André Bercoff a tout à fait le droit de ne pas croire ce qu’il lit dans les journaux. Mais en tant que journaliste, sa responsabilité est plus grande que celle d’un internaute lambda.

Ce matin, sur CNews, André Bercoff s’est défendu très énergiquement de sombrer dans la théorie du complot à propos du sauvetage, par le jeune Malien Mamoudou Gassama, d’un enfant de quatre ans et demi suspendu dans le vide à un balcon d’un immeuble du 18ème arrondissement de Paris.

Le journaliste, interviewé par Jean-Marc Morandini, assure même qu’il est « violemment anti-complotiste » et revendique le droit de « poser des questions ».

« Poser des questions » : c’est son droit le plus strict en effet. C’est aussi le droit de ceux qui ne partagent pas ses soupçons d’estimer qu’ils sont mal placés, infondés, et que la rhétorique que Bercoff mobilise, faite de « questionnements » plus qu’orientés, relève de la démarche complotiste la plus typique. Non pas seulement parce qu’elle a pour effet de suggérer, sans  l’once d’un début de preuve, l’existence d’une mise en scène, mais aussi et surtout parce que la thèse de la manipulation est très peu crédible.

Car cette thèse a un coût. Elle suppose par exemple :

1. qu’« on » (qui ?) aurait monté de toutes pièces cette affaire en risquant réellement la vie d’un enfant (à moins qu’il ne s’agisse d’un mannequin, mais alors ce n’est pas seulement Mamoudou Gassama qui ment, ce sont aussi les voisins qui ont tenté de le retenir depuis le balcon d’à côté et même, pourquoi pas, les témoins assistant à la scène depuis le trottoir, en bas) ;

2. que, d’une manière ou d’une autre, le père de l’enfant est complice d’une affaire dans laquelle il encourt pourtant une peine de deux ans de prison pour s’être soustrait à ses obligations légales de parent (dans quel but ?) ;

3. que Mamoudou Gassama a risqué sa vie en escaladant la façade d’un immeuble à mains nues, non pas pour sauver un enfant, mais pour prendre part à un obscur complot qui viserait à rendre les sans-papiers sympathiques ;

4. que les journalistes, les représentants de la police, de la justice et d’autres services publics qui sont intervenus à un degré ou à un autre dans cette affaire sont incompétents au point de n’avoir rien remarqué de suspect (à moins qu’ils soient complices eux aussi ?).

La thèse du coup monté insiste sur l’invraisemblance supposée d’une chute d’un enfant du 6ème étage se rattrapant à l’étage d’en-dessous (et non, comme on a pu le croire, deux étages plus bas). Une telle circonstance paraît statistiquement faible, mais est-elle à ce point inconcevable ?

Le 2 novembre 1976, l’explosion d’une charge de dynamite détruit le domicile parisien de Jean-Marie Le Pen, dans le 15ème arrondissement. L’immeuble est éventré sur plusieurs étages. Par chance, on ne dénombre aucun mort. Commentant l’attentat, le président du Front national rapporte qu’un bébé qui occupait une pièce du 5ème étage a été projeté… jusqu’au rez-de-chaussée de l’immeuble puis retrouvé indemne. Cela paraît miraculeux. Et pourtant cela a bien eu lieu. Qu’en pense André Bercoff ?

André Bercoff a tout à fait le droit de ne pas croire ce qu’il lit dans les journaux. Mais en tant que journaliste qui a le privilège de pouvoir s’exprimer dans les grands médias, sa responsabilité est plus grande que celle d’un internaute lambda : s’il estime qu’une histoire est peu vraisemblable, sa mission est d’enquêter par lui-même sur les faits rapportés, pas de colporter publiquement les spéculations douteuses qu’il lit sur internet.