Saluée par les uns, déplorée par les autres, la décision prise au cours de la semaine dernière par plusieurs médias français (Le Monde, BFM-TV, Europe 1, RFI, France 24, RTL…) de ne plus publier les photos d’auteurs d’attentats – voire, comme Europe 1, de ne plus donner leurs noms – pose inévitablement la question de son impact en matière de complotisme. Quels sont les arguments en présence ?

C’est le psychanalyste Fethi Benslama qui a proposé l’idée d’« un pacte par lequel tous les médias s’engagent à ne mentionner les tueurs que par des initiales, à ne pas publier leurs photos, à ne pas donner de détails biographiques qui permettent de les identifier ».

Pour éviter l’héroïsation posthume des terroristes, le psychiatre et anthropologue Richard Rechtman est allé jusqu’à suggérer « que les responsables politiques décrètent l’anonymat obligatoire de tout auteur d’atrocités, l’interdiction de diffuser ses images, ou tout renseignement sur son identité, l’interdiction de relayer le moindre élément permettant de l’identifier, bref de classer secret-défense tout ce qui concerne les personnes commettant ces attentats. (…) Rendre impossible l’identification des assassins est une façon de faire que personne ne puisse s’identifier à eux. Que celui qui souhaite mourir avec la gloire sache qu’il mourra dans l’anonymat le plus total. »

Un cadeau fait aux complotistes ?

Journaliste à France 24 et spécialiste du djihadisme, Wassim Nasr est résolument opposé à cette nouvelle doctrine :

« Si nous ne donnons pas la photo, l’identité des terroristes ou des éléments sur leur parcours, qui va le faire ? Si nous ne le faisons pas, l’espace laissé vide sera très vite occupé par les autres, en l’occurrence les complotistes et l’Etat islamique à la communication redoutablement efficace. (…) Regardez déjà le nombre de hoax ou de théories du complot qui ont été évoquées au lendemain de l’attentat à Nice [une vidéo faisait notamment croire que le terroriste Mohamed Lahouiaej-Bouhlel avait été capturé vivant, NDLR]. L’extrême-droite surfe également dessus en assurant : "vous voyez, le gouvernement ne veut pas nous montrer que ce sont des Arabes". Par ailleurs, nous ne vivons plus en vase clos. Si certains médias refusent de donner leurs identités, d’autres le feront ».

Pour le journaliste David Thomson (RFI), également spécialiste du djihadisme, « la "djihadosphère" compte déjà de nombreux héros que le grand public ne connaît pas. Certes, les médias de masse amplifient ce phénomène, mais l’essentiel ne se joue pas là. Ils sont d’abord des héros – positifs – aux yeux des leurs ; à l’extérieur, l’héroïsation se fait de façon négative. » Et de préciser, sur Twitter : « ce choix éditorial destiné à éviter un effet "star’Ac terroriste" n’aura (…) pas d’impact sur l’intensité terroriste en France. En revanche, une auto-censure des médias dans le traitement des attentats pourrait favoriser déni et complotisme ».

Dans une tribune au Huffington Post, le journaliste Mohamed Sifaoui fait valoir que « là où certains pensent réduire les noms des criminels au néant, nous disons juste que c’est une façon de laisser le monopole de l’information aux djihadistes eux-mêmes, aux sites complotistes et aux réseaux sociaux ».

Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, dénonce également une « fausse bonne idée » :

« Aujourd’hui, on a le sentiment que certains pensent comme en 1960 en oubliant que le torrent (le tsunami ?) Internet est passé par là ainsi que les réseaux sociaux et autres Twitter, Instagram, chats ou blogs parallèles. Supprimer les noms et photos va immédiatement alimenter la machine à fantasme : ceux qui pensent que c’est forcément le coup du Mossad ; que c’est celui des services secrets français ; qu’on veut leur cacher quelque chose ; que c’est pas net ; que ce sont des musulmans que le gouvernement couvrent pour ne pas alimenter l’islamophobie ; que ce ne sont pas des musulmans et donc que le complot est prouvé ; etc., etc. C’est donc faire le lit pour rien des complotistes de tous bords. C’est ouvrir la porte à tous les fantasmes et à toutes les violences. Car les noms circuleront quand même : les vrais, les faux, les tronqués … et tout le monde en prendra pour son grade, jusqu’au moment où des personnes décideront d’aller faire justice elle-même, persuadées que les "vrais" coupables n’ont pas été punis. Alors malheur au présumé coupable ; à leur famille… et à l’innocent ».

Le directeur de la rédaction de Marianne, Renaud Dély, argue quant à lui que « le fait de masquer une partie de cette vérité ne peut avoir qu’un effet contre-productif dévastateur pour la société elle-même. C’est courir le risque d’entretenir le poison du complotisme qui y fait déjà d’ores et déjà des ravages ».

Le directeur des rédactions du Figaro, Alexis Brézet explique à son tour que « le nom des terroristes est un élément d’information objectif essentiel pour comprendre ce qui se joue sur notre sol, et notre devoir est de le porter à la connaissance de nos lecteurs ou de nos internautes. Ne
pas le faire, ce serait alimenter les fantasmes complotistes »
.

« Le complotisme existe déjà ! »

Chroniqueur sur Europe 1 et professeur de philosophie, Raphaël Enthoven n’est pas de cet avis :

« S’interdire de donner les noms et de montrer les photos des terroristes alimenterait le complotisme ? Mais le complotisme existe déjà. (…) Donner le nom et le visage au nom du devoir d’informer ? Rien n’empêche d’analyser leur parcours et leur discours sans en faire des vedettes ».

Dès le mois de juin dernier, Raphaël Enthoven estimait que « les tueurs de Daech doivent rester anonymes [car] c’est le seul néant qu’ils redoutent ».

A l’inverse des médias ayant annoncé qu’ils ne publieraient plus de photographies des auteurs d’attentats, France Télévisions, Libération, Le Figaro, Mediapart et Marianne continueront à diffuser l’identité des terroristes.