Au cœur du mois d’août dernier, un site conspirationniste chilien (El Ciudadano) mettait en ligne une interview de Dagoberto Palacios contestant les résultats de l’enquête officielle chilienne confirmant le suicide du président Allende dont nous commémorons aujourd’hui le 41ème anniversaire. Neveu du général putschiste qui était, le 11 septembre 1973, chargé de « prendre » le palais présidentiel de la Moneda à Santiago du Chili, Dagoberto Palacios prétend que c’est son oncle, le général Palacios, qui aurait achevé Allende d’une balle dans la tête. Les experts médicaux chiliens, les auteurs de l’enquête, la Cour suprême et jusqu’aux proches d’Allende, qui ont été les témoins de ses derniers instants, dissimuleraient la vérité pour des motifs obscurs… Journaliste, Thomas Huchon fut correspondant au Chili pendant trois ans. Il est l’auteur d’un documentaire sur le coup d’Etat du 11 septembre 1973 et d’un livre éponyme, Allende, c’est une idée qu’on assassine (Eyrolles, 2013). Pour Conspiracy Watch, il a accepté de commenter cette nouvelle théorie du complot sur la mort du président chilien. Son témoignage est suivi d’extraits de son livre.

Le « témoignage » de Dagoberto Palacios s’appuie sur une étude réalisée en 2011 en Uruguay à partir de documents provenant de l’autopsie réalisée cette même année par la justice chilienne (la dépouille d’Allende avait été exhumée pour déterminer les causes réelles de sa mort – NDLR). Pour une raison obscure, cette étude aurait été sciemment occultée par les enquêteurs chiliens… Cela va sûrement permettre à Dagoberto Palacios d’avoir droit à ses « 15 minutes de célébrité » selon la formule consacrée d’Andy Warhol, mais cela ne fait qu’ajouter une théorie du complot aux 17 autres qui avaient été comptabilisées par Hermes H. Benítez dans son livre Las muertes del Presidente Allende [Les morts du Président Allende] publié en 2006.

En effet, de Fidel Castro, qui proclamait que Allende était mort les armes à la main en résistant aux militaires, à ceux qui expliquaient que Allende avait été tué par des agents secrets cubains cachés dans le Palais, en passant par la thèse d’agents de la CIA qui auraient recréé avec les militaires la « scène » du suicide après avoir abattu le président, les théories sont nombreuses, variées, et bien souvent contradictoires.

Chacune permet à celui qui la défend de revendiquer une analyse de l’histoire et la validité de son mode d’action politique. Réécrire la fin d’Allende permet de changer le sens qu’il donnait à ses choix politiques, qui étaient très différents de ceux de ses contemporains de gauche (« le bulletin de vote plutôt que l’AK-47 »). Et permet de démontrer a posteriori que la voie allendiste vers le socialisme, cette « révolution dans la démocratie », n’est pas viable. CQFD.

Rentrons donc dans le détail de ce qu’avance Dagoberto Palacios, qui raconte comment son oncle a révélé être celui qui a tué Allende. Je précise que je n’ai pas parlé directement avec M. Palacios, je ne fais que traduire son témoignage paru sur le web :

« Le 18 février 1977, après avoir assisté au match de football entre le club brésilien de Flamengo et l’équipe nationale chilienne au stade National, nous sommes allés, mon père, mon oncle et deux amis généraux, dîner dans un restaurant. Juste avant de servir le repas, alors qu’ils buvaient un verre de vin, quelqu’un autour de la table a demandé à mon oncle, le général Palacios, "Que s’est-il passé avec Allende le jour du coup d’Etat, à La Moneda ?". Alors mon oncle nous a dit qu’il avait donné le tir de grâce à Salvador Allende. Tous le monde s’est regardé bizarrement, et la conversation a changé de sujet. En rentrant chez nous, mon père me fit jurer encore une fois sur ma vie que jamais je ne raconterai ce que j’avais entendu ce jour-là. "Tout ça reste gravé secrètement, tu dois protéger l’honneur de la famille". Au cours de ma vie, j’ai déjà raconté cette histoire, mais personne ne m’a cru. »

Jusqu’au mois dernier, personne n’avait apporté de crédit aux déclarations de Dagoberto Palacios. Il n’a d’ailleurs pas cru bon d’informer la justice chilienne des « secrets » qu’il détenait, attendant que l’enquête soit définitivement close pour s’exprimer publiquement.

Il faut dire que le témoignage qu’il rapporte aujourd’hui pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. Passons sur le fait que le Général Palacios prenait ainsi plus de risques de devenir le héros de la nation que celui de se voir poursuivi par la justice pour avoir abattu le président de la République en exercice, au milieu du palais de gouvernement, et que cette révélation faite à d’autres militaires ne pouvaient que lui accorder du prestige, en aucun cas lui causer des problèmes.

Pourquoi cette révélation vient-elle si tard, alors que la justice chilienne a ouvert une enquête sur la mort du président ? Pourquoi avoir tu depuis des années un secret si important ?

Pourquoi croire aujourd’hui le Général Palacios, alors que cet officier a passé sa vie au service d’une institution, l’armée du Chili, qui a menti, torturé et assassiné ceux qu’elle devait protéger ? Pourquoi croire aux rodomontades d’un homme qui a caché les crimes de la dictature et participé à la disparition massive de citoyens chiliens ?

Pour quel obscur motif Patricio Bustos, chef du service médico-légal chilien et donc en charge de l’autopsie lors de l’exhumation d’Allende en 2011, aurait-il dissimulé un rapport d’autopsie prouvant un second impact de balle sur le crâne du président ? Pourquoi cet homme, victime de la torture dans les geôles de Pinochet pendant la dictature, à la droiture et à la rigueur reconnue de tous, aurait-il caché le fait qu’un militaire soit responsable de la mort d’Allende ? Dans quel intérêt ?

Pourquoi la famille Allende, comme les proches du président, qui ont nié pendant toute la durée de la dictature la « thèse » du suicide – parce qu’ils ne voulaient pas exonérer Pinochet de ses crimes –, refuseraient aujourd’hui cette version ?

Les lecteurs auront compris que je ne crois pas à la théorie de Dagoberto Palacios. Après avoir passé près de dix ans à enquêter sur les circonstances de la mort du « Compañero Presidente », après des nuits entière à éplucher des éléments de preuves, à lire des témoignages, à interroger ceux qui étaient présents, comme Arturo J
iron, Carlos Jorquera, Anibal Palma… Eux savent. Eux y étaient. Ce jour-là, les militaires soutenus par les Etats-Unis leur ont tout pris. Leurs pays, leurs amis, leurs vies, leurs rêves. 41 ans après, leur vérité est encore une fois remise en cause par les falsificateurs de l’Histoire.

T. H.

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Extraits de Allende, c’est une idée qu’on assassine (Eyrolles, 2013) :

Mardi 11 septembre 1973. Santiago, capitale du Chili. Sur la place de la Constitution, les militaires encerclent le palais Présidentiel. Depuis plusieurs heures, les chars tirent des obus, les avions pilonnent… Les militaires encerclent le bâtiment colonial où se trouvent ceux qui résistent autour du Président Salvador Allende et tentent de sauver la démocratie.

Un peu avant 14h, alors que les résistants sortent en file indienne par la porte donnant sur la rue Morandé sous les coups de crosses et de poings des militaires, le Président Allende est déjà mort. Il a choisi sa fin.

Arturo Jirón, médecin du Président, Ministre de la santé du gouvernement de l’Unité Populaire, était sur place. Je l’ai rencontré à de nombreuses reprises au Chili. Un jour, il a enfin accepté de me raconter son 11 septembre. « Pour la dernière fois… »

13h00
« Mon dernier moment avec Allende, c’est à La Moneda, le jour du coup. Avant le début des combats, il nous a demandé de sortir du Palais. Il ne souhaitait pas de "héros inutiles". Seuls ceux qui savaient se battre pouvaient rester. Et, en toute logique, aucun de nous n’est parti. Pourtant, on ne savait pas se servir d’une arme à feu ! Mais nous sommes tous resté avec lui. Je vais même te dire que c’est un grand honneur que l’on soit tous restés avec lui, jusqu’à la fin. Je crois que le terme de courageux n’est pas approprié pour qualifier le comportement d’Allende ce jour-là. Il a été héroïque ! » m’a confié Arturo Jirón, le médecin personnel d’Allende.

13h30
Allende comprend que toute résistance est vaine. La bataille est perdue. Les combattants de La Moneda doivent rendre les armes. Au long de cette matinée épique, Salvador Allende a cherché à préserver, tant que faire se pouvait, l’intégrité physique de ses collaborateurs. Il ne veut pas « de héros inutiles », et a donné pour consigne à tous de se rendre. La trentaine d’allendiste se place, en file indienne, dans l’escalier qui donne sur la porte de Morandé 80 et, en remontant les marches, le président salue un par un ceux qui étaient prêts à mourir à ses côtés. La Payita ouvre la marche et brandit un drapeau blanc (en fait une blouse de médecin). Arrivé au bout de la file, Allende se dirige vers l’un des salons du premier étage. Quelques instants plus tard, une détonation retentit.

14h00
« J’ai entendu un coup de feu, m’a expliqué le docteur Jirón, et j’ai quitté la file pour aller voir ce qui se passait. J’ai passé la tête dans la pièce et j’ai vu le président Allende mort. À ce moment, Enrique Huerta a crié : “Le président est mort !” Moi, je suis parti annoncer à mes camarades la triste nouvelle. »

Les larmes coulent sur les joues d’Arturo Jirón. Le souvenir du corps sans vie de son président, de son ami, de son inspirateur, est trop fort. L’image, gravée dans sa mémoire, est la dernière qu’il garde de Salvador Allende. Il est environ 14h00 à Santiago et le président de la République vient de se donner la mort dans les ruines du palais présidentiel, attaqué par l’armée avec le soutien des États-Unis. Le début d’une dictature de dix-sept ans.

(…)

Mai 2013, Chili

Il aura fallu attendre presque 40 ans pour que la justice chilienne ouvre (enfin) une enquête officielle sur les conditions de la mort de Salvador Allende. Le 13 septembre 1973, au petit matin, sa dépouille est transportée par hélicoptère jusqu’à la ville de Quinteros, puis jusqu’à Viña del Mar. Dans le plus grand secret, les militaires font enterrer Salvador Allende dans une tombe qui ne porte pas son nom. Sont présents sa veuve, Hortensia « Tencha » Bussi de Allende, sa sœur Laura Allende, et un cousin, Eduardo Grove, le propriétaire de la tombe. « Ils n’ont même pas permis d’ouvrir le cercueil à la Tencha », soupire 40 ans après Patricia Espejo« Elle ne savait pas si c’était bien son mari qu’elle enterrait… Mais elle a eu un courage incroyable, tu sais. Devant les militaires, elle a crié : "On enterre ici Salvador Allende, Président démocratique du Chili. Je voudrais que vous, les employés du cimetière, vous le disiez à vos enfants. Et que jamais il ne lui manque une fleur". Elle a dit ça sans verser une larme. Elle ne voulait pas que les militaires la voient pleurer. »

Devant la tombe de la famille Grove, le soleil de cette fin d’après midi réchauffe l’air de l’automne. Patricia Espejo m’a accompagné sur ce qui fût la tombe du Président Allende pendant la dictature. Sur la tombe, un message est écrit à la main, probablement par un anonyme. « Vive notre Président Salvador Allende, qu’il repose en paix ». « 40 après, constate Patricia Espejo, il existe encore sur cette tombe des messages pour Allende ». Depuis 1990, le défunt président repose dans une tombe à son nom, dans le cimetière de Santiago. Pourtant, ici, à Viña del Mar, il est encore présent. « Les militaires ont essayé de le cacher, mais il reste à jamais dans le cœur du peuple chilien » conclut Patricia Espejo.

Il y a quelques jours, l’enquête sur la mort du Président Allende a été fermée par la justice chilienne. Elle conclut au suicide. Et ce n’est pas une surprise. Pourtant, durant des années, les thèses les plus folles ont circulées à propos de la mort de Chicho. Un livre a même été écrit, « Les morts de Salvador Allende », qui recense 17 scénarios différents pour expliquer son décès. Des versions empreintes de politique, pour permettre à l’un où à l’autre de tirer la couverture à lui. En vain, le temps passant, l’Histoire fait son œuvre. Et le choix personnel et politique de Salvador Allende ne peut être aujourd’hui nié par personne. Sa volonté de rester jusqu’au bout un démocrate n’aura été altéré ni par les bombes, les obus des chars, ou les tirs de mitraillettes sur le palais de la Moneda, ni par ceux qui prétendaient sauver le pays, et qui l’ont plongé dans un enfer de 17 ans.

« Je n’ai aucun doute sur le fait qu’il était prêt à se sacrifier. “Pour me sortir de La Moneda, ce sera les pieds devant !”, ou encore : “Je ne sortirai que dans un pyjama de bois !”, il le répétait. Je pense que ses discours au moment de mourir, qui sont une merveille, ont été dits avec cette tranquillité, cette sérénité, parce qu’il savait que ça pouvait arriver », m’a confié Jorge Arrate. Trente-cinq ans après les faits, il reconnaît enfin que Salvador Allende s’est donné la mort. Comme beaucoup d’allendiste, il avait nié la thèse du suicide pendant des années. « On l’a nié parce que ces gens, Pinochet et les siens, étaient tellement mauvais que l’on ne voulait pas les libérer de la responsabilité de notre mort. En réalité, ça ne change rien. Ils tuaient des milliers de personnes, alors, une de plus, une de moins… Le point clef c’est que, si quelqu’un tire des roquettes sur un bâtiment, c’est pour tuer ceux qui se trouvent à l’intérieur. Quand quelqu’un se défend contre des chars, des roquettes, avec une mitraillette, c’est parce qu’il est prêt à se faire tuer. Pour moi, cela revient au même qu’il se soit tué, où qu’on l’ait assassiné. De toutes les manières, ils l’ont tué. De toutes les manières, il s’est tué », dit-il la voix tremblante.

Ce souvenir de Jorge Arrate est riche : on y découvre un président qui annonçait sa mort si on cherchait à le chasser du pouvoir. Mais surtout un homme qui avait conscience de son destin. Il l’a choisi, et son geste final n’est qu’« un exemple, certes grandiose, mais un simple exemple quand même, de la constance politique et morale d’Allende », comme me l’avait dit Anibal Palma, le porte-parole du gouvernement Allende.
« Je crois, mais ce n’est là qu’une interprétation personnelle, qu’il prévoyait que, s’ils le prenaient vivant, il serait l’objet d’une série d’humiliations. Ce qu’il représentait allait perdre en dignité, en force. Il allait être comme d’autres présidents latino-américains vaincus, à qui l’on offre un avion afin qu’il s’exile. J’imagine qu’il ne voulait pas être comme les autres. Pour autant, son suicide n’est pas un geste d’égolâtrie. Son suicide, c’est basiquement pour sauver la dignité d’un projet politique, et sa propre dignité. Suicidaire, on ne l’était pas. Certains se sont suicidés*, mais non parce qu’ils étaient suicidaires génétiquement », a conclu Jorge Arrate.

* Augusto Olivares, Salvador Allende, Beatriz Allende, Laura Allende.