Dan Brown, romancier conspirationniste
Le Monde 2 : Passons aux romans de Dan Brown. Ils ne font pas que vous amuser. Ils paraissent vous inquiéter. Pourquoi ?

Pierre-André Taguieff : Dan Brown est un faiseur, qui connaît les ficelles. Et il faudrait mentionner de très nombreux autres noms d’auteurs, moins célèbres. Cela dit, il me semble qu’à travers des formes littéraires, ludiques et cinématographiques souvent séduisantes, se construit une machine de guerre antidémocratique. Ce qu’on peut craindre, c’est qu’en consommant ces produits culturels, nos contemporains s’habituent à percevoir les événements et les formes de la vie sociale à travers les lunettes du complotisme : des événements n’auraient pas eu lieu (on connaît les rumeurs négatrices portant sur les chambres à gaz homicides des camps d’extermination nazis, ou sur les attentats antiaméricains du 11-Septembre), des morts accidentelles seraient des meurtres déguisés, des catastrophes naturelles ou des pandémies seraient le résultat de complots criminels, la démocratie ne serait pas ce qu’elle paraît être : dans ses coulisses grouilleraient des sociétés secrètes luttant entre elles pour le pouvoir.

Ce qui me paraît moralement détestable dans Da Vinci Code, c’est que Dan Brown présente, comme réels ou historiques, des faits qui relèvent de la fiction. Il commence son roman par un prétendu énoncé des faits historiques, un prologue où il écrit sous la rubrique « Les Faits » : « La société secrète du Prieuré de Sion a été fondée en 1099, après la première croisade. On a découvert en 1975, à la Bibliothèque nationale, des parchemins connus sous le nom de Dossiers secrets, où figurent les noms de certains membres du Prieuré, parmi lesquels on trouve Sir Isaac Newton, Botticelli, Victor Hugo et Leonardo Da Vinci. »

Les millions de gens qui lisent ces lignes se disent que le « Prieuré de Sion » a effectivement été fondé, en 1099, par Godefroy de Bouillon. Or cette société secrète n’a jamais existé. Elle est l’invention d’un certain Pierre Plantard (dit Plantard de Saint-Clair), un ancien « collabo » pétainiste, qui s’imaginait descendre des Mérovingiens, et plus lointainement, de Jésus et Marie-Madeleine !

L’ennui, c’est qu’un précédent best-seller, l’ouvrage pseudo-historique signé Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, Holy Blood, Holy Grail (1982) (L’Enigme sacrée, 1983), avait largement diffusé les billevesées de Plantard. Celui-ci était un mythomane doublé d’un escroc, et avait fondé, en juin 1956, une association loi de 1901 : le « Prieuré de Sion ». Le Prieuré de Sion existe donc bien, mais comme association ! Et les « Dossiers secrets » sont des faux fabriqués par Plantard et l’un de ses acolytes. A partir de là, le roman de Dan Brown prend un tout autre sens.

Le romancier cible par ailleurs l’Eglise catholique, et laisse entendre que l’Opus Dei est une société secrète de type criminel. Dan Brown joue un peu son abbé Barruel, mais contre l’Eglise. Il surestime l’importance, il criminalise ça et là, il lance son venin, il reprend une légende lancée par un mégalomane et un mystificateur, alors qu’elle avait été dénoncée, en 1988, par Gérard de Sède, écrivain et journaliste français (1922-1994), qui avait lui-même contribué à lui donner une crédibilité auparavant.

Dan Brown avait les moyens d’éviter de cautionner ce mensonge au moment où il écrivait son roman. Il n’a pas daigné se documenter sur la question. Dans Anges et démons, écrit avant Da Vinci Code, c’est le mythe illuministe qu’il reprend à sa manière et remet en circulation avec des assassinats, des sociétés secrètes. Tout s’explique par des complots. A sa manière, il relance l’idée qu’il y a une lutte pour le pouvoir mondial et qu’elle est une affaire de sociétés secrètes.