Haro sur les conspirationnistes !

Un film et un essai analysent les théories du complot, ces ”maladies” de l’imaginaire qui savent s’adapter à chaque époque.

Les extraterrestres ont-ils fait main basse sur la Maison-Blanche ? Les sionistes sont-ils les véritables commanditaires des attentats du 11 septembre 2001 ? Quid du pouvoir des francs-maçons, du prieuré de Sion ou des illuminati révélés par Dan Brown, l’auteur du Da Vinci Code, ce best-seller universel ? Comme en témoignent les milliers de sites Internet qui leur sont consacrés, ou le succès des polars ésotériques de Dan Brown, les organisations secrètes et les conspirations occultes ont le vent en poupe. Biles permettent d’expliquer l’inexplicable, de justifier l’invraisemblable, faisant fi d’une information qui se délivre en temps réel, ou de la vérité qu’aucun gouvernement, aucun lobby, aucun secret d’Etat ne parvient pourtant plus à étouffer. La série américaine « X-Files » , dans son slogan d’ouverture, posait l’axiome qui résume à lui seul la pathologie conspirationniste : « La vérité est ailleurs. »

La mode du conspirationnisme pourrait paraître anecdotique ou farfelue si elle n’avait, par le passé, fait la preuve de sa dangerosité en légitimant, du Moyen Age au génocide tutsi, de si nombreux crimes et massacres. L’occasion semble donc venue de redécouvrir la plus fumeuse et la plus exemplaire de ces théories du complot, celle des Protocoles des Sages de Sion, fabriqué de toutes pièces par les sbires de l’Okhrana, la police secrète du tsar Nicolas II.

Haro sur les conspirationnistes !
Devenu le livre de chevet d’Hitler dans les années 30, comme l’une des principales inspirations des pamphlets de Céline, ces Protocoles, qui délivrent les plans d’un supposé complot juif international, conspirant en secret pour la prise du pouvoir absolu sur le monde, a servi de « mandat de génocide » dans l’accomplissement par les nazis de la « solution finale ». C’est à la déconstruction de cette célèbre mystification que s’est attaqué Will Eisner, l’un des pères du cartoon américain, dans une bande dessinée posthume, Le Complot : l’histoire secrète des Protocoles des Sages de Sion (Grasset, 180 p.). Reprenant méthodiquement toutes les étapes de la fabrication du faux, Eisner utilise une impressionnante documentation afin de créer un récit implacable de rigueur historique. Le constat de cet humaniste parvenu au soir de sa vie est poignant et se révèle pudiquement au fil de son ouvrage graphique.

Haro sur les conspirationnistes !
Protocols of Zion, c’est aussi le titre du film de Marc Levin diffusé en France sous l’appellation les Protocoles de la rumeur. On oublie ici l’exégèse du plagiat à laquelle se livre Eisner. Les Protocoles sont utilisés par le cinéaste américain adepte de la culture rap pour illustrer la montée en puissance de l’antisémitisme dans le monde depuis les attentats du 11 septembre 2001. Plus qu’une démonstration rigoureuse, il s’agit d’un patchwork de scènes clippées, cocasses et terrifiantes : on est halluciné par les images du Cavalier sans monture, le feuilleton égyptien adapté des Protocoles. Le film de Levin souffre, au contraire, d’une absence de fil conducteur.

Haro sur les conspirationnistes !

C’est donc au chercheur Pierre-André Taguieff que revient la lourde tâche de réconcilier la rigueur universitaire à l’audace de l’observateur du monde moderne. Dans la Foire aux illuminés (Mille et Une Nuits, 812 p.), il embrasse, dissèque, expose toutes les nouvelles théories du complot, fouillant leurs origines dans l’écheveau d’une longue généalogie tissée tout autant d’occultisme, de christianisme que de surnaturel. Si les Protocoles des Sages de Sion constituent la matrice exemplaire autant que l’aboutissement de ces théories qui ont toutes en commun la conjuration des puissants, le plus souvent assimilés aux juifs et aux francs-maçons, Taguieff montre habilement comment elles ont aujourd’hui pénétré la culture populaire, orientant nos imaginaires et notre compréhension du monde. Les illuminati, la part obscure des Lumières, une théorie du complot contemporaine de la Révolution française, moins connue que celles des Protocoles, mais tout autant antisémite et antiploutocratique, a ainsi été « authentifiée » et remise à l’ordre du jour par l’écrivain Dan Brown ou les concepteurs du jeu vidéo « Illuminati » qui, au-delà de son aspect ludique, met en scène le massacre des civilisations par des sectes maléfiques… La métamorphose des complots « judéo-maçonniques » en conspirations « judéo-bolcheviques » ou « judéo-capitalistes » , puis « américano-sionistes », puisant aussi bien dans le diabolisme à tendance nazie que dans l’ufologie New Age ou certains errements de l’altermondialisme, dévoile la permanence d’une pathologie de la croyance, une maladie de l’imaginaire qui, en passant par-dessus le réel et sa complexité, trouve toujours les moyens de sa reformulation.

Source : Marianne2.fr