Les images de policiers municipaux en train de verbaliser une femme voilée sur une plage de Nice a suscité l’indignation du monde entier. La diffusion de ces photographies, mardi dernier, en pleine polémique sur les « arrêtés anti-burkini », s’est aussi accompagnée de commentaires incrédules sur les réseaux sociaux, le plus notable provenant de Julien Dray :

« Pas besoin d’être grand sorcier pour comprendre que les photos sur la plage de Nice n’ont rien de photos surprises… »

Sur son compte Facebook, le député socialiste de l’Essonne développait :

« Je dis ce que je pense et je dis mes doutes et mes interrogations. Cette histoire de Nice n’a rien d’un hasard. Ainsi donc un photographe pro passe opportunément sur la Promenade des Anglais, juste comme par hasard où une jeune femme venue sur une plage de galets en plein soleil et à proximité d’un poste de police… ok tout cela est un hasard mais alors le hasard qu’est-ce qu’il fait bien les choses. J’ajoute qui plus est que les photos se trouvent vendues en quelques heures à tous les grands magazines et aux télés… »

Il n’en fallut pas plus à certains médias pour suggérer que Julien Dray avait cédé à la théorie du complot (voir ici, et ). Marwan Muhammad, directeur du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), se fendit dans le même temps d’un tweet accusateur :

« Et plutôt que de se cacher au fond d’un trou, les mêmes dégénérés s’inventent un burkino-complotisme pour ne s’excuser de rien. France 2016. »

Libération révélera rapidement que l’auteur des clichés était un photographe free-lance qui souhaite conserver l’anonymat – c’est son droit le plus strict – et qu’il s’était donné pour mission de « travailler sur les arrêtés anti-burkini ». Quant à la femme voilée, on n’en apprendra pas davantage.

Jusqu’à preuve du contraire, ce qui s’est passé sur la plage de Nice mardi n’est pas une mise en scène. Compte tenu de ce que nous savons près d’une semaine plus tard, rien n’autorise à affirmer qu’il y ait eu une quelconque forme d’entente préalable entre la femme verbalisée et le photographe. Si celui-ci cherchait à couvrir les conséquences de l’arrêté anti-burkini pris à Nice quelques jours plus tôt, qu’y a-t-il de si anormal à ce qu’il ait repéré sur la plage une femme allongée, habillée et les cheveux couverts puis qu’il se soit tenu prêt à photographier au moment de l’arrivée d’agents de police sur les lieux ?

On doute du caractère fortuit de ce genre de coïncidences ? L’état actuel de la recherche en psychologie sociale indique qu’elles sont pourtant plus nombreuses que ce que nous sommes naturellement disposés à le penser.

« Burkino-complotisme » ?

Péremptoire, malheureuse, discutable, la sortie de Julien Dray relève de la pensée du soupçon, cette antichambre du conspirationnisme. Très révélatrice de l’air du temps, elle est regrettable à un moment où un fragile consensus public est en train de se dessiner pour prendre enfin à bras le corps le problème posé par l’omniprésence des fantasmes complotistes dans les représentations contemporaines. Elle l’est d’autant plus qu’elle vient d’un responsable politique, normalement tenu à un devoir d’exemplarité.

Comme il fallait s’y attendre en pareille situation, les complotistes – les vrais – ont accueilli la nouvelle avec délectation. Egalité & Réconciliation, qui constitue sans doute la plateforme complotiste la plus dynamique du web francophone, titra rapidement sur « Julien Dray complotiste ! ». Tant pis si le site d’Alain Soral explique à longueur d’années que la lutte contre le conspirationnisme est, en substance, la nouvelle «pensée unique». Pouvoir retourner le stigmate de «complotisme» contre une personnalité qui incarne à ce point tout ce que haïssent les soraliens (la majorité parlementaire à laquelle appartient Julien Dray, son histoire politique personnelle sans oublier, évidemment, ses origines juives) est un plaisir trop rare pour qu’ils s’en privent.

C’est pourquoi il faut dire ici l’importance de ne pas céder à la paresse intellectuelle consistant à transformer la critique du conspirationnisme en automatisme, en machine de guerre idéologico-politique ou en «truc» destiné à générer des clics sur internet. Le complotisme est une chose trop grave pour que sa critique soit abandonnée à des idéologues peu scrupuleux qui, au fond, ne s’en soucient que lorsque cela les arrange.

C’est en effet rendre un fier service aux théoriciens du complot que de tracer un signe d’égalité entre les commentaires de Julien Dray – qui ne s’est jamais spécialement illustré dans le domaine du complotisme – et les obsessions paranoïaques dont ils inondent le web quotidiennement. Cela conduit inévitablement à banaliser le complotisme.

Encore plus injuste est le reproche fait au politologue Laurent Bouvet*, qui s’était interrogé publiquement sur les éléments objectifs rendant cette affaire surprenante, de sombrer dans la théorie du complot. Il devrait aller de soi que, de la même manière que l’on peut trouver aberrant le fait de confier à des agents de police la tâche de vérifier si les gens portent les bons vêtements sans pour autant se voir accusé de faire le jeu du salafisme, l’on puisse s’interroger librement sur les circ
onstances dans lesquelles ces images ont été prises sans être immédiatement suspecté de complotisme.

La technique argumentative des complotistes qui consiste à se retrancher derrière des questions pour semer le doute, ne procède pas de la même démarche, comme en témoigne leur refus obstiné d’entendre les réponses qui leur sont apportées. Elle s’inscrit dans une démonstration close sur elle-même, qui a postulé dès le départ l’existence d’un complot et ne mène son instruction qu’à charge. En entretenant la confusion entre doute raisonnable et délire complotiste, on contribue à gommer toute différence entre esprit critique et dogmatisme. Ce qui est précisément le but poursuivi par… les complotistes.

Ne combattons donc pas le conspirationnisme au prix de la naïveté. Et ne soyons pas dupes des arrière-pensées des uns et des autres. Car tout se passe comme si, au nom d’une indignation très sélective, la pensée du soupçon devait être tantôt clouée au pilori, tantôt acceptée sans discussion. Le 16 août dernier, sur RTL, Marwan Muhammad a par exemple développé l’idée que toute cette polémique – qui commença par l’annonce d’une « journée burkini » dans un parc aquatique des Bouches-du-Rhône – n’était rien d’autre qu’une tentative de diversion islamophobe « créée » par des hommes et des femmes politiques cherchant à faire oublier leurs échecs « sur le chômage, sur l’éducation, sur la sécurité ». Les déclarations du directeur du CCIF n’avaient alors fait l’objet d’aucun commentaire.

* Il semble nécessaire de préciser que, sans être adhérent du Printemps républicain, collectif co-fondé par Laurent Bouvet, je suis signataire du manifeste pour un Printemps républicain publié dans Marianne le 20 mars 2016 (RR.).