Guillaume Weill-Raynal : conspiration dans la conspiration
Il y a la théorie du complot du 11-Septembre, développée par Thierry Meyssan : « aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone ». Il y a aussi la théorie du complot de la théorie du complot : « Thierry Meyssan est un épouvantail fabriqué de toute pièce par les partisans de la guerre en Irak, visant à discréditer leurs adversaires et, plus généralement, ceux qui critiquent l’ordre établi ».

Ces quelques mots résument la thèse développée – pardon, l’hypothèse « soulevée » – par Guillaume Weill-Raynal, dès 2007, dans un livre demeuré, à son grand dam, confidentiel (Les Nouveaux Désinformateurs, éditions Armand Colin, 2007). Compte tenu du silence assourdissant qui a entouré la publication de son ouvrage (le livre a tout de même été recensé par Oumma.com, dont le texte a été repris sur le site d’extrême droite La Banlieue s’exprime), on était fondé à penser que Guillaume Weill-Raynal en resterait là. Qu’il ne persisterait pas à essayer de se couvrir de ridicule. Notre plumitif en mal de notoriété a toutefois choisi de récidiver, cette semaine, sur le site de Bakchich.info :

« Et s’il y avait eu, dans la foulée, une autre "conspiration" ? Consistant non pas seulement à instrumentaliser les attaques du Word Trade Center pour vendre à l’opinion mondiale la politique étrangère de l’administration Bush mais, aussi, à instrumentaliser de prétendues théories du complot habilement montées en épingle pour mieux disqualifier par avance toute critique de cette politique, et même de façon plus générale, toute critique d’un certain ordre établi… (…) Pourquoi, en effet, présenter un épiphénomène comme un "courant de pensée" ? Le succès de la théorie loufoque de Thierry Meyssan résulte avant tout d’un livre dont le plan média qui présida à son lancement (passage chez Ardisson…) témoignait d’un professionnalisme hors pair. Théorie qui fut ensuite savamment relayée « en creux » par des officines fonctionnant en réseaux (sociétés de productions audiovisuelles, maison d’éditions…) qui, en la dénonçant, lui donnèrent une importance qu’elle ne méritait peut-être pas. Pourquoi, en tout cas, dénoncer comme une « maladie du siècle » cette théorie qu’aucun grand média et qu’aucun intellectuel digne de ce nom n’avait prise au sérieux ? L’opération fut à ce point cousue de fil blanc qu’il est permis de se demander si le cas Meyssan ne fut pas seulement instrumentalisé « en aval », après coup, mais carrément imaginé « en amont » : un épouvantail fabriqué de toute pièce, en quelque sorte. Du début à la fin, l’opération constituerait ainsi ce que les professionnels de la désinformation appellent un "montage". »

« Montage », « opération cousue de fil blanc », le président du Réseau Voltaire n’est, pour Guillaume Weill-Raynal qu’un « épouvantail fabriqué de toutes pièces » par des « professionnels de la désinformation » qui, on l’aura compris, sont à la solde de « néo-conservateurs américains » assoiffés de sang irakien ; ces « nouveaux désinformateurs » ne seraient rien d’autre que des conspirateurs, dans la mesure exacte où ils dénoncent la théorie du complot. En d’autres termes, la dénonciation de la théorie du complot relèverait elle-même d’un complot. En qualifiant d’« officines » les sociétés de productions audiovisuelles et les maisons d’éditions qui ont concourues à dénoncer le phénomène conspirationniste, Guillaume Weill-Raynal renoue, sans peut-être s’en rendre compte, avec le lexique classique du conspirationnisme. L’« hypothèse » qu’il se fait fort d’explorer est en réalité bâtie sur du sable. Pure spéculation. Pas l’ombre d’un début de commencement d’élément qui permette d’affirmer que Meyssan aurait été manipulé par ceux qui le combattent.

Guillaume Weill-Raynal peine à mesurer l’ampleur du problème. Car Thierry Meyssan n’a pas seulement bénéficié d’un bon « plan média ». Ce n’est pas un « épiphénomène ». Son « passage chez Ardisson » ne suffit pas à expliquer l’extraordinaire engouement qu’ont rencontré ses livres. Bien plus sûrement, Meyssan a eu du succès parce qu’il nourrissait un fantasme profondément ancré dans l’imaginaire collectif. Ses livres se sont vendus parce qu’ils répondaient à une demande. Des millions de personnes, en France, des centaines de millions de par le monde, croient aux thèses vulgarisées par Meyssan, c’est-à-dire qu’elles croient, pêle-mêle, qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone, que les tours du World Trade Center ont été dynamitées et que le tout a été commandité par des cercles occultes agissant au plus haut niveau du gouvernement américain. Cela est suffisamment grave pour que l’affaire soit prise au sérieux et pour qu’on lui accorde l’importance qu’elle mérite. Il est inutile de recourir à une pseudo-hypothèse sur le complot pour expliquer que Thierry Meyssan ait retenu l’attention.

Contrairement à ce que suggère Guillaume Weill-Raynal, nul n’a jamais écrit que les délires de Thierry Meyssan étaient la « maladie du siècle ». On a sans doute pu lire, dans quelque « grand média », que la théorie du complot était – avec le mal au dos il est vrai – le mal du siècle. Mais le plus consternant est que Guillaume Weill-Raynal feint d’ignorer les « intellectuels dignes de ce nom » qui, justement, ont consacré leur réflexion à ce sujet. On lui recommandera donc, pour commencer, la lecture de Karl Popper, Hannah Arendt, Léon Poliakov et Raoul Girardet. Il pourra continuer avec des auteurs plus contemporains tels que Serge Moscovici ou Marcel Gauchet. Au regard de la répulsion proprement allergique que semble lui inspirer Pierre-André Taguieff – que seule une rancœur toute personnelle est à même de rendre compte – on ne l’obligera pas à lire les développements pourtant forts intéressants de La Foire aux illuminés (éd. Mille et une nuits, 2005). Peut-être
craint-il d’y figurer dans une édition enrichie…