Trente ans plus tard, la mort de Kurt Cobain continue de susciter spéculations et récits alternatifs. Auteur en 2017 de Kurt (éd. Plon), Laurent-David Samama décrypte la dernière théorie du complot en date sur le leader de Nirvana.
Le bruit et la fureur. Pour toute une génération, celle ayant grandi à la fin des années 1980 et dans les années 1990, l’apparition de Nirvana fut providentielle. Tout à la fois bouée de sauvetage et lumière au bout du long, très long, tunnel que constitue l’adolescence, les sonorités âpres et volontairement dissonantes servies par le groupe constituaient un parfait échos aux bouleversements de corps arrosés de Biactol. Le cri de Kurt Cobain, son leader charismatique, s’avérait alors éminemment cathartique. Cette nouvelle forme de musique, le grunge, percutait son monde, au sens propre… En un rien de temps, Smells Like Teen Spirit, Come As You Are et About A Girl devinrent la parfaite bande-son d’une jeunesse grandissant sur fond de crise économique et de désenchantement.
Trente années après sa mort, la fascination qu’exerce Kurt Cobain opère plus que jamais. Il y a de quoi… Après s’être attaquée aux seventies puis aux eighties, la grande vague nostalgique touche désormais la décennie 1990. En son sein, Nirvana occupe une place à part : celle du porte-voix et d’éternelle image de rébellion. Plus encore, si Kurt Cobain demeure actuel, c’est probablement parce que ses pires cauchemars sont devenus réalité : l’Amérique puritaine qu’il combattait chanson après chanson est de retour. Les fausses images ont remplacé les mots. L’idéologie ultra capitaliste − qu’il nommait « goinfrerie » − emporte tout sur son passage tandis que la religion, les armes et l’abrutissement des masses signent leur grand retour. Quant aux bigots, conservateurs, et autres réactionnaires de tous poils, les voila trônant désormais à la Maison Blanche.
Dans ce contexte, la musique demeure un ultime rempart. Chacun à leur manière, Bruce Springsteen, Taylor Swift, Bad Bunny ou encore Neil Young montent au créneau pour devenir des opposants sonores à Donald Trump. Pendant ce temps, la musique de Nirvana, largement diffusée à la radio et désormais reprise dans de nombreux films, séries et spots publicitaires, est devenue malgré elle une bande-son de l’époque. Pour le meilleur et pour le pire, de la pureté des débuts à la dilution venant avec le succès, son chemin l’a conduite des marges vers le mainstream.
Le 8 avril 1994, le corps de Kurt Cobain est retrouvé sans vie dans sa maison de Seattle, sur la côte ouest des États-Unis. S’ensuit aussitôt un émoi mondial. Et tandis que l’internationale adolescente porte le deuil, très vite, la thèse du suicide s’impose. Non loin du cadavre, on retrouve en effet le fusil Remington M1 avec lequel a été tirée la balle mortelle. Qui plus est, une batterie de tests effectués sur Cobain révèlent des traces d’une importante prise d’héroïne avant le coup fatal.
Autre preuve intégrant le faisceau d’indices : la police retrouve non loin du corps de la rock-star une lettre d’adieu adressée à Boddha, son ami imaginaire. « Je ne ressens plus la passion nécessaire, écrit-il. Et souvenez-vous : il vaut mieux se consumer franchement plutôt que s’éteindre à petit feu ». Aussitôt, les circonstances du décès élèvent Cobain − qui avait déjà de son vivant l’habitude de jouer avec l’iconographie christique (il suffit de voir le sublime et frappant clip de Heart-Shapped Box pour s’en assurer…) − au rang d’icône. Une icône qui, à l’instar de la figure de Jésus, a besoin de la mort pour se transformer en mythe.
D’une certaine manière, la manière dont s’éteint Cobain éclaire sa vie et son œuvre. Et pour que la fin explique le début, il fallait que la disparition relève d'une certaine forme de mystère. Le premier, le voici : suivant la tragique lignée d’autres icônes, « Kurt » s’éteint à l’âge de 27 ans. Ce faisant, il rejoint « le Club des 27 » et ses héros trop tôt disparus : Brian Jones, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison et plus tard Amy Winehouse. Autant de génies entiers et sensibles qui entendaient d’abord et surtout brûler la chandelle par les deux bouts. Chez Cobain plus que tout autre membre du club, on retrouve cet élan et des blessures jamais guéries.
Il convient ici de dire un mot de la prudence des autorités et des médias face à la disparition de l’icône générationnelle qu’est Cobain. Sitôt annoncé, le décès draine en effet vers Seattle et la maison du défunt des hordes de teenagers éplorés, souhaitant rendre un dernier hommage à leur idole. Problème : la noirceur de la discographie du chanteur couplée aux élans romantiques propres à tourments adolescents rend la situation explosive. Les autorités craignent que ne se reproduise un épisode qui a durablement marqué l’histoire de l’Art : le dit « effet Werther » consécutif à la publication, par Goethe, de son premier roman, Les Souffrances du jeune Werther, en 1774. L’histoire sublime d’un amour déçu qui se solde par le suicide de son protagoniste. Dans la foulée de la publication, l’Europe entière est touchée d'une curieuse fièvre : ivres de lettres, les jeunes gens de la bonne société entendent imiter son héros. Une vague de suicide touche alors la jeunesse européenne…
En 1994, lorsque la nouvelle du décès de Cobain se propage, des autorités locales telles que le Seattle Medical Examiner's Office et le Seattle Crisis Center prennent l’affaire très au sérieux. Quant aux médias, initialement soucieux de tirer profit de cet événement au retentissement mondial, ils comprennent très vite leur responsabilité dans le cas d’une couverture trop larmoyante. Des données attestent une hausse anormale du nombre de suicide dans le grand ouest américain après le décès de Cobain. Une dynamique néanmoins enrayée dans les semaines qui suivent.
Reste que le choc est rude… D’autant plus dans une Amérique qui aime à penser que ses célébrités évanouies vivent une retraite dorée, loin des caméras, sur une ile déserte. Le fantôme de Cobain ne déroge pas à la règle. Une partie des fans cherche une raison. Le bouc-émissaire semble alors tout trouvée : Courtney Love, la veuve du chanteur.
Elle aussi star de la scène grunge, Love incarne une figure contemporaine de la femme forte, indocile et grande gueule. En somme, une image actualisée de la sorcière avec tout ce que véhicule le cliché. Au moment du décès de son mari, il était de notoriété publique que le couple avait traversé de nombreuses secousses, documentées par la presse people, notamment au moment où, coutumier de nombreux dérapages et addict à la drogue, il peinait à convaincre les services sociaux de sa capacité à élever correctement sa fille Frances.
Sans tarder, Courtney Love incarne la mère indigne et l’épouse infidèle tandis que Kurt Cobain occupe − à l'insu de son plein gré − le rôle du génie solitaire. De rumeurs en faits avérés, la fanbase de Nirvana assimile bientôt Love à une nouvelle Yoko Ono vénale (veuve de John Lennon taxée d’être responsable à elle seule de la séparation des Beatles − ndlr). Des théories du complot autour du suicide de Cobain ne tardent alors pas à émerger.
On entend d’abord que le leader de Nirvana n’aurait pas volontairement mis fin à ses jours, qu’on l’y aurait poussé. Puis que le coup fatal aurait été asséné par Love elle-même, par appât du gain. Il faut dire que le catalogue de Nirvana pèse alors plusieurs centaines de millions de dollars et promet une rente à vie à ceux qui en héritent. Une manne que l’on surveillait comme le lait sur le feu. Il faut dire − et cela corrobore grandement le consensus autour de la thèse du suicide − que Cobain avait plusieurs fois tenté de mettre fin à ses jours par overdose, dont une fois notable et documentée quelques mois plus tôt en Italie. Répétons ici que l’artiste ne faisait pas mystère de son mal-être et inquiétait son entourage pour le désintérêt de plus en plus affiché dont il témoignait quant à l’avenir de Nirvana. Dès lors, la question ne semblait pas de savoir si Cobain allait se suicider mais quand…
Des années après la mort du chanteur, à mesure que se développent Internet, les forums puis les réseaux sociaux, les théories du complot ressurgissent. Elles sont appuyées dès 2014 par un documentaire de qualité contestable intitulé Soaked in Bleach. Dans ce film conçu pour instiller le doute dans l’esprit des fans, le réalisateur, Benjamin Statler, étaye la théorie de Tom Grant, un détective privé à l’origine recruté par Courtney Love pour retrouver Cobain après sa fuite d’un centre de désintoxication, quelques jours avant sa mort.
Au fait des ultimes tourment de Cobain et des difficultés traversées par le couple Love-Cobain, Grant retourne l’accusation contre Courtney Love. Sa théorie : le soir de sa mort, Cobain aurait absorbé trop d’héroïne pour pouvoir utiliser son arme. Quelqu’un d’autre a donc dû accomplir la sale besogne… Autre révélation douteuse du documentaire, le doute qu’il fait planer sur la rédaction de la lettre d’adieu du chanteur. Une lettre qui serait incohérente sinon en partie fausse. Grant en veut pour preuve un dernier paragraphe à la graphie différente du reste de la lettre et une invitation à Courtney Love à « continuer, pour Frances (leur fille – NDLR), pour son existence qui sera beaucoup plus heureuse sans moi ». Pour les adversaires les plus acharnés de Courtney Love, le passage aurait été ajouté par cette dernière… Au fil du temps, enquêtes à la va-vite, documentaires low-cost viennent grossir le continent des voix qui doutent. Des allégations alimentées par d’anciens proches, dont les propres parents de Love, estimant ne pas avoir la place qui leur revient dans l’épopée qui fut celle de Nirvana.
A intervalles réguliers, de nouvelles « révélations » qui font souvent pschit viennent apporter de l'eau au moulin de la conspiration. La (toute) dernière en date ? Une étude médico-légale indépendante révélée par le Daily Mail affirmant avoir identifié au moins dix éléments troublants remettant en question la version officielle établie par le bureau du médecin légiste du comté de King. Selon cette nouvelle analyse, « certains résultats de l’autopsie seraient davantage compatibles avec une overdose d’héroïne qu’avec une mort instantanée par arme à feu. Des lésions cérébrales et hépatiques évoqueraient une privation d’oxygène prolongée, ce qui alimenterait l’hypothèse d’un Cobain rendu inconscient avant d’être abattu ». S’ajoutent des doutes sur la position du corps, jugée inhabituelle ainsi que la propreté « surprenante » de la main gauche censée avoir tenu l’arme et la trajectoire contestée de la douille éjectée.
Habituée de telles allégations et visiblement lassée par ce qui ressemble désormais à un marronnier journalistique, la police de Seattle conteste tous ces éléments et reste sur sa ligne historique. Il s’agit d’un suicide. Et tandis que d’aucuns imaginent voir çà et là la figure ressuscitée de Cobain − notamment au Pérou en 2016 (en fin de compte une mauvaise imitation tournée dans le cadre d’une émission de télé-réalité quelques années auparavant…), l’intelligence artificielle vient couper court aux fantasmes. Après avoir passé l’ultime lettre du chanteur dans un logiciel (SNARE, pour Suicide Note Assessements REsearch) « entraîné par plus d’un millier d’authentiques lettres de suicide, permettant de détecter les faux avec une précision d’environ 85 % », la linguiste Carole Chaski confirme à son tour la thèse officielle.
À noter que dans un souci de transparence, en 2021, le FBI a fini par publier le dossier consacré à Kurt Cobain, qui contient plusieurs lettres lui demandant d’ouvrir une enquête sur le décès du chanteur.
Voir aussi :
Beatles : ce qu’il reste de la rumeur sur la prétendue mort de Paul McCartney
Depuis dix-huit ans, Conspiracy Watch contribue à sensibiliser aux dangers du complotisme en assurant un travail d’information et de veille critique sans équivalent. Pour pérenniser nos activités, le soutien de nos lecteurs est indispensable.