L’accès à l’emploi, le partage des revenus entre profits et salaires, l’efficacité du système redistributif : toutes ces questions sont occultées par le discours de Chouard qui laisse croire que si l’Etat échappait à l’influence des banques, il pourrait assurer à chacun un revenu décent en créant de la monnaie.

Etienne Chouard interviewé par Vincent Lapierre (Le Média pour tous/YouTube, 6 août 2018 ; capture d’écran)

Le 6 août 2018, « Le Média pour tous », la chaîne YouTube récemment lancée par Vincent Lapierre, un collaborateur de longue date du site Egalité & Réconciliation d’Alain Soral, a mis en ligne un entretien de 14 minutes avec Etienne Chouard. Il y est notamment question de tirage au sort, de fascisme et d’antifascisme, d’Union Européenne et d’« oligarchie ploutocratique ». Un long passage est plus spécifiquement consacré à la monnaie. Les propos de Chouard dénotent en effet une incompréhension totale des questions monétaires. En vertu du principe de charité on peut donc présumer que cette incompréhension est à la source des nombreuses erreurs qui depuis des années émaillent son discours. Sans engager de polémiques idéologiques ou politiques qui seraient largement justifiées, je me limite donc ici à des explications historiques et économiques qui devraient permettre à Etienne Chouard de rectifier son discours s’il veut bien les prendre en compte.

Dès les premiers instants de cette vidéo, Chouard affirme que « la souveraineté politique procède de la souveraineté monétaire ». C’est une erreur logique et historique. Logiquement, c’est lorsqu’une puissance politique souveraine existe qu’elle s’empare ou crée l’instrument monétaire de cette souveraineté. Par exemple, en 1775, le Congrès continental de Philadelphie qui conduit la lutte contre le colonisateur britannique décide la mise en circulation du « Continental Currency Dollar » pour rompre avec la Livre Sterling, monnaie du colonisateur. Le pouvoir politique (le Congrès représentatif des différentes « colonies » en lutte pour leur indépendance) précède la création d’un pouvoir monétaire. De même, en 1860, lorsque la Savoie est rattachée à la France, elle disposait de sa propre monnaie et de sa banque d’émission. Les libéraux français de l’époque, déjà partisans de la concurrence des monnaies, voulaient maintenir le pluralisme monétaire, le pouvoir politique en a décidé autrement et la Savoie, comme le Comté de Nice, sont entrés dans l’espace monétaire géré par la Banque de France où le franc avait cours légal. On peut multiplier les exemples, c’est le détenteur de la souveraineté politique qui s’efforce – et parvient le plus souvent – à contrôler la monnaie qui devient un attribut de cette souveraineté.

Une erreur historique majeure

Cela nous conduit à une autre erreur de Chouard. Il prétend que « les banques privées ont volé [1] la création monétaire aux Etats depuis 1694 avec la création de la Banque d’Angleterre ». C’est là une erreur historique majeure. La création monétaire par les banques commerciales remonte au moins au Moyen-Age. Ce sont des marchands qui vont créer l’activité consistant à recevoir des monnaies métalliques en échange de lettres de change. Les autres marchands, porteurs de ces lettres, pouvaient donc se déplacer pour participer aux grandes foires (Lyon, Champagne, villes hanséatiques, etc.) en réduisant les risques liés au transport des espèces métalliques. Ces marchands-banquiers – des entrepreneurs privés donc – vont créer un espace monétaire européen entre le XIIIe et le XVIe siècle. Ils vont aussi constater que les entrées et sorties d’espèces métalliques se compensent et qu’ils ont la possibilité d’émettre plus de lettres de changes que ce qui correspond à leur stock métallique : il y a bien création monétaire.

Certes les monarques disposent du monopole de la frappe des monnaies, mais pas de la création monétaire. Ces monnaies privées vont devenir un défi pour le pouvoir des Princes [2] qui ne vont avoir de cesse de prendre le contrôle de la création de monnaie à travers la création des banques centrales. Ces dernières sont toujours créées en lien avec le pouvoir politique et elles ne vont conquérir que très lentement un pouvoir de régulation sur la création monétaire. Par exemple, à ses débuts, la Banque d’Angleterre n’a une influence que sur les banques londoniennes. Même chose en France où le pouvoir de la Banque de France (créée à l’initiative du Premier consul) est l’objet de controverses. Aux Etats-Unis, on le sait, il faut attendre 1913 pour qu’une véritable Banque centrale soit mise en place. Pendant longtemps les Etats-Unis ont fonctionné en système de « banque libre » [3].

Pièce de 40 francs or “Bonaparte Premier Consul” (1840 ; CGB Numismatique Paris).

Historiquement donc, les activités bancaires et la création de monnaie sont le fait d’acteurs privés. Et, parce que le pouvoir politique entend bien être souverain, on assiste à un long et complexe processus de renforcement du contrôle étatique sur l’activité bancaire. Une étape décisive de ce contrôle public accru se situe après la crise de 1929 (Glass Steagall Act de 1933 aux Etats Unis, renforcement du contrôle de l’Etat sur la Banque de France par le Front Populaire…) et se prolonge jusqu’au début des années 1980. A partir de cette période, la déréglementation bancaire et financière s’amplifie, conduisant à la multiplication des crises financières. En parlant d’un « vol » de la création monétaire par les banques commerciales depuis le XVIIe siècle, Chouard empêche de penser le vrai problème : quel degré et quelles modalités de contrôle étatique des activités financières doit-on mettre en place ? Cette question, Chouard ne peut pas la poser, puisqu’il part du principe que « les banques » ont pris le contrôle des Etats, du personnel politique et des médias. On ne peut donc rien changer à l’ordre social. La vision complotiste d’un pouvoir bancaire unifiés (par qui ? comment ?) est aussi une vision désespérante. Les dominants règnent sans partage, leur pouvoir ne peut pas être ébranlé !

Un discours sans fondement scientifique

Mais la principale erreur réside dans la confusion que Chouard opère entre la « monnaie » et le « revenu ». Dans une économie monétaire, les différentes grandeurs économiques (production, revenu, consommation, épargne, etc.) prennent une forme monétaire. Un salarié reçoit en contrepartie de sa participation à la production un salaire monétaire. Mais ce revenu ne vient pas de la monnaie – qui, encore une fois, n’en est que la forme. Il vient de la production [4]. Créer de la monnaie, sous forme de billets ou de monnaie scripturale, ne crée aucune valeur et aucun revenu si cette création de monnaie n’est pas étroitement articulée à la création de valeur.

Cette confusion apparait clairement lorsque Chouard avance que l’Etat doit pouvoir créer de la monnaie lorsqu’il emploie un médecin ou crée un hôpital. Mais lorsque l’Etat décide d’une dépense publique nouvelle, il opère en fait, sur la base d’un choix politique, un transfert d’une dépense privée vers une dépense publique. Pour cela, l’Etat doit prélever des impôts, c’est-à-dire transférer du revenu des agents privés à la puissance publique. En prétendant qu’il suffirait de créer de la monnaie pour financer la dépense publique, Chouard fait l’impasse sur la question de la fiscalité. Si aujourd’hui les services publics sont mis à mal, ce n’est pas parce que les banques empêchent l’Etat de mettre en œuvre une solution miracle et indolore (créer de la monnaie), mais parce que la fiscalité sur les profits et sur les hauts revenus a été réduite dans tous les pays depuis les années 1980 et que, dans le même temps, la libéralisation financière a ouvert des possibilités accrues de fraude fiscale à grande échelle. Mais Chouard ne traite pas de tout cela [5]. Cette confusion apparait encore plus clairement lorsqu’il déclare qu’une dépense publique est une création de monnaie et le prélèvement des impôts une destruction de monnaie. Lorsque nous payons nos impôts, nous transférons à l’Etat une partie de nos revenus sous forme monétaire. Mais aucune monnaie n’est détruite : le revenu est ainsi dépensé par l’Etat et pas par des agents privés. C’est encore plus vrai, bien sûr, lorsqu’il s’agit du paiement des cotisations sociales qui sont redistribuées sous formes de prestations versées sur critères sociaux. Il y a un débat légitime à avoir sur la part du revenu total qui doit être dépensée par les agents privés et la part qui doit servir à financer les services publics et les transferts sociaux. Mais laisser croire que la création de monnaie permettrait d’échapper à ce choix et que l’on pourrait dans le même temps faire des dépenses publiques et privées illimitées est une mystification qui fait passer à côté des véritables enjeux politiques.

Chouard commet la même erreur à propos des agents privés. Il déclare que lorsque quelqu’un a « besoin d’argent pour vivre », c’est « extravagant parce que la monnaie c’est facile à créer ». Mais lorsque « quelqu’un a besoin d’argent », cela signifie que son revenu est insuffisant. Ce n’est pas en créant de la monnaie que l’on résoudra ce problème mais en le faisant bénéficier d’un revenu supérieur. Par exemple d’un emploi rémunérateur, d’un salaire plus élevé, de prestations sociales plus généreuses. Les questions posées sont donc celles de l’accès à l’emploi, du partage des revenus entre profits et salaires, de l’efficacité du système redistributif. Toutes ces questions, politiquement et socialement essentielles, sont occultées par le discours de Chouard qui laisse croire que si l’Etat échappait à l’influence des banques, il pourrait assurer à chacun un revenu décent en créant de la monnaie. Dans la vidéo, Chouard évoque des expériences historiques où il y avait assez de monnaie et où du coup les hommes étaient généreux et non cupides. Mais il se garde bien de nous donner un seul exemple précis d’une telle expérience historique.

Au total, le discours de Chouard sur la monnaie n’a aucun fondement scientifique. Il joue sur les peurs, le complotisme (les banques qui « achètent » les médias) et sur l’illusion d’une solution miracle à tous les problèmes sociaux grâce à l’abondance de la monnaie. Ce faisant, il occulte les vrais problèmes, ceux qui correspondent à l’affrontement d’intérêts contradictoires entre les groupes sociaux : quel contrôle exercer sur le système bancaire et comment ? Quelle politique de plein-emploi ? Quel partage équitable des revenus ? Quelle fiscalité juste et redistributrice ?

 

Notes :

[1] Le vocabulaire de Chouard est à forte connotation morale et/ou religieuse. Il est question de « vol », de « vice », de « cupidité », « d’avarice », etc. On est ici dans le registre de l’indignation morale, non dans celui de l’analyse rationnelle. Chouard parle souvent de l’éducation populaire, mais son discours est aux antipodes d’une telle démarche. Il joue sur les peurs, les fantasmes, les préjugés de ses auditeurs et il ne leur donne jamais les outils intellectuels d’une compréhension des enjeux monétaires. Les innombrables « commentaires » qui accompagnent chaque intervention de Chouard sur internet sont révélateurs du fait que l’on se trouve du côté du psycho-affectif… avec tous les risques de dérive que cela comporte.

[2] Il existe sur ce point un ouvrage majeur : M.-Th. Boyer-Xambeu, G. Deleplace, L. Gillard, Monnaies privées et pouvoir des princes, Editions du CNRS/Presses de la FNSP, 1986.

[3] Les libertariens (Ron Paul aux Etats-Unis) et certains disciples de Hayek plaident un retour aux monnaies privées et à la liberté totale du commerce accordée aux banques. La régulation de la circulation monétaire s’opérant pour eux par la concurrence des monnaies, c’est-à-dire grâce à la « discipline de marché ».

[4] Et fondamentalement, si on adopte un point de vue marxiste, la valeur (de la production ou du revenu) provient du travail mis en œuvre pour produire.

[5] On trouve sur internet une vidéo où Chouard présente l’impôt sur le revenu comme une « arnaque ». Or, une position progressiste consisterait à défendre un impôt sur les revenus et un impôt sur les sociétés plus progressif, plus important et donc plus redistributif.

 

L’auteur : Alain Beitone est agrégé de sciences économiques et sociales et professeur honoraire en classe préparatoire B/L (lettres et sciences sociales). Il a publié l’année dernière avec Christophe Rodrigues, Économie monétaire. Théories et politiques (Armand Colin, 2017, 352 pages).