Poursuivi à plusieurs reprises pour viol, la stratégie de défense de Tariq Ramadan emprunte aux ressorts classiques du conspirationnisme. Un discours auquel le prédicateur suisse a recours depuis longtemps explique le politologue Haoues Seniguer.

Tariq Ramadan a fait un retour médiatique remarqué sur les ondes de RMC et BFM TV. C’était le 6 septembre dernier, au micro de Jean-Jacques Bourdin.

Cette interview a été très commentée dans la presse et sur les réseaux sociaux. Certains l’ont trouvée choquante et indécente pour les victimes de ses agressions supposées ou avérées, voire pour la cause des femmes en général ; d’autres, moins nombreux sans doute, ont estimé que l’islamologue avait droit comme n’importe quel justiciable présumé innocent de donner publiquement sa version des faits qui lui sont reprochés. En tous les cas, il n’exprima ni regrets, ni remords, ni le commencement du moindre acte de contrition à l’endroit de tous ceux qu’il a trompés, notamment ces musulmans qui l’ont suivi et accompagné de nombreuses années, voyant en lui le champion attitré de la cause musulmane en France. Pour avoir travaillé de près sur le prédicateur, on peut dire cependant qu’il y a toujours eu chez lui un fort mépris de classe et d’origine, croyant déceler chez les Maghrébins une espèce de déficit de civilité, d’éducation et de culture. Ceci explique donc peut-être cela.

Plus significativement, Tariq Ramadan a choisi un angle d’attaque, offensif, au lieu de se livrer à un exercice d’autocritique, même feint : la théorie du complot. Au fond, son emprisonnement et les accusations dont il ferait l’objet procéderaient « d’un racisme et d’une islamophobie d’Etat ». C’est ce qu’il affirme sur Internet dans des vidéos de présentation de son livre, Devoir de vérité [1]. En usant de cette phraséologie victimaire, le prédicateur cherche à balayer d’un revers de main son comportement outrancier et agressif vis-à-vis des femmes (le viol n’a pas encore été établi par la justice). Mais aussi son comportement immoral au regard de la vision conservatrice de l’islam qu’il a distillée et promue depuis le début des années 1990. Il envoie également des messages à toutes celles et ceux qui, en France, prétendent lutter contre « le racisme et l’islamophobie d’Etat », à l’instar des Indigènes de la République. L’objectif recherché étant évidemment de redorer une image très abîmée auprès des acteurs musulmans engagés qu’il espère, certainement dans un coin de la tête, reconquérir. Or parmi eux, nombreux sont ceux qui ne veulent plus entendre parler de lui ou, a minima, ne plus apparaître à ses côtés tant le personnage qu’il est devenu exhale une odeur de soufre.

La stratégie de défense ramadanienne emprunte beaucoup aux ressorts classiques du conspirationnisme, qui permettent justement en partie aux acteurs de se déresponsabiliser. Mais ce conspirationnisme, chez Tariq Ramadan, n’est pas nouveau : à la différence du complotisme hard ou manifeste, le sien a toujours été plus ou moins édulcoré grâce à des effets de manche rhétoriques dont il a le secret.

On peut toutefois au moins en déceler quelques traces peu de temps après les attentats du 11 septembre 2001 ainsi que dans le sillage des révoltes qui ont secoué une partie du monde arabe au début de l’année 2011. Dans un ouvrage de dialogue avec le journaliste Alain Gresh, L’islam en questions [2], voici ce qu’écrit l’islamologue suisse, semblant implicitement opter pour l’idée que les Etats-Unis auraient soutenu en sous-main, et en connaissance de cause, Oussama Ben Laden, celui-là même qui commanditera la destruction des tours jumelles de New York :

« Le personnage de Ben Laden est complexe. Sa relation avec les Etats-Unis, ses relations avec l’Etat saoudien, son engagement m’ont toujours posé problème. En 1998, interrogé par un journaliste, j’avais écrit que Ben Laden était « le grand mystère de « l’ennemi public numéro un » nouvellement fabriqué. Il serait soutenu par les talibans qui sont soutenus par le Pakistan et l’Arabie Saoudite qui sont eux-mêmes soutenus par les…Etats-Unis. On ferait bien de se demander si, à long terme, l’instrumentalisation du « millionnaire intégriste » ne sert pas davantage la politique américaine qu’elle le la met en danger ». C’était bien avant le 11 septembre mais pour l’essentiel, je reste sur la même interrogation. Les attentats du World Trade Center sont une horreur à condamner sans hésitation ni condition. Cela ne se discute pas. En aval, les Etats-Unis sont en train d’en tirer un avantage géostratégique conséquent en se plaçant dans la région, en Afghanistan, près des ressources de pétrole et de gaz d’Asie centrale, au Pakistan, à proximité de l’Iran. Cela, le monde musulman le voit et le comprend, au-delà de ce que représente Ben Laden » [3].

En somme, nous dit Ramadan, les acteurs étatiques américains, en quelque sorte en ventriloques, savaient ce dont était capable le terroriste, et l’auraient ainsi purement et simplement laissé faire. Le prédicateur admet que les conséquences du 11-Septembre furent fâcheuses, certes. Mais, selon lui, les vrais commanditaires ne seraient pas ceux qui sont désignés comme tels, c’est-à-dire Al-Qaïda et Ben Laden. L’implicite du discours ramadanien est bel et bien typique des adeptes du complot : à qui profite le crime ?

De la même manière, Tariq Ramadan, dans un ouvrage consacré aux révoltes populaires de l’hiver 2010-2011 en Tunisie et ailleurs, L’islam et le réveil arabe [4], consacre tout un chapitre intitulé, sous la forme d’une question : « des soulèvements sous influence ? » [5]. Le point d’interrogation est trompeur. A la vérité, le prédicateur a des certitudes qu’il agrémente de quelques nuances ça et là destinées à noyer le poisson et à donner l’impression au lecteur d’être moins tranché qu’il n’y paraît. Mais une ligne domine pourtant. Les soulèvements populaires n’étaient pas spontanés, soutient-il. Ils ont été préparés de longue date, en partie en dehors du monde arabe, notamment en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord :

« A la tête des régimes durs et inflexibles, d’inamovibles dictateurs avaient au moins le mérite de préserver la sécurité et la stabilité régionales et de réprimer sans merci les « dangereux opposants », « islamistes » et/ou « radicaux ». En l’état, personne n’aurait pu prévoir ces mouvements, nul n’aurait pu les espérer. Nombre d’analystes et de journalistes ont répété à l’envie ces formules, comme pour persuader le public de la vérité des mobilisations sui generis, l’Histoire se « déployant », pour reprendre les mots du président Barack Obama, par la seule volonté politique de « peuples appelant au changement ». […] Dès 2004, mais de façon plus systématique en 2006, 2007 et 2008, des jeunes sont formés dans différents centres à la maîtrise des principes de la mobilisation non violente : Internet, réseaux sociaux, usage des slogans et des symboles (le poing fermé apparaît partout et particulièrement en Tunisie, au Maroc et en Egypte). Il est impensable que les gouvernements américain, européens ou même russe n’aient eu aucune connaissance de ces programmes, dont certains étaient d’ailleurs financés par eux » [6].

Décidément, le prédicateur n’a pas beaucoup changé.

 

Notes :

[1] https://tariqramadan.com/devoir-de-verite-laffaire-dreyfus/ Consulté le 12 septembre 2019

[2] Alain Gresh et Tariq Ramadan, L’islam en questions, Evreux, Actes Sud, 2002

[3] Ibid., p. 118-119.

[4] Tariq Ramadan, L’islam et le réveil arabe, Paris, Presses du Chatelet, 2011.

[5] Ibid., p. 15-39.

[6] Ibid., pp. 19 et 23

 

Voir aussi :

Daesh, Boko Haram et le complot contre l’islam selon Tariq Ramadan‏

Quand les conspirationnistes crient haro sur le printemps arabe