Complotistes : le ras-le-bol de Charlie Hebdo
Depuis l’incendie qui a ravagé les locaux de Charlie Hebdo dans la nuit du 1er au 2 novembre 2011, les messages ne cessent d’affluer à la rédaction du journal satirique. Avec, toujours, la même question : « Que sont devenus les cinq militants de la Ligue de Défense Juive arrêtés par la police ? » !

L’antienne revient si fréquemment qu’elle a conduit Charlie Hebdo à poster, le 18 juin dernier sur son compte Facebook, un message en forme de mise au point :

« A nos amis complotistes : le seul témoignage recueilli la nuit de l’incendie parlait de 2 personnes cagoulées fuyant les lieux, la police n’a arrêté personne, et, désolés pour vos fantasmes lourdauds, rien ne laisse penser que la LDJ soit mêlée à cette histoire. (…) On en a un peu marre des messages à la con qui nous demandent pourquoi on ne dit pas que c’est La Ligue de Défense Juive qui a fait le coup ».

L’Intoxicatrice

On peut retracer sans difficulté l’origine de la rumeur : c’est le site conspirationniste Wikistrike qui l’a diffusée en « exclusivité » le 8 novembre 2011 (assorti d’un ruban “Breaking News”) sous la signature d’une dénommée “L’Informatrice”. Derrière ce pseudonyme se cache un blogueur anonyme spécialisé dans la diffusion d’intox. Apparu sur Twitter à l’été 2011, “L’Informatrice” se présente comme une « journaliste politique [travaillant] actuellement dans un grand quotidien ». Elle serait aussi « femme rabbin dans la vie privée »

Dénonçant « une machination au détriment de la communauté musulmane », le texte de “L’Informatrice” affirmait que « de source policière confidentielle », « un commando de 5 hommes pro-israéliens membres de la LDJ » aurait été arrêté et placé en garde à vue. Promettant « plus d’informations à venir », Wikistrike annonçait même dans une mise à jour que les gardés à vue étaient passés aux aveux. Repris sur plusieurs sites d’extrême droite ou islamiste (Egalité & Réconciliation, d’Alain Soral ; Alterinfo.net, de Zeynel Cekici ; le blog du Parti solidaire français, de Thomas Werlet ; Al-Manar, le site du Hezbollah libanais), l’intox a rapidement disparu du site Wikistrike.

Mais la théorie du complot n’a pas attendu le coup d’éclat de ce petit site de désinformation pour s’emparer de l’affaire : « Dès que l’annonce de l’incendie a été faite par les médias, il y a eu des “théories” qui ont circulé sur le Net, explique Charb, le directeur de Charlie. Ces théories répondaient à la question “à qui profite le crime?”. Pas aux musulmans puisqu’ils étaient montrés du doigt, mais évidemment aux Juifs et à l’extrême droite ».

“Inside job”, “opération sioniste”, “arnaque aux assurances”, etc.

Ainsi le conférencier conspirationniste Salim Laïbi, alias Le Libre Penseur, écrivait le 2 novembre sous le titre « La tartufferie Charlie Hebdo : Un “Inside Job” ! » : « C’est un flagrant délit de complot ! (…) Comme par hasard, on nous sort un cocktail Molotov turque (sic) juste quand il faut car vu la situation socioéconomique, il faut que le système fasse un contre-feu pour amuser le peuple… » Le même jour, le blog Antipropagande osait l’analogie avec l’incendie du Reichstag avant d’affirmer péremptoirement : « cet attentat a été causé par les amis de Charlie Hebdo pour faire mousser les ventes. (…) C’est une opération sioniste pour faire vendre ». Le lendemain, Alterinfo.net soutenait que « le crime profite en premier chef au journal satirique. Il s’est fait une très belle publicité toute en se faisant passer pour un héro et une victime au même temps » (les fautes d’orthographe sont d’origine).

Complotistes : le ras-le-bol de Charlie Hebdo
La thèse de l’arnaque aux assurances a aussi été suggérée par certains sur les réseaux sociaux et jusque dans un texte publié sur le site d’extrême gauche Article11 – quoiqu’un peu honteusement nichée au fond d’une note de bas de page. « C’est l’autre explication de l’incendie, commente Charb. Charlie, en grave situation financière aurait tout fait pour se faire incendier afin de doper les ventes et de toucher une mirobolante assurance… La situation financière de Charlie n’est, certes, pas très brillante depuis quelques années, mais elle ne s’est guère arrangée depuis l’attentat ».

Et l’enquête de police, où en est-elle huit mois après les faits ? « Aujourd’hui on ne sait toujours pas qui a commis l’attentat. La seule chose que l’on sait, c’est que le pirate qui a neutralisé notre site internet le jour de l’attentat est un islamiste turc. Et tous les connards qui m’ont menacé de mort par mail et chez qui la police a fait une descente sont tous proches ou sympathisants de la mouvance islamiste ».