L’animateur de NordPresse, Vincent Flibustier, a défini les règles d’un jeu pervers consistant à diffuser des fausses nouvelles trompeuses puis à se retrancher derrière cette excuse piteuse : ce n’est pas de ma faute si les gens sont prêts à croire n’importe quoi. Au risque de flatter les penchants racistes d’une partie de ses lecteurs…

L’été dernier, l’animateur du site belge NordPresse, Vincent Flibustier, s’était illustré en agitant le spectre d’une prétendue « censure » orchestrée par Facebook et l’Elysée contre son site. Nous avions à l’époque publié un texte de Marcel Sel retraçant ce pseudo-scandale dans lequel la seule chose réellement inquiétante était au fond la dérive conspirationniste d’un site prétendument « parodique ».

Lire, sur Conspiracy WatchNordPresse : du canular à la théorie du complot (25/07/2018)

Nouveau malaise : lundi 12 novembre, NordPresse diffuse sur les réseaux sociaux un article initialement publié le 29 juillet 2017. Intitulé « Bernard Henri-Lévy gagne son procès contre un SDF qui lui devra 1900 euros de dommages et intérêts » [archive], le texte, signé par un énigmatique « Jean-David Dreyfus », a été partagé des centaines de fois en quelques jours seulement. Il explique que « cette action en responsabilité avait été engagée par le philosophe il y a près de dix mois, suite aux insultes du SDF qui l’aurait reconnu dans la rue. Ce dernier, en colère, aurait lancé au philosophe “tu fais partie de la caste des juifs qui contrôlent le monde”, avant de tenir des propos négationnistes »… C’est évidemment faux.

Mais le texte de NordPresse égare encore le lecteur en mêlant le vrai et le faux : une citation de Bernard-Henri Lévy sur les liens entre le fascisme français et la haine de l’argent est par exemple authentique. Quant au reste de l’article – qui, il faut le préciser, n’a pas le moindre lien avec une actualité passée ou présente –, il consiste à provoquer l’indignation. Associant au thème de la cupidité l’iniquité fictive qu’infligerait un millionnaire à un sans-abri totalement démuni, il joue également avec l’idée d’une justice soumise aux riches… Pour ne pas dire : aux Juifs. Extraits : « Alors qu’habituellement la police ne se déplace pas pour des faits d’invectives de personnes sans domicile fixe, cette fois-ci, elle s’est déplacée, après avoir été alertée »« N’ayant pas les moyens financiers, le sans domicile fixe ne pourra pas constituer une défense suffisante à temps » ; « [le SDF] est finalement condamné à 1900 euros de dommages et intérêts, alors que la partie demanderesse demandait 8400 euros »

Chauffer à blanc ses lecteurs en flattant leurs pires penchants relève-t-il encore de l’humour ? Dieudonné qui, depuis des années, fait huer des noms de personnalités juives dans ses spectacles, répondrait probablement par l’affirmative. NordPresse veut-il rire de ceux qui prendront ces fausses informations au premier degré, veut-il rire de Bernard-Henri Lévy ou veut-il rire des deux ?

« C’est vrai, ils tiennent les banques »

En fait, il est même permis de se demander si l’objectif d’un tel texte est de faire rire. L’usage que Vincent Flibustier entend faire de l’art subtil de la farce semble totalement instrumental. L’humour ne semble y être envisagé que comme une forteresse inexpugnable protégeant les publications de son site de toute critique argumentée.

Le patron de NordPresse aurait beau jeu d’arguer qu’il cherche en réalité à faire rire son public sur le dos des antisémites. En l’occurrence, la manière dont réagissent ceux qui commentent cette nouvelle inventée de toutes pièces suffit à ôter l’envie de rire à quiconque s’inquiète – ne serait-ce que très superficiellement – de la banalisation de l’antisémitisme. Car c’est à un véritable lynchage sur fond de déferlement de haine antijuive que l’on assiste. Les dizaines de commentaires indignés qui suivent la publication sont en effet dénués d’ambiguïté. Qu’on en juge :

« qu’on fiche la paix a ce pauvre SDF qui n’a pas tord dans ce qu’il a dit,qu’elle honte demander des dommages et interets a quelqun qui n’a pas amnger tout les jours.que l’autre pourrisse avec ses millions,c’est vrais ils tiennent les banques,cela ne saurait durer.(ECCLESIASTE)il y a un temps pour tout.Le Seigneur va lui faire vomir ses millions,et manger dans une eculle pour chiens,caqr il doit manger dans de la vaisselle argente. »

« Apres ça qui dira que leur dieu ne s appelle pas pognon ? »
« Les juifs s’étonnent de n’avoir pas bonne réputation mais en même temps, certains d’entre eux font tout pour être détesté. Ce BHL est vraiment quelqu’un de malhonnête. »
« Le sdf n’a pas d’argent pour pays et rien à saisir alors ce gros pourri va se retourner au fond d’indemnisation des victimes et il va encaisser sur le dos des contribuables on n’est pas juif à moitié »

Si l’on était charitable, on dirait que Flibustier a simplement oublié que l’humour, cela ne marche que tant que c’est drôle. Mais il n’y a aucune raison d’être charitable ici.

Malveillance

La technique consistant à s’abriter derrière l’alibi de la parodie pour diffuser des contenus nauséeux – en l’espèce, antisémites – est éprouvée de longue date. Au terme de l’opération, qu’aura réussi à faire Flibustier sinon drainer vers sa plateforme un nombre conséquent d’internautes sincèrement écœurés par l’injustice inouïe de la situation rapportée dans cette fausse nouvelle ? Une part notable d’utilisateurs garderont en mémoire l’idée qu’un millionnaire juif a fait condamner un pauvre SDF ayant eu le malheur de croiser sa route. Le malaise est encore accentué lorsqu’on sait que le flux dirigé vers NordPresse se convertit en monnaie sonnante et trébuchante par la grâce des modules publicitaires installés sur le site (la société éditrice de NordPresse, détenue par Vincent Flibustier, dégage un profit de plus de 2000 euros par mois selon les données publiques disponibles). Le droit à l’humour a décidément bon dos.

“America First Belgium Second” (capture d’écran YouTube/NordPresse ; février 2017)

Ce qui distingue une fausse information parodique d’une fake news est pourtant simple : la première ne vise pas à tromper ou à piéger le lecteur mais simplement à susciter son rire. Son invraisemblance est telle que son caractère satirique ne fait aucun doute. C’est ce que savent tous les lecteurs du Gorafi ou de The Onion. Or, plusieurs des contenus mis en ligne sur NordPresse – cet article ciblant Bernard-Henri Lévy compris – relèvent bien plutôt du canular véreux. A l’ère de la post-vérité, il ne faut plus seulement apprendre à différencier les vrais sites d’information des sites satiriques, il faut encore faire un distingo entre les sites satiriques authentiques et les appeaux à clic à la ligne éditoriale illisible.

Le fait est que Flibustier a défini les règles d’un jeu pervers consistant à diffuser des fausses nouvelles trompeuses puis à se retrancher derrière cette excuse piteuse : ce n’est pas de ma faute si les gens sont prêts à croire n’importe quoi. Mais le plus préoccupant n’est pas là. Tout se passe en effet comme si l’intention affichée par NordPresse – piéger le lecteur pour mettre en évidence sa crédulité – n’était parfois qu’un simple prétexte à la diffusion de fausses nouvelles malveillantes. De fait, ce n’est pas la première fois que Flibustier joue avec le stéréotype antisémite du Juif cupide. En février 2017, il évoquait dans une vidéo sardonique les « très riches » diamantaires juifs d’Anvers, qui « aiment l’argent », « ne paient aucun impôt » (sic) et sont « très malins ». Vous ne trouvez pas cela drôle ? Vous avez raison. Car il y a encore plus drôle : Vincent Flibustier assure des formations d’éducation aux médias à destination d’enseignants du secondaire dans le cadre de l’Institut de la formation en cours de carrière (IFC) de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le tout avec le soutien de l’Union européenne. Amusant, n’est-ce pas ?