« The People v. O.J. Simpson – American Crime Story » se penche sur le retentissant procès du footballeur O.J. Simpson en 1995. Ou comment le triomphe d’une théorie du complot a fait acquitter un probable meurtrier.

Disponible sur Netflix, « L’affaire O.J. Simpson » (« The People v. O.J. Simpson » en VO) retrace en dix épisodes l’un des plus célèbres procès de l’histoire contemporaine des États-Unis.

Tout commence le 12 juin 1994. O.J. Simpson, légende du football américain devenu acteur et commentateur sportif, est au sommet de sa notoriété. Ce soir-là, Nicole Brown, de qui il est divorcé depuis deux ans, et l’amant de celle-ci, Ronald Goldman, sont sauvagement assassinés.

Un gant en cuir est retrouvé sur la scène de crime, au domicile de Nicole Brown. Plus tard, lorsque la police se rend chez Simpson pour lui annoncer les faits, un deuxième gant est découvert, ensanglanté. Il fait la paire avec le premier gant. Last but not least, des traces de sang sont présentes à l’intérieur de la voiture personnelle d’O.J., une Ford Bronco blanche…

Dès les premières heures de l’enquête, la star est considérée comme le suspect numéro un de l’enquête. Il faut dire que lorsque la police l’avait joint par téléphone, au petit matin, pour lui annoncer le décès de son ex-femme, Simpson n’avait curieusement posé aucune question sur les circonstances dans lesquelles cette mort était survenue, comme si on ne lui annonçait rien qu’il ne sache déjà.

Quelques jours plus tard, au lendemain des obsèques, Simpson décide de fuir en voiture, avec la complicité de l’un de ses amis d’enfance Al Cowlings, également joueur de football américain. Il sera finalement appréhendé par la police peu après.

Un contexte marqué par les émeutes raciales de Los Angeles

La série s’ouvre sur les images de l’agression en 1992 de Rodney King, un Noir américain violemment battu par la police de Los Angeles (LAPD) après avoir été arrêté pour excès de vitesse. L’affaire avait provoqué une vague d’émeutes dans tout le pays pour dénoncer un racisme persistant aux États-Unis, jusqu’au cœur des services de police. Deux années seulement séparent cette séquence de celle du double meurtre pour lequel O.J. Simpson est accusé. Un contexte troublé qui permet d’expliquer la séduction qu’a pu exercer la théorie du « complot policier » sur l’opinion, en particulier dans la minorité africaine-américaine.

De ce point de vue, le comportement de Mark Furhman, le détective de police qui a retrouvé le second gant au domicile d’O.J., fait figure de pain béni pour ses avocats qui accusent la LAPD d’avoir fabriqué de fausses preuves pour accabler leur client : au cours du procès, le policier affirme en effet sous serment n’avoir jamais prononcé le mot « nigger » – ou « N-word » –, un terme à la connotation ouvertement raciste, équivalent du français « négro ». Des enregistrements exhumés par la Défense montrent pourtant que Furhman a continué à utiliser cette expression raciste de manière répétée, prouvant qu’il était capable de mentir éhontément à la justice.

Si la série présente Furhman comme un policier raciste – ce qui semble on ne peut plus plausible –, elle n’exonère pas pour autant Simpson du double meurtre. Elle s’achève d’ailleurs par les doutes d’un de ses avocats et ami, Robert Kardashian – oui, le père de Kim – dont on comprend qu’il n’a aucune certitude quant à l’innocence d’O.J.

Bien sûr, O.J. Simpson ne cesse de clamer son innocence. La série montre pourtant clairement qu’il n’existe aucun autre suspect pour les meurtres de Nicole Brown et Ronald Goldman. Et ne dissimule rien des violences conjugales que Simpson avait infligées à son ex-femme.

Dans une scène d’anthologie, la procureure Marcia Clark, convaincue de la culpabilité de l’ancien joueur de football, fait la démonstration magistrale de toutes les incohérences de la théorie du « complot policier ». Si Mark Furhman avait lui-même tâché de sang le gant retrouvé et les sièges de la voiture d’O.J., cela signifierait qu’il aurait su précisément quel sang il était censé retrouver sur les lieux du crime : lequel appartenait précisément à Simpson et lequel appartenait à Nicole Brown ou à Ronald Goldman. Or, Furhman n’a pas pu effectuer des analyses ADN en pleine nuit, seul, dans le jardin de Nicole Brown, juste après les meurtres. De fait, les différents ADN n’ont été identifiés que le lendemain, après avoir été envoyés en laboratoire pour analyses. En outre, si Furhman avait fabriqué des preuves pour confondre Simpson, il aurait dû le faire sans même savoir auparavant si ce dernier avait ou non un alibi solide. Or, dans l’hypothèse où l’alibi de Simpson aurait tenu la route, le policier prenait le risque de compromettre définitivement sa carrière…

The Run of his life: The People v. O.J. Simpson, de Jeffrey Toobin (2015).

Le livre de Jeffrey Toobin qui inspire le scénario, The Run of his life, présente la Défense comme étant à l’origine de la théorie d’un complot policier inspiré par le racisme dans le but d’alléger les peines encourues par le footballeur… qu’elle penserait cependant coupable dès le début :

« Naturellement, Robert Shapiro et Johnnie Cochran savaient de la star ce que tout étudiant raisonnablement attentif des meurtres de Nicole Brown et de Ronald Goldman pouvait voir : qu’O.J. Simpson était coupable. Leur dilemme [pouvait se résumer ainsi] : “que faire avec un client coupable ?” Ils ont décidé que la réponse serait : la race. En raison des preuves accablantes de la culpabilité de Simpson, ses avocats n’ont pas pu entreprendre une défense visant à prouver son innocence. […] Au lieu de cela, […] ils ont cherché à faire passer leur client – un homme qu’ils pensaient être un tueur – pour une victime. »

A noter que c’est le même Jeffrey Toobin qui révéla publiquement l’existence des enregistrements accablant Mark Fuhrman dans un article du New Yorker publié le 25 juillet 1994.

La série, qui n’aborde pas le rôle de la Défense sous un angle aussi critique que celui de Toobin, montre comment elle va faire graviter toute la plaidoirie autour de la question du racisme. Cependant, le scénario souligne l’inconfort de Simpson face à cette stratégie du « complot raciste » : marié à une femme blanche, il est reconnu mondialement, vit dans le quartier huppé de Brentwood à Los Angeles, joue au golf avec des amis blancs, etc.

Les violences conjugales, autre thème au cœur du procès

Le livre de Toobin sur l’affaire O.J. Simpson s’ouvre sur une lettre de l’ex-footballeur demandant pardon à Nicole Brown pour l’avoir battue. Le thème des violences sexistes est également traité dans la série. Marcia Clark, détestée par les médias mainstream à cause de son acharnement contre la star, y apparaît alors comme un personnage-clé. Plus jugée sur son apparence que sur son travail, cette mère divorcée de deux enfants est la cible de plusieurs attaques sexistes. Ses difficultés à assurer leur garde sont étalées dans la presse. Des photographies la dévoilant à moitié nue pendant ses vacances sont vendues aux médias pour anéantir sa crédibilité. Le sixième épisode constitue un tournant : au moment où le spectateur la voit attaquée de toutes parts, le personnage de la procureur s’affirme : connaissant le dossier concernant la violence d’O.J. Simpson, Marcia Clark veut s’attaquer coûte que coûte à la question du traitement des agressions visant les femmes, des affaires qu’elle ne veut plus voir bâclées ou classées sans suite. A l’opposé, le public apprend que Johnnie Cochran, l’un des avocats de Simpson connu pour son engagement contre les discriminations raciales, a acheté le silence de son ex-femme quant aux violences physiques qu’il lui infligeait. Derrière l’engagement contre le racisme, c’est un autre personnage, violent dans le privé, qui apparaît.

Qu’est-ce qui est jugé dans l’affaire O.J. Simpson ? La négrophobie de la police de Los Angeles ou la violence meurtrière d’une célébrité à l’encontre de son ex-femme ? La série réussit à restituer avec subtilité la complexité de ces deux problématiques entrelacées, ainsi que celle du complotisme.

Acquitté au pénal, O.J. Simpson sera condamné au civil deux ans plus tard à verser une compensation financière aux familles des victimes.