La Grande Dépression dans laquelle sombra le monde capitaliste à partir de 1929 a donné lieu à l’apparition de plusieurs discours complotistes.

Depuis quatre-vingt-dix ans, le krach boursier d’octobre 1929 et la Grande Dépression représentent un défi pour les historiens et les économistes qui ont rivalisé d’explications pour saisir la nature de ces événements.

Cependant, certains esprits, comme frustrés de voir la réalité se faire difficilement apprivoiser par la lente élaboration d’une connaissance scientifique du passé, décidèrent de se réfugier dans la facilité d’une lecture complotiste de ce qui reste sans doute le pire cataclysme économique du XXe siècle.

En 1955, dans son livre La crise économique de 1929, John Kenneth Galbraith évoquait déjà la tentation d’une telle lecture :

« De plus, implicite dans ce tollé, il y avait l’idée que quelque part à Wall Street — peut-être au numéro 23 dans un couloir obscur de ses grands édifices — il y avait un deus ex machina ayant plus ou moins préparé le boom et la débâcle. Cette notion que des grandes crises sont l’œuvre de grands aventuriers malhonnêtes et que ces derniers peuvent et doivent être démasqués si nous voulons être en sécurité est répandue à notre époque [1]. »

En fait, les idées conspirationnistes relatives à la Grande Dépression émergèrent dès le début de la crise. En quête d’un tireur de ficelle caché dans les coulisses, des contemporains échafaudèrent des hypothèses plus ou moins extravagantes autour de l’idée que seuls une personne ou, plus sûrement, un petit groupe de personnes, avaient pu provoquer l’hécatombe financière.

Ainsi, dès septembre et début octobre 1929, des signaux alertèrent sur un possible effondrement. Parmi ces signaux, une courbe des valeurs qui s’adonnait aux montagnes russes, par une succession erratique de baisses et de remontées. Pour expliquer la chute brutale des valeurs survenue la semaine du 14 octobre, la croyance se répandit comme une traînée de poudre que c’était le célèbre spéculateur Jesse Livermore qui portait la responsabilité exclusive du krach. Comme l’écrit l’historien de l’économie Maury Klein, Livermore, par la magie de cette rumeur, était devenu « la main invisible qui s’acharnait à faire baisser les actions [2] ».

Le 15 décembre 1929, presque deux mois après les fameux mardi et jeudi noirs, dans le New-York Times, le journaliste Alexandre Noyes faisait état de la thèse défendue par un universitaire qui attribuait la responsabilité du krach, écrivait-il, à « certains boucaniers de la grande finance européenne [qui avaient] trahi la confiance de multimillionnaires américains et provoqué l’effondrement du marché par pure malice ». Or, notait Noyes, seulement deux mois plus tôt, ce professeur « avait prédit la poursuite infinie de l’”essor” [3] ». Dans ce cas précis, le discours conspirationniste tenu par cet universitaire lui évitait d’avoir à reconnaître qu’il s’était trompé. Tellement attaché à la croyance selon laquelle l’essor économique allait se poursuivre indéfiniment, il cherchait des responsables à sa cruelle déconvenue.

À ces rumeurs conspirationnistes se sont ajoutées des thèses plus poussées mettant en accusation certaines institutions du monde de la finance, en particulier la Réserve fédérale (ou Fed) aux États-Unis. On trouve la trace de ce genre de théorie chez le représentant républicain de Pennsylvanie Louis Thomas McFadden, qui profita ainsi de la crise pour se livrer à des attaques répétées contre la Fed, qu’il accusait d’être responsable du krach. Lors d’une intervention à la Chambre des Représentants, le 23 mai 1933, il délivra un véritable réquisitoire contre les membres et anciens membres de la Réserve fédérale, leur reprochant, entre autres, d’avoir sciemment causé le krach en favorisant « la baisse des prix à la Bourse de New York et à d’autres bourses en octobre 1929 par une manipulation illicite des taux monétaires et du volume de la monnaie américaine et de la monnaie en circulation. »

Un an plus tôt, McFadden s’était déjà violemment attaqué à la Fed dans un discours du 10 juin 1932, dont la tonalité était clairement complotiste. Il y exposait la thèse selon laquelle la Réserve fédérale, appartenant à quelques gros banquiers privés et étrangers, opprimait injustement les Américains tout en les appauvrissant grâce à toutes les malversations possibles.

Dans cette longue déclaration, le représentant de Pennsylvanie distillait soigneusement sa pensée conspirationniste, en suggérant l’existence d’un groupe de « banquiers européens » ayant réussi à « tromper l’opinion publique » sur la nécessité de la création d’une Banque centrale. Même le président Wilson aurait été abusé par son entourage, notamment par le colonel House qui, après la création de la Fed en 1913, aurait « écrit à son maître caché à Wall Street » pour se féliciter de l’événement. « Rien ne devrait être caché au peuple » lança l’orateur vers la fin, dénonçant, un peu plus loin, l’instauration d’un « système mondial » par les « banquiers et les industriels internationaux agissant ensemble à asservir le monde pour leur propre plaisir ».

De l’autre côté de l’Atlantique, les opinions complotistes n’étaient pas moins vives et avaient aussi leur propre cible. En France par exemple, les « deux cents familles » constituaient un mythe analogue à celui développé par McFadden à propos de la Fed. L’idée était la même : quelques grands capitalistes et la finance contrôleraient, en secret, toute la vie politique du pays, suggérant par-là que la démocratie dans laquelle les Français vivaient n’en était pas réellement une.

C’est d’ailleurs le sens de la phrase d’Édouard Daladier le 28 octobre 1934 : « Deux cents familles sont maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française [4]. » Fortes de cette idée, les croyances les plus absurdes pouvaient se propager à la faveur de la crise. On accusa ainsi les régents de la Banque de France, mandataires des « deux cents familles », d’avoir « spéculé sur la dévaluation de la livre sterling en 1931 [5] », provoquant ainsi la crise économique. On leur reprocha également d’infliger sciemment chômage et pauvreté [6].

Par leur obsession à identifier des groupes d’individus pour les accabler de tous les maux engendrés par la Grande Dépression, les croyances complotistes ne pouvaient pas manquer de raviver l’antisémitisme dont un pilier était, depuis le XIXe siècle, l’anticapitalisme. Le conspirationnisme économique se doublait ainsi parfois d’un discours antisémite. Ce fut le cas chez McFadden, qui reprit les poncifs éculés sur l’influence supposée des Juifs dans de nombreux secteurs-clefs des sociétés occidentales. Il défendit cette idée lors d’une intervention à la Chambre le 15 juin 1934 :

« Il est intéressant de noter que le récent renversement du gouvernement allemand par le mouvement d’Hitler fut causé par la prépondérance des Juifs dans ce gouvernement, dans l’université, comme avocats, comme physiciens, comme banquiers, la complète domination dans tous les échanges, dans le commerce, dans le théâtre, dans l’industrie du cinéma, dans la politique. Et maintenant dans l’actuel gouvernement des États-Unis il est notable qu’un nombre croissant de Juifs occupent de hautes fonctions dans tous les départements. »

La France ne fut pas épargnée par l’obsession antisémite anticapitaliste. En 1935, un article de L’Action française adressé au monde rural, désignait ainsi le coupable de ses infortunes : « Paysan, La [sic] république se fout de toi. Si tu ne peux pas vendre ton blé, c’est à cause de la meunerie juive, qui fait venir du blé étranger [7]. »

Le journal L’unitaire français, en juillet 1939, identifia sans vergogne les Juifs aux capitalistes :

« Il y a en tout Juif un instinct, un appétit de capitalisation. Tout Juif est un capitaliste en puissance. Lors même qu’il n’a pas d’argent, le Juif a l’esprit de l’argent ; il en a l’appétit, non pas comme l’ouvrier français qui veut gagner sa vie. Le Juif ne veut pas tant gagner sa vie qu’il ne rêve maladivement d’affaires et de profits. »

En Allemagne, la propagande nazie se déchaîna contre le Juif capitaliste, dépeint comme un être sans scrupules, avide d’argent et sachant manier les rouages de la finance à son propre profit en exploitant les peuples appauvris. Le Juif était ainsi présenté comme le grand bénéficiaire de la terrible crise qui frappait les Allemands. Il ne pouvait donc qu’en être l’odieux instigateur.

Les dessins du journal nazi Der Stürmer constituent des exemples très évocateurs de ce discours complotiste. Une caricature de novembre 1937, intitulée « Argent démon », représentait ainsi le Juif sous les traits d’un animal monstrueux, la gueule ouverte découvrant des crocs acérés, les mains griffues s’emparant d’un globe terrestre et le bras arborant des tatouages symbolisant le dollar américain et la livre sterling. L’idée était claire : le capitalisme mondialisé était l’outil des Juifs pour réaliser leur hégémonie sur la planète.

La crise économique libérait ainsi les passions les plus viles et annonçait les sombres projets des nazis. Un dessin publié en Pologne dans le journal Dziennik Bydgoski en 1937 montre un wagon à bestiaux rempli de Juifs. Intitulé « Recette pour la crise », il contient une légende très explicite : « Cette exportation va définitivement renforcer notre balance commerciale [8]. » La déportation des Juifs, rabaissés au rang de simples marchandises, était ici annoncée sur le mode d’une mauvaise plaisanterie. Une plaisanterie qui devint réalité cinq ans plus tard…

Un terrain propice à l’éclosion des discours complotistes lors de la crise de 1929 s’était dégagé dans les décennies précédentes. D’abord, nous l’avons déjà dit, par le développement, depuis le XIXe siècle, d’un antisémitisme anticapitaliste assimilant « le Juif » au capitalisme, à la finance, à la spéculation et à la manipulation de la monnaie. Si bien que, déjà en 1873, les Juifs furent rendus responsables de la crise économique qui frappa l’Allemagne et l’empire d’Autriche-Hongrie [9]. Les Protocoles des Sages de Sion visaient également à répandre l’idée que les crises du capitalisme faisaient partie du plan de domination mondiale que les Juifs projetaient de réaliser. On peut y lire, par exemple :

« Ayant organisé une crise économique générale par toutes sortes de moyens occultes et grâce à l’or qui est entièrement dans nos mains, nous jetterons d’immenses foules de travailleurs dans la rue, simultanément dans tous les pays d’Europe. »

À l’antisémitisme économique, il faut ajouter l’essor, au tournant des XIXe et XXe siècles, de plusieurs phénomènes qui, chacun à leur manière, invitaient à s’interroger sur les « forces cachées » tirant les ficelles en coulisses. C’est ce qu’explique l’historien Bernard Bruneteau dans un article s’appuyant sur une étude de Luc Boltanski : l’émergence du roman d’espionnage et du roman policier, l’invention de la paranoïa par la médecine psychiatrique et les approches sociologiques attribuant à de grands groupes humains une volonté propre contribuèrent à diffuser dans les mentalités une lecture complotiste d’« événements historiques massifs (Grande Guerre, révolution d’octobre, crise de 1929) ».

En outre, des événements ou des phénomènes plus précis pouvaient concourir à l’adhésion de certaines rumeurs complotistes après le krach de 1929. Ainsi, en 1921, le Congrès américain avait lancé une enquête auprès de la Fed afin de déterminer si ses organes avaient pu délibérément entraîner le pays dans la déflation lors de la crise en cours à l’époque [10]. Si des soupçons s’étaient portés, neuf ans plus tôt, sur la Réserve fédérale, pourquoi, en 1929, n’auraient-ils pas été légitimes ? De même, la volonté d’identifier des spéculateurs à l’origine du krach provenait de l’idée, partagée par une partie de l’opinion publique, que les mouvements du marché, même favorables, étaient en réalité le fait de quelques banquiers ou financiers à l’influence démesurée. C’est ce qu’écrit Galbraith dans son livre, dont le passage qui suit fut reproduit dans Politique étrangère :

« Cependant, même le boursier le plus fervent de Wall Street se permet à l’occasion de croire que des influences plus personnelles jouent dans son destin. Quelque part, il y a des « gros » qui font monter et descendre les valeurs.

Comme le boom se développait, les « gros » devenaient de plus en plus omnipotents dans l’opinion populaire — ou tout au moins, chez les spéculateurs. »

Comment s’étonner, alors, que le krach, avec ses chutes brutales des valeurs, ne fût pas lui aussi attribué à quelques « gros » ?

Enfin, une explication d’ordre plus psychologique doit sans doute aussi être retenue, liée à la nature même de l’économie de marché. Cette dernière, par définition, fait intervenir des milliers, voire des millions, d’individus (personnes physiques, entreprises, producteurs, consommateurs, usagers et prestataires de services…) qui effectuent des choix grâce au marché. S’ils le font sans se concerter, leurs actions n’en ont pas moins des conséquences globales mais non voulues, sans qu’ils aient même la capacité de les éviter.

Comme l’écrit Joyce Appleby, « dans une économie de marché libre, même si certains ont plus de pouvoir que d’autres, personne n’est aux commandes. Tous les aspects matériels de l’économie […] dépendent de choix personnels et institutionnels [11] ».

La complexité des interactions économiques peut ainsi donner l’impression à beaucoup de ne pas avoir totalement prise sur les événements. L’aspiration à retrouver le contrôle peut donc se traduire par une lecture complotiste des événements. Autrement dit, à la « main invisible » d’Adam Smith, le conspirationniste économique préférera les mains cachées de quelques conspirateurs tapis dans l’ombre, le rassurant ainsi sur l’origine et le déroulement des événements. Galbraith, pour réfuter les explications conspirationnistes, écrivait d’ailleurs :

« Personne n’était responsable de la grande catastrophe de Wall Street. Personne n’a manigancé la spéculation qui l’a précédée. Toutes deux furent le produit du choix et de la décision libres de centaines de milliers d’individus [12]. »

Cette dimension psychologique a certainement eu un impact considérable lors de la crise des années 1930. Il faut rappeler, en effet, que les années 1920 furent des années de forte croissance économique, particulièrement aux États-Unis. En Europe on parle des « Années folles » tandis que les Américains évoquent les « roaring twenties » pour évoquer ces années d’opulence. Maury Klein décrit très bien dans son livre cette atmosphère euphorique, cet optimisme sans limites qui voyait s’ouvrir une « Nouvelle Ère » grâce au développement du confort matériel, de la mobilité grâce à l’industrie automobile et de l’argent facile. Il évoque l’été 1929 qui fut celui « de tous les plaisirs[13] », l’« Amérique de l’abondance [14] », la « belle vie [15] » et les « profits astronomiques [16] ». Galbraith cite l’économiste Charles Amos Dice qui caractérisait cette époque par sa « vision de l’avenir ainsi que par son espoir et son optimisme illimités ».

Ainsi, lorsque le krach et la crise détruisirent ce paradis, les contemporains eurent sans aucun doute une étrange impression de « fin du monde ». Tous leurs repères avaient disparu, l’univers d’abondance et de richesses qu’ils avaient connus jusque-là n’existait plus. Galbraith écrit lui-même qu’un « sentiment d’impuissance totale [17] » s’était répandu dans toute la population. Dans ce contexte, la théorie du complot offrait la consolation d’une lecture facilement compréhensible du chaos provoqué par l’effondrement boursier.

 

Notes :
[1] John Kenneth Galbraith, La crise économique de 1929. Anatomie d’une catastrophe financière, Paris, Payot et Rivages, 2008, pp. 42-43.
[2] Maury Klein, Le krach de 1929, Paris, Les Belles Lettres, « Histoire », 2009, p. 250.
[3] Ibid., p. 300.
[4] Cité par Jean-Pierre Rioux, « Les 200 familles ou l’argent-roi », Les Collections de L’Histoire, n° 33, octobre-décembre 2006, p. 41.
[5] Ibid., p. 43.
[6] Ibid., p. 43.
[7] Marie-Anne Matard-Bonucci (dir.), Antisémythes. L’image des juifs entre culture et politique (1848-1939), Paris, Nouveau Monde éditions, 2005, p. 20.
[8] Reproduit dans Collectif, Dessins assassins ou la corrosion antisémite en Europe. 1886-1945, Fayard/Mémorial de Caen, 2018, p. 203.
[9] George Lachmann Mosse, Les racines intellectuelles du Troisième Reich, Paris, 2008, pp. 41-43.
[10] Maury Klein, op. cit., p. 107.
[11] Joyce Appleby, Capitalisme. Histoire d’une révolution permanente, Paris, Piranha, 2016, p. 308.
[12] John Kenneth Galbraith, op. cit., pp. 42-43.
[13] Maury Klein, op. cit., p. 21.
[14] Ibid., p. 41.
[15] Ibid., p. 135.
[16] Ibid., p. 207.
[17] John Kenneth Galbraith, op. cit., p. 262.