Directeur du Centre d’archives en philosophie, histoire et édition des sciences (CAPHES) à l’École normale supérieure (Ulm) et auteur de Science et territoires de l’ignorance (éd. QUAE GIE, 2017), Mathias Girel a publié le mois dernier un texte critique sur la notion d’« infodémie ».

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Conspiracy Watch : « Nous ne combattons pas seulement une épidémie, nous combattons une infodémie » a déclaré en février dernier le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. Qu’a-t-il voulu dire ?

Mathias Girel : Je pense qu’il a voulu dire plusieurs choses. Début février, la pandémie se profile, mais dans une grande confusion. L’OMS a relayé une quinzaine de jours plus tôt des éléments de communication chinois donnant à penser qu’il n’y avait pas de transmission « interhumaine » du virus. Fin janvier, début février, les choses sont déjà différentes. Ghebreyesus et avec lui l’OMS, dans plusieurs documents, évoquent ce qui est alors une épidémie, et avertissent que le monde devra aussi faire face à une « infodémie ». On trouve dans un bulletin du 2 février ce cadrage : « L’épidémie de CoV 2019 et la réponse qui y a été apportée se sont accompagnées d’une “infodémie” massive – une surabondance d’informations – certaines exactes et d’autres non – qui fait qu’il est difficile pour les gens de trouver des sources dignes de confiance et des conseils fiables lorsqu’ils en ont besoin. » Ce que l’infodémie semble désigner en premier lieu ici, c’est un déluge d’informations (assez proche au fond de ce que l’on avait appelé auparavant l’« infobésité »), qui fait qu’il est difficile de s’y retrouver. A l’origine, le propos est assez neutre, mais le terme va vite être repris pour désigner à peu près n’importe quoi : théories du complot, rumeurs les plus folles sur les remèdes, allant de la cocaïne aux désinfectants, emballement autour de principes thérapeutiques, voire guerres d’information entre grandes puissances au sujet de l’origine de l’épidémie.

CW : Quelle est la signification de ce néologisme, « infodémie » ?

M. G. : En fait, ce n’est pas un néologisme créé cette année, on le retrouve déjà en 2003 au moins, à l’occasion de l’épidémie de SRAS (David Rothkopf, « When the Buzz Bites Back », Washington Post Commentary, Sunday, May 11, 2003). Il peut avoir trois sens :

  • il peut renvoyer à l’ensemble des fausses informations, rumeurs et théories du complot qui accompagnent tout événement important, et en ce sens il serait synonyme de ce qu’on appelle aujourd’hui infox ou « fake news ». Ce serait un sens général, le mot serait alors interchangeable.
  • Il peut ensuite fonctionner comme métaphore, selon l’hypothèse que croyances et représentations peuvent se diffuser dans une population à la manière d’un virus; il y aurait alors, en filant cette même métaphore, des « gestes barrières » informationnels, des « vaccins », on pourrait suivre la diffusion de la malinformation comme on suit une épidémie. Ce serait une forme d’épidémie parallèle.
  • Enfin, il peut avoir un sens plus spécifique : désinformation ou malinformation au sujet d’une épidémie, avec l’idée qu’il y a quelque chose de spécifique qui se joue, dans le cas d’épidémies comme le SRAS, Zika, H1N1 et H5N1, Ebola, et bien sûr le SARS-CoV-2. On trouve un terme proche de ce troisième sens, Panicdemic. Ce serait quelque chose qui aggrave l’épidémie « réelle », voire qui peut se révéler plus dangereux que cette dernière.

Lorsqu’elle essaime dans le débat public, l’infodémie peut être utilisée dans n’importe lequel de ces trois sens, et cela introduit de la confusion, à quoi se rajoute l’usage précédent du terme, qui survenait principalement dans des contextes où l’on cherchait à relativiser les craintes supposément irrationnelles du public (sur ce point, voir Meg Stalcup, The Invention of Infodemics: On the Outbreak of Zika and Rumors, Somatosphere, 16 mars 2020).

CW : Par quels problèmes cela peut-il se traduire ?

M. G. : L’Histoire récente nous permet de mieux le saisir. Lorsqu’elle est introduite en 2003, et ensuite déjà abondamment utilisée, l’infodémie désigne en fait l’idée que les peurs suscitées par une épidémie peuvent avoir des effets qui dépassent, en nocivité, celle de l’épidémie elle-même, si bien que ce qu’il faudrait redouter au fond, c’est l’épidémie informationnelle, les craintes « irrationnelles » suscitées par un emballement, qui vont avoir des effets sur l’économie, sur l’industrie et le tourisme notamment. Le cœur est donc le troisième sens. L’exemple qui occupe les esprits est celui du SRAS, dont la propagation a finalement été limitée, contrairement à ce que l’on pouvait craindre au départ. On la trouve utilisée en ce sens par l’introducteur de ce néologisme en 2003, par l’Organisation mondiale du tourisme en 2004, elle fait l’objet de scénarios à Davos en 2007. Le rapport du Forum Economique mondial pour cette dernière réunion relève ainsi que « la réaction comportementale à une épidémie – l’élément “infodémique” – peut être plus importante que le virus lui-même. » Elle a ainsi été remobilisée par des milieux hostiles à une intervention jugée excessive de l’État, en mars et avril 2020.

Un danger est donc que la notion d’infodémie soit elle-même vectrice de malinformation, du fait de ses états de service précédents, qu’elle conduise à recadrer les mesures de précaution comme des « craintes irrationnelles », voire comme une « hystérie ». On peut faire deux remarques sur ce point : il y a eu, au début de l’épidémie, une tendance à en minorer l’importance, et c’est encore le cas début février, le terme peut alors contribuer à cette tendance. La deuxième remarque est qu’une politique de prévention réussie conduit à éviter une catastrophe encore plus grande et qu’il est alors tentant, après coup, puisque les effets maximaux ne sont pas là, de parler d’emballement. On retrouve le même paradoxe avec les vaccins : certains vont renoncer à se faire vacciner, au motif qu’il n’y a au fond que très peu de cas récents de telle maladie, alors que c’est justement la couverture vaccinale qui a permis de la faire refluer.

CW : Comment attirer l’attention du public sur l’enjeu que représente aujourd’hui aussi bien la malinformation que la désinformation et, en particulier, la circulation massive de contenus à caractère conspirationniste dans un contexte où, par exemple, un Français sur quatre affirme qu’il ne se ferait pas vacciner si un vaccin contre la Covid-19 existait ?

M. G. : J’ai vu ces chiffres sur les vaccins, mais je pense qu’il faudra refaire l’enquête lorsqu’un principe vaccinal sera disponible. Attirer l’attention sur une malinformation, je pense que c’était ce que l’OMS voulait faire, évoquer l’infodémie fait partie des composantes de sa communication sur les risques, elle a dans cette organisation un sens assez technique, qui n’est que peu ou pas passé dans l’usage plus large. Sur le reste, il me semble qu’il y a deux niveaux dans votre question.

Face à un enjeu complexe, sur lequel la connaissance est encore incomplète, qui peut conduire à des choix thérapeutiques ou des mesures de protection, à l’échelle individuelle et collective, toute malinformation sérieuse constitue une perte de chances, un préjudice en somme. Rendre plus audible encore la communauté scientifique qui travaille effectivement sur l’épidémie, dans toute sa pluralité, qui va des virologues et infectiologues aux spécialistes de santé publique et même de logistique, est essentiel, tout comme être convenablement informé sur ce qui se passe dans d’autres pays, notamment ceux qui ont cherché à atteindre l’immunité de groupe, au mépris de précautions élémentaires. Mais, de fait, la malinformation est multiforme : il y a des choses qui peuvent être corrigées, « fact-checkées », et qui circulent abondamment sur les réseaux sociaux, mais il y a eu également une confusion certaine dans la communication publique, sur l’utilité du port de masques notamment. Il faut également arriver à dire plus nettement ce que l’on ne sait pas, et l’ignorance sur les effets du virus, sur la manière dont il tue notamment, est un trait important des premiers mois de l’épidémie. Des certitudes trop vite et trop mal obtenues peuvent être dangereuses.

Concernant le complotisme, j’ai du mal à voir comment répondre autrement qu’en multipliant les enquêtes, cas par cas, pour corriger quand c’est possible (par exemple sur le lien entre la 5G et la Covid-19), pour mettre en perspective aussi : concernant par exemple les théories sur Bill Gates, une attention minimale au discours porté par sa fondation montre que le risque pandémique fait partie depuis des années de ses éléments de langage et n’a pas surgi à l’occasion de la pandémie de Covid-19. Je pense en revanche que deux facteurs compliquent actuellement à la racine la discussion : la question de l’origine du virus, et plus précisément d’une fuite due à la négligence ou d’une émergence plus naturelle, a été portée à l’échelle d’États, dans le contexte d’une guerre d’information, entre les États-Unis et la Chine notamment. Par ailleurs, à un autre niveau, la rétractation de l’article du Lancet, sur les risques de l’hydroxychloroquine, et le fait même qu’il ait pu être publié, au regard des doutes concernant les données hospitalières qu’il exploitait, risque de peser durablement sur le débat. Ce sont là deux réservoirs de ressources pour ceux qui sont déjà portés à la méfiance, voire à la défiance.