Le magazine créé il y a 45 ans par Gotlib nous offre 100 pages de franche rigolade autour des théories du complot.

Fluide Glacial, hors-série n° 93, décembre 2020.

Goscinny l’a dit : « Si on avait vu Hitler sous l’angle grotesque, petit bonhomme agité, disant des stupidités, si autour de lui les gens avaient ri, au lieu de le prendre au sérieux, ça aurait économisé quelques millions de morts… » Et tandis que que Conspiracy Watch s’emploie très sérieusement à alerter ses lecteurs sur la nocivité des théories du complot, voire à les étouffer dans l’œuf, Fluide Glacial consacre ces jours-ci un numéro entier à « l’opium des imbéciles ». Saluons-en l’augure !

Fluide, c’est le journal « d’Umour et de Bandessinée » créé en 1975 par Marcel Gotlib, qui a fêté cette année, le 1er avril (si, si…), ses 45 ans de farces et attrapes. Gotlib, c’est celui qui, quelques années auparavant dans Pilote, déconstruisait avant tout le monde le complot supposé de « l’anti-France » en le ridiculisant avec son super-héros en béret, en Damart et en charentaises : Superdupont. Dessiné dans Fluide par Alexis puis par Jean Solé, notre super-héros cocorico a souvent écrasé sur le nez de ses adversaires un bon camembert bien de chez nous, façon slapstick. Le numéro de Fluide qui paraît aujourd’hui s’inscrit dans cette tradition.

Il s’ouvre sur une assemblée de reptiliens qui a du souci à se faire : leur opération de domination du monde stagne méchamment. La raison ? Une concurrence – forcément déloyale – des francs-maçons, des Juifs, des Illuminati, de la CIA et autres officines malfaisantes qui reluquent le même objectif qu’eux ! « Sans compter l’arrivée de nouveaux groupes : les humoristes de YouTube ou les femmes à poil qui envahissent l’Internet » se désole celui qui semble être leur rapporteur. Au scénario de cette première histoire, Bernstein, l’auteur de l’album « Les Complotistes – Tout s’explique même n’importe comment » écrit et dessiné en collaboration avec Fabrice Erre, chez Dupuis (on vous en reparle bientôt). Bernstein, comme par hasard !… Le dessin, en noir et blanc, de Lamare rappelle précisément celui du dessinateur Alexis.

« Lézards premiers », par Bernstein & Lamare (source : Fluide Glacial, hors-série n° 93, décembre 2020).

À la suite de cette première BD introductive, l’excellent Lecroart nous fait rencontrer les « Illuminabrutis », un ramassis d’anti-vaccins, de sceptiques du 11-Septembre,  d’espions supposés de la CIA, de chats-licornes, de lanceurs d’alerte affirmant que certaines ondes électriques transmettent le SIDA… Plus loin, B-Gnet revisite les complots de Shakespeare… Plus loin encore, un article repère les « vaccins trop curieux » bourrés de puces de Bill Gates, comment le gouvernement américain a organisé le 11-Septembre pour justifier l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak, comment Michael Jackson après avoir été noir puis blanc pour mieux recueillir des informations stratégiques auprès des enfants, s’en est retourné ensuite auprès des siens : les petits hommes verts…

Terre plate et soucoupes volantes

On s’arrête un instant sur cette histoire de Mo/CDM qui nous montre un savant aux prises avec des « ultra-rationalistes » payés par les services secrets pour argumenter contre les fake news. Ces derniers repèrent en lui… un sceptique, donc un ennemi, tant il est vrai que sans les sceptiques, les fake news n’existeraient pas… Il y a la BD de Thiriet dont la parodie du Journal de 20h, où il invite Léandri, pilier historique du journal, tourne au joyeux délire.

La nostalgie n’est pas absente comme dans cette parodie des Pilotoramas d’antan qui explique au jeune lecteur crédule que la Terre est plate et survolée pa les soucoupes volantes. Prieur & Malgras nous enseignent que la menace communiste était en réalité extraterrestre tandis qu’Hugot s’intéresse à un philosophe, Socrate, à l’origine de la fake news de l’Atlantide, sauf que par ailleurs, on n’est pas sûr que Socrate lui-même ne soit pas une invention de Platon…

Isa et Gaudelette nous montrent des ayatollahs-féministes qui font embarquer un importun supposé masculiniste pour qu’il soit rééduqué dans un Centre Chantal Montellier, allusion à l’autrice militante féministe, fondatrice du Prix Artemisia à qui l’on doit une BD impressionnante, un petit chef d’œuvre aux accents complotistes parue dans Métal Hurlant, Shelter, qui imagine un supermarché coupé du monde en raison d’une attaque nucléaire et dont la direction impose une organisation autoritaire structurée autour du mépris de classe et, bien entendu, de la domination masculine sur les femmes. Bref, 100 pages de franche rigolade.

Reste ce paradoxe : si ce numéro s’emploie à tourner en dérision les clichés et les poncifs du complotisme, ne risque-t-il pas d’affaiblir du même coup la nécessaire vigilance que nous prônons à son sujet sur Conspiracy Watch ? Déjà Gotlib avait un temps arrêté Superdupont car le Front national s’y reconnaissait un peu trop ! Mais toute observation bien menée s’appuie sur un regard critique, et c’est celui-ci qu’il nous faut développer, même au risque de l’humour.