L’Anti-Defamation League a récemment publié les résultats d’une étude inédite sur la manière dont l’antisémitisme s’exprime sur la plateforme de microblogging Twitter. Elle confirme la centralité de l’imaginaire conspirationniste dans l’hostilité visant les Juifs.

Début mai 2018, l’Anti-Defamation League (ADL), une organisation non-gouvernementale américaine de lutte contre l’antisémitisme, a publié les résultats d’une étude inédite. L’ADL a cherché à évaluer le poids de l’antisémitisme sur le réseau social Twitter, estimant à près de 4,2 millions le nombre de tweets antisémites, en langue anglaise, postés par trois millions de comptes entre le 29 janvier 2017 et le 28 janvier 2018. L’analyse a porté plus spécifiquement sur un échantillon de 55.000 tweets. L’objectif était d’affiner les réponses à apporter à la haine en ligne. Au regard de la menace qu’elle constitue pour la liberté d’expression, il y a là un enjeu d’ampleur.

Cadre et méthodologie de l’étude

Les chercheurs de l’ADL ont identifié les expressions caractéristiques de la haine anti-juive. Ont été pris en compte les stéréotypes classiques (la cupidité, le contrôle des médias, le peuple déicide…), les références favorables à des auteurs, des livres, des articles ou des vidéos antisémites, le négationnisme, le complotisme, les injures, les mots codés et les symboles tels que les triples parenthèses (utilisées pour stigmatiser les Juifs). Des techniques d’échantillonnage ont permis d’écarter, dans les statistiques, les tweets qui s’emparaient du champ lexical et des codes de l’antisémitisme pour le dénoncer.

Les attaques contre Israël et le sionisme ont été incluse lorsqu’il s’agissait d’antisémitisme ou de complotisme, et laissées de côté lorsqu’elles relevaient de critiques générales au sujet de cet État ou de sa politique.

Les tweets analysés ayant été capturés en janvier 2018, l’étude n’a pu prendre en compte un grand nombre de messages antisémites effacés par leurs auteurs ou par Twitter, pour violation des termes et des conditions d’utilisation. L’enquête étant par ailleurs basée sur des contenus textuels, de nombreux tweets d’images sans texte n’ont pu être inclus. En revanche, les données ont été analysées avant la « purge », effectuée par Twitter, consistant à supprimer les comptes robots qui avaient probablement contribué à diffuser des contenus antisémites.

Près de 4,2 millions de tweets antisémites en un an représente une moyenne hebdomadaire de 81.400 tweets (avec une marge d’erreur de 3%). La semaine la plus basse fut celle du 23 au 29 juillet 2017 (36.800) ; la plus haute, celle du 3 au 9 décembre 2017 (181.700 tweets). Près de 1.000 tweets hebdomadaires – 55.000 en tout – ont été prélevés au hasard pour être analysés.

L’étude fait apparaître une tendance globale à la hausse au cours de la période sans toutefois être en mesure d’en expliquer les raisons. L’actualité a une incidence évidente sur les tweets, mais la méthodologie de l’ADL n’a pas permis de suivre le détail de l’évolution des contenus.

L’impact de l’actualité est toutefois certain comme le montrent les événements de Charlottesville (Virginie) où se déroula les 11 et 12 août 2017 la manifestation « Unite the Right ». Aux heurts entre manifestants et contre-manifestants s’ajouta une attaque à la voiture-bélier, conduite par un suprématiste blanc, qui causa la mort d’une militante antiraciste et fit 19 blessés. La semaine qui suivit occupe la treizième place sur l’année pour le volume de tweets antisémites.

La semaine du 3 au 9 décembre 2017 est quant à elle celle où le plus grand nombre de tweets antisémites ont été postés, en lien avec la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël et de sa volonté d’y transférer l’ambassade américaine.

Par ailleurs, les contenus sont à mettre en lien avec une activité du même type sur les autres médias. Un nombre significatif de tweets correspond à des partages de contenus issus de Youtube, Reddit, 4Chan ou de sites complotistes. L’étude n’a toutefois pas cherché à évaluer précisément l’articulation entre Twitter et ces médias.

Au regard de ces limites méthodologiques, le choix a été fait d’une approche « impressionniste », qualitative, basée sur les récurrences thématiques observables dans ce matériau, présentées dans les lignes qui suivent.

Harvey Weinstein

Les premières révélations au sujet des agressions sexuelles de Harvey Weinstein, parues dans le New York Times le 5 octobre 2017, sont immédiatement suivies de commentaires antisémites. Des références sont faites au contrôle de Hollywood par les Juifs, à la dégénérescence et à la perversion attribuées à ces derniers. Des messages précisent quels agresseurs sexuels sont juifs. Le code « KhazarMafia » est aussi utilisé pour désigner implicitement les Juifs : il fait référence à une thèse selon laquelle de nombreux Juifs descendraient des Khazars, un peuple turc qui se serait converti au judaïsme au VIIIème siècle après Jésus-Christ, et travailleraient à saper l’ordre social des sociétés non juives.

Les Rothschild

Cette théorie confère à la famille Rothschild des fins d’enrichissement personnel et de domination mondiale. Récurrente sur Twitter, elle est liée à la thèse du « Nouvel Ordre Mondial », qui viserait à détruire les nations et à asservir l’humanité. Une théorie du complot récente rend les Rothschild responsables de la catastrophe aérienne du vol 370 de la Malaysia Airlines du 8 mars 2014 : la disparition d’une vingtaine de membres d’une entreprise technologique américaine présents à bord aurait prétendument permis à Jacob Rothschild de devenir le propriétaire d’un brevet de semi-conducteurs, une fausse information largement diffusée sur les sites conspirationnistes.

D’après une autre théorie, la famille Rothschild verrait dans Poutine et l’Iran les principaux obstacles au « Nouvel Ordre Mondial ». Une subvention aurait été attribué au McCain Institute for International Leadership (Université d’État de l’Arizona), pour acheter le soutien du sénateur John McCain dans l’enquête « Russiagate » et pour soutenir l’Arabie Saoudite contre l’Iran. Les arrestations opérées par les autorités saoudiennes en novembre 2017 auraient eu pour but d’entraver les activités prêtées aux Rothschild.

Quand antisionisme rime avec antisémitisme

Couramment, les tweets antisémites substituent le terme « sioniste » à celui de « juif ». Il arrive que cette substitution soit explicitement antisémite. Dans d’autres cas, le terme « sioniste » est introduit dans un message qui reprend les mots ou les thèmes traditionnels de l’antisémitisme.

D’autres tweets établissent un lien consubstantiel entre le sionisme et le nazisme. Les chercheurs de l’ADL ont écarté les cas où les politiques et pratiques israéliennes étaient comparées à celles des nazis pour ne conserver que ceux faisant du sionisme un mouvement raciste ou ayant des caractéristiques nazies.

QAnon

Un des phénomènes les plus remarquables sur les réseaux sociaux au cours de l’année 2017 a été le développement du complotisme autour du phénomène « QAnon ». En octobre 2017, un utilisateur apparaissant sous la lettre « Q » a commencé à poster des questions énigmatiques sur Twitter, amenant à remettre en cause les discours officiels. Elles ont bientôt été tenues pour des prédictions émanant d’un haut fonctionnaire anonyme ayant accès à des informations classées « secret défense ». Sur Twitter, plus de 3,3 millions de posts contenant le terme QAnon (« Q » pour questions et « Anon », pour anonyme) ont été publiés entre octobre 2017 et janvier 2018. La grande majorité des théories du complot inspirées par QAnon ne sont pas antisémites. Cependant, un petit pourcentage de tweets se réfère à Israël, aux Juifs, aux sionistes, aux Rothschild ou à George Soros. Ce potentiel antisémite a pu être vérifié à l’occasion d’une collision aérienne survenue le 17 novembre 2017 entre un avion de tourisme et un hélicoptère. L’accident, qui a fait quatre morts, s’est produit en Angleterre, à proximité du Manoir de Waddesdon appartenant à la famille Rothschild. Un tweet de QAnon, faisant une référence voilée à la famille Rothschild, a connu un succès rétrospectif en étant interprété comme prédictif.

« Mondialistes » : une autre manière de désigner les Juifs

Un autre phénomène notable, en 2017, a consisté en l’utilisation du terme « mondialiste » (« globalist » en anglais). Le terme est utilisé péjorativement pour qualifier des personnes dont les intérêts économiques financiers font d’eux des éléments prétendument déloyaux à l’égard des pays où ils résident. Le mot prend une tonalité forcément antisémite lorsqu’il désigne des Juifs, traditionnellement associés au cosmopolitisme et à la finance « apatride ».

Le négationnisme

L’accusation selon laquelle l’extermination des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale est un « mensonge » est ancienne. Les Juifs seraient parvenus à influencer les gouvernements, les médias ou encore l’université pour diffuser ce « mythe » leur permettant de recueillir la sympathie des opinions publiques, d’asseoir la légitimité de l’État d’Israël, d’obtenir des réparations financières et de démoraliser l’« Europe blanche ».

En avril 2017, des négationnistes ont saisi l’affirmation erronée de Sean Spicer (alors porte-parole de la Maison Blanche) selon laquelle Hitler n’avait jamais utilisé de gaz toxiques contre ses ennemis. Bien que Spicer ait rapidement précisé qu’il ne faisait pas référence aux centres de mise à mort, les négationnistes ne se sont pas privés de reprendre cette déclaration maladroite.

« False flag »

Alors que les théories complotistes traditionnelles allèguent que les Juifs tirent des bénéfices matériels des catastrophes, la théorie du « false flag » les accuse de provoquer des tragédies et des désastres pour gagner la sympathie des opinions et orienter les décisions politiques. Ils vandaliseraient par exemple eux-mêmes les synagogues et autres institutions juives, dans le but d’attiser la peur de l’antisémitisme, de susciter la compassion à l’égard des Juifs et d’accroître leur influence.

Certains événements seraient le résultat d’une manipulation israélienne visant à affaiblir les ennemis géopolitiques d’Israël ou à promouvoir la guerre parmi les non-Juifs. Une théorie du complot affirme qu’Israël, les sionistes ou les Juifs sont à l’origine de la création de Daech.

Selon une autre thèse, les Juifs seraient responsables des fusillades de masse aux États-Unis. Leur objectif ? Gagner la faveur des politiques et obtenir le contrôle des armes à feu.

George Soros

Le milliardaire et philanthrope juif d’origine hongroise, George Soros, est souvent présenté comme un puissant soutien des causes libérales et progressistes. À l’extrême droite, cette conviction fait de Soros le manipulateur de certains événements. Elle prend une franche tonalité antisémite lorsqu’elle souligne la judéité de Soros et, ce faisant, sa volonté d’attaquer la civilisation occidentale. Cette thèse intègre des tropes antisémites classiques comme l’influence sur les gouvernements, les banques ou les médias. Soros orchestrerait aussi des « false flag ». Il a ainsi pu être désigné comme le responsable du rassemblement d’« Unite the Right » à Charlottesville.

Les recommandations de l’ADL

Dans sa conclusion, l’étude de l’ADL invite Twitter à poursuivre ses efforts pour garantir la sécurité des utilisateurs. L’ONG encourage la plateforme à donner aux chercheurs indépendants et aux membres de la société civile des facilités d’accès à ses données. Il s’agit aussi de veiller à une plus stricte application des conditions d’utilisation dans le filtrage des contenus haineux. La suspension de ces comptes doit être complétée par celle des robots. L’intelligence artificielle, quant à elle, est à même de permettre de mieux identifier les contenus litigieux. Enfin, des outils efficaces doivent être mis en place afin que les utilisateurs ne soient pas confrontés à la violence : le filtre pour les contenus sensibles de Twitter, qui ne s’applique généralement qu’aux images, devrait pouvoir être étendu à toute propagande illicite.

Dans la réponse qu’il a adressée à l’ADL sur son étude, le site de microblogging soutient qu’au cours des 16 derniers mois, il a procédé à plus de 30 modifications de son interface en indiquant notamment dans ses conditions d’utilisation une incompatibilité avec l’affiliation à des groupes extrémistes violents et en rendant les iconographies haineuses plus difficiles à trouver en les étiquetant comme sensibles et en les bannissant des photos de profil et des bannières de comptes.