Le respect des principes, règles et recommandations de l’encyclopédie collaborative en ligne a permis qu’elle ne se transforme pas en caisse de résonance des théories complotistes autour de la pandémie de coronavirus.

Montage CW.

Quand on cherche « coronavirus » ou « Covid-19 » dans un moteur de recherche, les articles de Wikipédia apparaissent, comme beaucoup d’autres requêtes, en tête des résultats. Cela tient au mode de fonctionnement des moteurs qui privilégient les sites très visités (Wikipédia fait partie des dix sites web les plus consultés dans le monde) et qui disposent de nombreux liens entrants et sortants.

Wikipédia a longtemps été pointé du doigt comme peu fiable, au motif que n’importe qui peut modifier les articles. Cette dimension collaborative (l’implication d’un grand nombre de contributeurs, surtout en période de crise, quand l’événement est en train de se dérouler), associée à toute une batterie de règles et de procédures, s’est avérée, en fait, très efficace quand il s’est agi de faire face au torrent de rumeurs et de théories alternatives relatives au virus et à la gestion de la crise sanitaire, qui se déversent, depuis des mois, sur les réseaux sociaux et au-delà.

Comme c’est le cas dès qu’un événement survient, le public s’est massivement tourné vers Wikipédia (975 millions de pages vues sur la version francophone pour le seul mois de mars 2020). Selon Wiki Rider, un blog spécialisé dans le suivi de l’actualité wikipédienne, « la pandémie a eu un fort impact sur la consultation de Wikipédia en langue française. » Parmi les 10 articles les plus consultés en mars, 9 concernaient directement ou indirectement le Covid 19. « Il n’est pas fréquent que les articles soient consultés plus d’un million de fois par mois » note Wiki Rider. « En 2019, ce ne fut le cas qu’à trois reprises [pour les entrées] Cathédrale Notre-Dame de Paris, Jacques Chirac et Karl Lagerfeld. »

L’autre fait marquant, c’est la réactivité des wikipédiens, ces bénévoles qui rédigent, corrigent, complètent, actualisent les pages Wikipédia.

La page consacrée à la pandémie a été créée dès le 19 janvier, suivie le 23 janvier par une page consacrée au SARS-CoV-2. Ces pages s’enrichirent au fil des jours et enflèrent, à tel point qu’il devint nécessaire de décliner la page pandémie en pages spécialisées par zones géographiques (Pandémie de Covid-19 en Italie le 27 février, Pandémie de Covid-19 en France le 29 février), ou par thématiques (« Xénophobie et racisme liés à la pandémie de Covid-19  » le 26 février, « Conséquences économiques, sociales et environnementales de la pandémie de Covid-19  » le 15 mars).

Sur le modèle de la Chronologie de la pandémie de Covid-19 (créée le 25 février), une Chronologie de la pandémie de Covid-19 en France fut ouverte le 24 mars : elle documente jour après jour le nombre de cas et de décès, les alertes, les mesures prises par les autorités, les propos et déclarations des ministres, les interventions publiques de scientifiques.

Très vite, certaines pages cristallisent des controverses : c’est naturellement le cas de la page « Développement et recherche de médicaments contre la Covid-19  » (ouverte le 24-mars). Celle-ci, à l’instar des pages « Chloroquine  » et « Hydroxychloroquine », plus anciennes, sera le théâtre de batailles rangées mobilisant des références à des études et à des essais cliniques autour des thèses du Pr Didier Raoult, qui déboucheront sur la création le 28 juin d’une page dédiée à la « Controverse sur le traitement de la maladie à coronavirus 2019 par l’hydroxychloroquine  ».

L’apparition des premières rumeurs et théories du complot va également donner lieu à la création d’une page dédiée (« Désinformation sur la pandémie de Covid-19  ») à partir du 26 mars 2020. Leur prolifération contraint les contributeurs à structurer cette page en dix sections (théories du complot, étendue de la pandémie, désinformation médicale, désinformation liée aux systèmes et aux autorités, désinformation par pays et secteurs, désinformation des gouvernements, régimes alimentaires), elles mêmes décomposées en une centaine de sous-sections (une arme biologique chinoise, une arme biologique américaine, théories du complot d’inspiration antisémite, une opération d’espionnage, régime de contrôle de la population, affirmations que le coronavirus n’est pas nouveau, fabrication artificielle du virus, publications détournées, fabrication sur la base du virus du sida, etc.). Chacune de ces théories ou rumeurs est documentée. La section « Notes et références » de la page consacrée à la désinformation compte à elle seule 427 sources.

Les pages créées au fil des semaines dressent ainsi un tableau factuel, documenté et, pour la plupart d’entre elles, remarquablement à jour. Les contributeurs veillent à actualiser les informations jour après jour.

Un afflux de nouveaux contributeurs

Comme c’est le cas pour chaque événement majeur ou crise, une vague de nouveaux contributeurs est venue s’ajouter au socle traditionnel de « wikipédiens ». « Plusieurs visions vont s’opposer [pour documenter l’épidémie]. Les nouveaux contributeurs ont tendance à produire très rapidement du contenu et à documenter le sujet avec une approche journalistique », observent les chercheuses Caroline Rizza et Sandrine Bubendorff, qui étudient l’encyclopédie libre depuis trois ans au sein de l’Institut Interdisciplinaire de l’Innovation:

« Les contributeurs plus réguliers témoignent d’une pratique spécifique pour ce type d’article, à savoir ne pas intervenir immédiatement. Ils attendent un ou plusieurs jours que les contributions se stabilisent de manière à réviser l’article plus en profondeur sur le fond et la forme. Ils ont donc plutôt une approche encyclopédique. Ils réfléchissent à l’évènement traité sous l’angle du savoir : l’information doit durer dans le temps. […] Les contributeurs réguliers interviennent d’ailleurs en général dans un second temps sur les pages liées aux crises, une fois que les contenus produits simultanément à l’événement se stabilisent. Ils effectuent un travail éditorial en éliminant les anecdotes pour ne garder que la synthèse importante, en restructurant les pages, en améliorant les sources… »

Caroline Rizza et Sandrine Bubendorff ont observé une intense activité au niveau des pages secondaires de Wikipédia (fils de discussion propre à chaque article, bistro) destinées aux échanges entre contributeurs : « Les premiers débats sont en général sur la pertinence même de créer une page dédiée ou non : est-ce que les faits sont suffisamment importants pour paraître dans une encyclopédie ? […] Ces débats sont intéressants puisqu’ils permettent de voir comment les événements sont hiérarchisés. Avec toujours sur Wikipédia, cette volonté de produire du savoir encyclopédique, pérenne ».

Primauté de sources fiables et « reconnues »

Le mensuel californien Wired a entrepris de comprendre « comment Wikipedia protége de la propagation de la désinformation sur les coronavirus ». « Les articles sur les coronavirus sur Wikipédia en anglais sont surveillés par près de 150 éditeurs intéressés et experts en médecine et en santé publique. […] Une fois qu’un article a été signalé comme ayant trait à la médecine, il est inspecté de très près. Alors qu’un article du New York Times ou du Wall Street Journal constitue généralement une source fiable pour Wikipédia, les rédacteurs médicaux exigent des contributeurs qu’ils s’appuient sur des articles de revues à comité de lecture et des auteurs affiliés à des centres de recherche de premier plan ».

Dans la version francophone, les débats ont également été vifs entre contributeurs pour savoir quelles sources scientifiques prendre en compte : « Ne faut-il parler que des articles scientifiques publiés ? Faut-il intégrer les articles en cours de relecture par les pairs ? » Les contributeurs réguliers y rappellent régulièrement aux nouveaux que Wikipédia ne traite que des sources secondaires. « Il faut que l’information existe ailleurs pour être citée dans Wikipédia, et ces sources doivent faire consensus. Le contenu mis en avant doit donc être vérifié, crédible, ce qui impose une temporalité différente de la mise en ligne d’informations de sources primaires ». Pour illustrer cette problématique, Caroline Rizza et Sandrine Bubendorff évoquent le débat sur les meilleures sources à utiliser pour référencer les chiffres de nombres de cas et de décès liés à l’épidémie de Covid-19.

La capacité de Wikipédia à résister à l’infodémie et à publier des informations fiables agrégées repose sur ses principes fondateurs (comme la pertinence encyclopédique ou la neutralité de point de vue) et ses règles (comme la primauté de sources secondaires) qui encadrent l’activité des contributeurs et permettent de trancher les fameuses controverses et autres « guerres d’édition ».

L’une des plus récentes décisions de l’encyclopédie en ligne fut ainsi d’avoir dissocié, le 16 novembre dernier, la page consacrée à l’ancien quotidien généraliste France-Soir de celle concernant le site Francesoir.fr dirigé par Xavier Azalbert et devenu un blog faisant la part belle aux théories du complot en tous genres.

Le respect de ces principes, règles ou recommandations repose sur des outils techniques, comme les alertes (qui permettent de détecter immédiatement et de rectifier les fausses informations, volontaires ou pas) ou encore les bandeaux d’édition (qui signalent au lecteur la qualité ou les insuffisances de l’article) ainsi que sur des mécanismes plus informels comme les discussions sur une page dédiée. Et qui ont permis que Wikipédia ne se transforme pas en caisse de résonance des théories complotistes autour de la Covid-19.

 

Sources : Wired, 15 mars 2020 ; I’MTech, 28 avril 2020 ; Sciences & Avenir, 26 mai 2020 ; Labo Société Numérique, 23 septembre 2020.

Voir aussi :

Que faire contre la désinformation russe ?