Nouvelle rumeur complotiste : la fin du monde programmée pour 2012
Paris Match : Avez-vous suivi ces rumeurs sur Internet concernant l’Apocalypse en décembre 2012 ?
Pierre-André Taguieff* : Depuis les recherches que j’ai entreprises pour la rédaction de mon livre La Foire aux Illuminés (2005), suivi par L’Imaginaire du complot mondial (2006), je n’ai cessé de suivre les avatars des rumeurs et des mythes conspirationnistes sur les sites Internet spécialisés. M’intéressant parallèlement aux prophéties catastrophistes de la « fin du monde » et au retour dans la culture médiatique du thème de la « fin des civilisations » (le succès du livre important de Jared Diamond** en témoigne ), ainsi qu’au rajeunissement récent de la mentalité apocalytique (notamment dans l’islamisme radical), je suis inévitablement tombé sur les multiples références qu’on trouve sur le web au livre de Lawrence E. Joseph, Apocalypse 2012 [éd. Michel Lafon]. Ouvrage assurément attrayant pour le lecteur pressé, à l’exigence de rigueur plutôt faible, que ce mélange savamment dosé de croyances religieuses sélectionnées, d’extraits de diverses numérologies traditionnelles, de prophéties plus ou moins fantaisistes et d’inquiétudes nourries par les résultats habilement simplifiés de certaines recherches scientifiques. On se trouve devant un discours-éponge, qui aspire n’importe quel élément susceptible de conforter la prophétie attribuée aux Mayas. Toute la pseudo-démonstration repose sur un sophisme, qui consiste à transformer la moindre coïncidence en preuve décisive ou en argument d’appoint. Mais comment prendre au sérieux un auteur qui affirme sans plaisanter que les Mayas « avaient tout prévu depuis deux millénaires » ? Ce qui caractérise les récits qui circulent sur le Web, mariant l’ésotérisme, le prophétisme religieux, la science-fiction et les thèmes conspirationnistes, c’est que le vrai et le faux, le probable et l’improbable, y sont mélangés. Or, comme le disait Paul Valéry, « le mélange du vrai et du faux est plus faux que le faux. »

Comment passe-t-on d’une prophétie d’apocalypse prêtée aux Mayas à un complot mondial qui viserait à cacher cette date fatidique ?

Notons d’abord que, dans la culture ésotérico-complotiste contemporaine, tout mène à tout. Ensuite que la dénonciation d’un complot pour étouffer ce qui est présenté comme une vérité ou une prophétie permet de dramatiser les enjeux de la « révélation ». Le raisonnement est simple : s’il y a complot pour empêcher la diffusion de la prophétie d’apocalypse, c’est bien la preuve que celle-ci est aussi sérieuse que troublante. En outre, si le complot est mondial, s’il est donc un mégacomplot, c’est que des puissances occultes se sont concertées pour dissimuler la terrible mauvaise nouvelle d’une « fin du monde » ou de la « fin d’un monde » (le nôtre) dont la date est proche. On suggère par là que les « maîtres du monde » veulent cacher scandaleusement aux humains ordinaires une information qui les concerne pourtant au premier chef, mais qui risquerait de provoquer un affolement général. La pseudo-explication par le mégacomplot renforce ainsi l’impression qu’il s’agit d’une affaire extrêmement sérieuse. […]
La suite de l’article sur le site de Paris-Match.

*Philosophe et historien des idées, directeur de recherche au CNRS. Prochain livre : La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob ; en librairie le 25 août 2008.

**Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie [2005], tr. fr. Agnès Botz et Jean-Luc Fidel, Paris, Gallimard, 2006.