Les théories complotistes n’ont pas tardé à essaimer sur les réseaux après l’explosion. Une stratégie éprouvée, explique le spécialiste Rudy Reichstadt.*

Un attentat fomenté par Israël pour mettre en difficulté son ennemi du Hezbollah, installé au Liban ; une vengeance de Saad Hariri, l’ex chef du gouvernement, contre ce même parti qui l’aurait fait chuter …Le drame de Beyrouth, dû à une double explosion de nitrate d’ammonium stocké dans le port de la ville, suscite toutes sortes d’interprétations complotistes. Décryptage avec Rudy Reichstadt, fondateur du site Conspiracy Watch, et auteur de L’opium des imbéciles, paru chez Grasset en 2019.

L’Express : Une flambée de théories complotistes est-elle à prévoir dans les jours qui viennent ?

Rudy Reichstadt : Les sites complotistes connus – ceux de Thierry Meyssan, Alain Soral, Wikistrike et d’autres – ont déjà dégainé. Nous nous y attendions : ils ont pour stratégie de toujours dénoncer aussi vite que possible un « complot » ou un « mensonge d’État », pour capter l’attention médiatique, marquer les consciences avant que l’actualité ne passe à autre chose. Dès lors, la théorie du complot n’est même plus tant une version concurrente de la version dite « officielle » des faits, mais un récit alternatif qui vient devancer et ainsi court-circuiter les messages émanant des autorités ou de la presse professionnelle. En outre, dans une région comme le Proche-Orient, traversée de tensions politiques, accuser Israël d’être derrière cette catastrophe est, pour certains, presque automatique. Et les comptes qui le laissent entendre sur les réseaux sociaux se sont déjà illustrés par le passé par leur affinité avec l’antisémitisme.

L’un des premiers articles complotistes francophones à avoir été publié sur le Net après le drame l’a été sur Press TV, un média d’Etat iranien. Il affirme que les Américains et « l’Entité » (c’est-à-dire Israël) seraient derrière cette explosion. Les théories du complot sont enchâssées les unes dans les autres et les auteurs de l’article profitent de la catastrophe pour faire une piqûre de rappel sur une autre théorie du complot, celle qui entoure l’assassinat de Rafic Hariri, soi-disant « commis par les USA », alors même que le dossier est accablant pour le Hezbollah et le régime syrien.

C’est un procédé classique : à chaque événement de ce genre, les complotistes se saisissent de l’occasion pour consolider la vérité historique alternative qu’ils entendent imposer. En revanche, ces contenus incriminant Israël ne semblent pas, à ce stade, avoir une très grande viralité – ils ne se comptent qu’en centaines de « likes » et de partages pour l’instant, alors que d’autres sujets peuvent très vite en susciter des milliers, voire des dizaines de milliers. Ce que nous observons est par exemple assez comparable à ce qui a circulé au moment de l’incendie de Notre-Dame de Paris.

LE : Comment expliquez-vous cette relative lenteur de circulation ?

RR : Je crois que la plupart des gens ont développé, ces dernières années, des réflexes de prudence et de défiance à l’égard du complotisme, comme si, désormais, on s’était habitué à ce que surgissent inéluctablement des théories du complot après des événements de ce genre. Ainsi, nous avons vu apparaître spontanément, en décembre 2018, au moment de l’attentat de Strasbourg, des commentaires anti-complotistes sur les réseaux sociaux et cela s’est renouvelé depuis à d’autres occasions. Une fraction de l’opinion semble avoir enfin pris la mesure de la toxicité de ces contenus. Sur notre page Facebook, les internautes sont de plus en plus nombreux à argumenter face aux complotistes qui s’y égarent. Bien sûr, ceux qui sont prêts à contre-argumenter sont peu nombreux. Mais il faut aussi garder à l’esprit que la grande majorité des gens ne relaie pas ces contenus complotistes.

LE : Est-ce le signe que le travail de fond tel que celui mené par Conspiracy Watch depuis 2007 ou les sites des médias consacrés aux fausses informations commence à porter ses fruits ?

RR : Je n’ai aucune certitude là-dessus. Je crois en revanche que la France a pris un peu d’avance sur d’autres pays dans ce domaine. Les plateformes de fact-checking sont désormais durablement inscrites dans le paysage et je constate que les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher ont vraiment marqué une césure. Il y a un avant et un après 7 janvier 2015. Jusqu’alors, le complotisme était un peu traité comme un marronnier dans les médias. Après le déferlement de commentaires complotistes qui a suivi immédiatement les attaques djihadistes, il y a eu une prise de conscience dans beaucoup de rédactions mais aussi au plus haut niveau de l’Etat. Le président François Hollande a évoqué publiquement le problème dès le mois de janvier 2015, tout comme, peu de temps après, le Premier ministre britannique David Cameron. Envisagé comme un problème, le complotisme a ainsi été intégré aussi bien au Plan de prévention de la radicalisation qu’au Plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme. Le complotisme est également un thème de réflexion au sein de l’Observatoire de la haine en ligne qui vient d’être créé et dont nous sommes partie prenante.

LE : Le confinement a tout de même bien relancé la machine…

RR : Oui, mais nous n’avons pas véritablement eu, en France, de manifestations anti-confinement avec des mots d’ordre complotistes, comme en Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Le partage frénétique de contenus à caractère complotistes sur les réseaux sociaux, les plateformes de vidéos en ligne et les messageries cryptées au cours des derniers mois a sans doute aussi contribué à faire prendre conscience à beaucoup de l’ampleur et de l’urgence du problème.

LE : En 2011, la catastrophe AZF, à Toulouse, due au même explosif, avait elle aussi déchaîné les imaginations. L’hypothèse terroriste* a longtemps été relayée. Peut-on s’attendre à la même chose ici ?

RR : L’explosion de l’usine AZF s’était produite dix jours après le 11-Septembre et, dans l’immédiat, il était tout à fait naturel de penser, d’abord, à un attentat, même si les éléments portés à la connaissance du public ont rapidement eu raison de cette interprétation. D’une manière générale, tous les événements qui revêtent une dimension politique ou qui produisent sur nous une forte sidération favorisent, par leur charge émotionnelle propre, l’apparition de théories du complot.

LE : La sphère complotiste a-t-elle tendance à s’étoffer ces dernières années ?

RR : Avec la crise du Covid-19, de nouvelles figures sont apparues, spécialement sur YouTube, comme Silvano Trotta par exemple. Les vidéos complotistes sont aujourd’hui très présentes sur les plateformes et cela n’est évidemment pas sans conséquence. La psychologie expérimentale a identifié il y a longtemps cet « effet de vérité illusoire », qui est à la base de la publicité : quelle que soit la nature d’un message et quelle que soit sa crédibilité, le simple fait d’y être exposé de façon très récurrente fera que vous aurez de plus en plus tendance à le considérer comme vrai. Plus globalement, il me paraît difficile de contester que nos représentations collectives sont de plus en plus influencées par l’imaginaire du complot, omniprésent sur les réseaux sociaux et les plateformes. Mais nous n’avons malheureusement pas mesuré combien cet imaginaire pouvait être toxique pour la démocratie. On a tort de confondre le complotisme avec l’esprit critique, de ne pas faire la différence entre le doute postural dont les complotistes déguisent leurs certitudes et le doute véritable, méthodique, dont témoignent ceux qui ont un authentique souci des faits. La réalité est que le complotisme poursuit très souvent un objectif politique – calomnier un adversaire, affaiblir un gouvernement, stigmatiser des opposants, faire diversion lorsqu’on est soi-même mis en accusation, etc. Face à cela, il y a tout simplement des gens qui prennent leur panurgisme pour de l’indépendance d’esprit. Le complotisme scelle les noces de la défiance et de la crédulité : il prospère sur l’esprit de soupçon propre à notre époque et renoue en même temps avec quelque chose de très archaïque qui confine à la pensée magique. Pour le comprendre, il faut tenir compte de ces deux aspects apparemment contradictoires.

 

* Propos recueillis par Claire Chartier.

Source : L’Express, 6 août 2020.