PS). M. Julien Dray qui s’est présenté comme le Monsieur anti-raciste de Gauche. Eh ben non. M. Julien Dray est certainement quelqu’un qui veut lutter contre l’antisémitisme. C’est son droit, il est juif, il a le droit de se battre contre un racisme qui le préoccupe au premier lieu. »

SOS Racisme est, dit Dieudonné, « une imposture », « un organisme politique, sioniste, qui gère les intérêts d’une petite communauté ». Question de l’interviewer : « Alors pour vous, qui gouverne la France : le CRIF ou le gouvernement français ? ». Réponse de Dieudonné : « Je crois que la dernière institution républicaine, c’est l’appareil judiciaire. L’indépendance de la justice est garante aujourd’hui des
dernières valeurs de la République mais autrement le reste n’est plus dirigé au nom du peuple français. Ce sont des intérêts extérieurs : l’axe américano-sioniste est extrêmement présent dans les décisions dans ce pays. »
L’interviewer insiste : « Finalement à vous suivre n’en fait-on pas un peu trop pour la communauté juive et pas assez pour les communautés noire ou arabe ? » Dans sa réponse, Dieudonné livre le secret de cette discrimination : « Je pense qu’ils ont cultivé le culte d’une unicité de la souffrance pour servir les intérêts de la politique israélienne. »

Les 17 et 18 novembre 2005, une grand-messe du conspirationnisme international est organisée à Bruxelles par le Réseau Voltaire, que dirige Thierry Meyssan. Dieudonné est l’un des invités de marque. Le site internet du Réseau Voltaire rapporte ses paroles : « Il n’y a plus grand chose à espérer de mouvements de gauche qui ont cédé au lobby sioniste. » Alain Soral avait déjà marqué le PS et l’UMP du sceau de l’infamie sioniste. Dieudonné élargit la suspicion au restant de la gauche. Qui reste-t-il donc, dans la politique française, qui ne soit « gangrené » par le sionisme ? Rien ou presque ; c’est peut-être pourquoi Dieudonné a annoncé sa candidature à la présidence de la République.

Notes :
1. Anne-Sophie Mercier, La vérité sur Dieudonné, Plon, 2005. Dieudonné a obtenu en référé la suppression, « pour cause d’injures », de plusieurs passages du livre d’Anne-Sophie Mercier (la décision du juge des référés a été annulée en appel). Mais les citations rapportées ici n’ont fait l’objet, de la part de Dieudonné, d’aucune demande de suppression. On doit donc en déduire qu’il ne conteste pas leur validité.
2. Le quotidien Le Monde du 8 janvier 2004 rapporte que Dieudonné lui « confirme » ces propos.
3. Cette interview a été « authentifiée » par sa mise en ligne sur le site de Dieudonné et de ses amis, «Les Ogres».

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