CIA, Illuminati, cabinets noirs. Le politologue Rudy Reichstadt décortique les mutations du conspirationnisme et des théories du complot.*

Le Point : Les Lumières nous ont promis des individus de plus en plus rationnels, émancipés des croyances. Aujourd’hui, on en semble pourtant loin…

Rudy Reichstadt : Ce qu’on a commencé à appeler la « postvérité », comme si la désinformation était sans précédent historique, traduit avant tout une inquiétude légitime à l’égard de ce qui apparaît comme un nouveau palier franchi dans la crise de la vérité que connaît notre époque. Je crois que l’expression rend surtout compte du nouveau système économico-médiatique dans lequel nous évoluons, celui d’Internet, qui a accéléré la diffusion des fausses nouvelles et donné une visibilité inédite aux contenus complotistes. Auparavant, ces choses étaient vouées à une diffusion confidentielle. Aujourd’hui, sans même chercher ce type de contenu, vous pouvez y être exposé en naviguant sur Internet, parce que ce sont des contenus très viraux qui jouent sur un effet de dévoilement. Ils vous donnent l’impression d’être un initié. Cela répond aussi à ce que les psychosociologues nomment le besoin d’unicité, le besoin de se distinguer des autres.

LP : En 2012, un sondage OpinionWay montrait que 22 % des sondés étaient « totalement d’accord » avec l’idée qu’« on ne sait pas en réalité qui tire les ficelles » et 29 % se disaient « plutôt d’accord »…

RR : En 2014, un sondage Ipsos a également montré que 20 % des Français croyaient que les Illuminati – une société secrète complètement chimérique – cherchaient à manipuler la population et tiraient les ficelles de l’économie mondiale. Chez les 15-24 ans, cela montait à 36 % ! Une enquête d’Odoxa effectuée en septembre 2016 montre que 28 % des Français pensent que le gouvernement américain est impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. C’est chez les plus jeunes que la perméabilité aux théories du complot est la plus grande. Il semble aussi que plus vous êtes diplômé, moins vous avez tendance à y croire. Mais il faut nuancer, car, pour certaines propositions complotistes, ce sont à l’inverse les catégories les moins favorisées qui sont les moins concernées. Le diplôme n’immunise en rien contre la pensée magique. Certains conspirationnistes sont de très grands lecteurs.

LP : En 2003, l’invasion américaine de l’Irak au prétexte fallacieux d’armes de destruction massive a-t-elle nourri les complotistes ?

RR : La thèse selon laquelle la défiance prolifère uniquement en raison de la révélation de vrais mensonges ne me paraît pas satisfaisante. En effet, le complotisme n’est pas que défiance, il est aussi crédulité. Que l’on se défie d’un pouvoir qui nous a menti est rationnel, mais ça n’explique pas qu’on se fie de manière acritique à des sources d’information dont il a été plusieurs fois démontré qu’elles n’étaient pas sérieuses. Chez les complotistes, le doute est éminemment sélectif. Des complots, des manipulations politiques, il y en a depuis qu’il y a des sociétés humaines et il continuera d’y en avoir. La question, aujourd’hui, est comment et pourquoi ces choses-là ont-elles pu se développer à ce point ? Je ne crois pas que ce soit étranger à l’ère de transparence dans laquelle nous vivons, dont le grand paradoxe est de nous rendre de plus en plus insupportable tout ce qui s’y dérobe encore.

LP : Certains suspectent, par exemple, un « cabinet noir » à l’Élysée. Ne serait-ce pas légitime ?

RR : On est presque là dans le degré zéro du complotisme, utilisé comme dernier recours de l’autodéfense et n’ayant d’autre raison d’être que de faire diversion. C’est une stratégie à la fois très classique en politique et, en même temps, oui, très préoccupante, car elle contribue à estomper la frontière qui sépare généralement les hommes politiques responsables des aventuriers prêts à tous les arrangements avec la réalité. Ex-Premier ministre, François Fillon aurait pu se borner à dire qu’il suspectait une machination contre lui, c’est son droit. Mais il va jusqu’à incriminer l’Élysée et l’institution judiciaire. Prenez le communiqué de presse des Républicains intitulé Les masques tombent : nous sommes en plein dans le registre lexical de la théorie du complot, mêlant l’outrance à l’accusation sans preuve. On y parle de « grande manipulation orchestrée depuis des semaines » et de « hold-up démocratique », un discours que l’on n’entend habituellement que de la part des formations politiques extrémistes. Mais nous sommes dans le sillage de l’élection de Donald Trump, qui a usé et abusé de cette rhétorique. Fillon semble avoir décidé de faire un pari du même type. Il n’est pas certain que notre démocratie sorte renforcée d’une telle séquence.

LP : Le « complot américano-sioniste » reste-t-il un axe majeur dans la complosphère ?

RR : Les données d’audience dont nous disposons permettent d’affirmer que la galaxie soralo-dieudonniste, avec un site comme Égalité et Réconciliation, qui en représente sans conteste le navire amiral, constitue le foyer de diffusion de théories du complot le plus structuré, le plus dense, le plus influent et le plus dynamique. Et la spécificité de cette mouvance, qui est directement liée à la mouvance négationniste, est effectivement de tout ramener au grand « complot américano-sioniste », dernier avatar du mythe du « complot juif ». Il y a, historiquement, des affinités électives très fortes entre antisémitisme et complotisme. Si vous ôtez à l’antisémitisme sa dimension complotiste, qu’en reste-t-il, sinon l’antijudaïsme accusant les juifs de déicide et une collection de vieux préjugés ? La spécificité de l’antisémitisme moderne réside vraiment dans le fantasme de la puissance juive – ou « sioniste », comme on dit lorsqu’on est poli –, qui est à la fois partout et nulle part, insaisissable, tirant les ficelles de l’ordre capitaliste aussi bien que celles de la subversion révolutionnaire. Cela étant, le propre du discours complotiste est de pouvoir servir des camps politiques parfaitement rivaux. Il peut donc, bien sûr, fonctionner « sans juifs ». Prenez la question du terrorisme : à plusieurs reprises, les médias contrôlés par Moscou n’ont pas hésité à suggérer que les attentats commis en Europe étaient des « opérations sous faux drapeaux » organisées pour des raisons de politique intérieure. Dans le cas du récent attentat de Saint-Pétersbourg, en revanche, l’explication complotiste est venue d’un opposant au Kremlin, l’ex-champion d’échecs Garry Kasparov, qui, sur Twitter, suspecte un faux attentat destiné à « servir l’agenda politique de Poutine ». On voit bien là que le complotisme n’est pas l’apanage d’un seul camp politique.

LP : À côté du « complot sioniste » est apparu celui du « grand remplacement ».

RR : Que le visage de la France change, c’est une évidence. Que ce changement puisse reposer sur l’idée de la substitution d’un peuple par un autre composé de populations musulmanes d’origine extra-européenne, comme le défend Renaud Camus, qui a forgé l’expression de « grand remplacement », apparaît comme beaucoup plus discutable. Mais, là où l’on passe au fantasme complotiste, c’est lorsqu’on envisage ces transformations démographiques comme le produit d’un « plan », d’un « projet » patiemment mis en place depuis des décennies par ceux qui auraient pour objectifs de faire pression sur le coût du travail et de dissoudre les États-nations. Cette idée était défendue par Éric Zemmour l’année dernière dans les colonnes du Figaro.

LP : Le complotisme est-il toujours un extrémisme ?

RR : Il y a une corrélation nette entre radicalité politique et adhésion à des énoncés conspirationnistes. Grosso modo, plus on souscrit à une vision complotiste du monde, plus on a tendance à voter à l’extrême droite et ensuite à l’extrême gauche.

LP : Vous avez critiqué Frédéric Lordon qui, dans Le Monde diplomatique, expliquait que le conspirationnisme est la conséquence d’une dépossession du peuple qui tente de se réapproprier son destin.

RR : On entend fréquemment qu’il y aurait une défiance saine, un « bon » complotisme, comme il y a un bon cholestérol. A priori, tous les complotismes ne sont pas aussi dangereux : accuser la CIA n’est pas la même chose qu’accuser « les juifs » ou « les musulmans ». Mais on observe des passerelles permanentes entre les théories du complot qui, toutes, semblent participer d’une même mentalité complotiste.

LP : Le complotisme est-il aussi le symptôme d’une époque paranoïaque ?

RR : Il imprègne en tout cas les représentations contemporaines. Il y a quelques semaines, une vidéo diffusée par Mediapart et réalisée par d’anciens activistes de Nuit debout prétendait dévoiler la « face cachée » d’Emmanuel Macron. Elle expliquait en des termes incroyablement virulents que sa candidature n’était qu’une « arnaque » ourdie de longue date par le « vrai pouvoir », celui qu’« on ne nous montre pas ». Cette vidéo a été vue près de 7 millions de fois. Au motif de proposer une information engagée, ce type de production fait-il autre chose que flatter le paranoïaque qui se loge en chacun de nous ?

LP : Le complotisme se targue de « vérité », de « scepticisme »…

RR : Le conspirationnisme est un discours qui se fait passer pour scientifique, rationnel, mais ne l’est pas. C’est la ruse de la pensée magique de revêtir les habits de la rationalité. On est en réalité face à un scepticisme dogmatique qui ne doute pas – et surtout pas de lui-même –, mais cherche des certitudes.

LP : Il y a aussi l’idée de donner un sens au monde, alors que la vie est aléatoire et chaotique…

RR : Regardez les vidéos des conférences de François Asselineau : « Qui gouverne réellement la France et l’Europe ? » ou « La tromperie universelle comme mode de gouvernement » (sic !). Elles sont assez virales parce qu’elles jouent sur un effet de dévoilement. Mais, surtout, Asselineau raconte une histoire à partir d’informations qui, prises séparément, ne font pas forcément sens, mais qui, insérées dans une dramaturgie bien précise, où les États-Unis jouent toujours le rôle du grand méchant, la cause « diabolique » par excellence, deviennent beaucoup plus faciles à mémoriser. C’est ainsi que les pères fondateurs de l’Europe sont transformés en « agents de la CIA ». Par la magie de la théorie du complot, la construction européenne devient une sorte de thriller : on est plus proche du film d’espionnage que du livre d’Histoire. D’autant que l’orateur apporte à son auditoire de la connaissance, des faits, de sorte que les gens ont l’impression d’en sortir plus intelligents. L’important est que le complotisme introduise du sens. Même si l’histoire qu’il raconte est erronée, elle est rassurante, car elle nous délivre de l’impression de n’avoir aucune prise sur les choses.

 

* Propos recueillis par Thomas Mahler.

Source : Le Point, 25 avril 2017.