« Une forme d'obscurantisme teintée d'antisémitisme »
Le Nouvel Observateur – Sept ans après le 11 Septembre, les "théories du complot" ressortent régulièrement, faisant peser des soupçons sur le gouvernement américain. Comment expliquer ces doutes persistants ?

Jacques Mistral – Ces histoires sont des absurdités. Il n’y a rien de pire que ces rumeurs, qui sont une des bizarreries de l’esprit humain. Cela me fait penser à un livre, paru il y a 25 ans, La Rumeur d’Orléans [une étude dirigée par Edgar Morin, parue aux éditions du Seuil en 1969, ndlr]. Ce livre cherchait à comprendre pourquoi persistait une rumeur alors qu’il était très clairement établi que celle-ci était sans fondement. Cette affaire en l’occurrence laissait entendre que des cabines d’essayage de plusieurs magasins, tenus par des commerçants juifs, servaient en fait de piège pour faire disparaître des jeunes filles. L’histoire ne reposait sur aucune donnée, mais rien n’a pu mettre fin à la rumeur, reprise dans les médias. Pourquoi les gens sont-ils si résistants à accepter des choses évidentes ? Il y a un fond de l’esprit humain propice à cela, car ce type d’histoire se répète de manière périodique.

C’est un mécanisme de même nature qui est à l’œuvre dans le cas du 11 Septembre. Dans ce cas, ce mécanisme se combine avec une espèce d’antiaméricanisme : quoiqu’on évoque à propos des Etats-Unis, des fantasmes s’y greffent, et la théorie du complot ressort.

Il est par ailleurs frappant de constater que ce ne sont que des suppositions, des idées, des préjugés, mais qu’il ne s’est jamais produit un fait, une feuille de papier, une conversation téléphonique, qui vienne étayer cette rumeur. Les preuves font totalement défaut.

Ces théories du complot témoignent enfin et surtout d’une forme d’obscurantisme. C’est aussi connoté politiquement. Aux Etats-Unis, d’autres rumeurs circulent, comme le créationnisme, un courant de pensée qui est contre Darwin et la théorie de l’évolution. Ces formes de l’esprit vont contre tout raisonnement logique et ont une longue histoire, qui remonte à la lutte contre Galilée.

Dans l’affaire qui nous intéresse, il y a souvent derrière ces affabulations un relent d’antisémitisme. On évoque souvent l’histoire d’un complot juif derrière la destruction de ces tours, en supposant, par exemple, qu’aucun Juif n’était présent dans les tours détruites. Ce sont des obsessions antisémites, il n’y a pas d’autres mots. On va chercher des informations invérifiables, et qui sont éminemment fausses. Toutes ces théories ne reposent sur rien mais se répètent sous le manteau. Le fait que l’humoriste Jean-Marie Bigard, qui est tout de même un proche du président, s’y intéresse, témoigne du fait que cela circule dans les cercles influents. Dans une démarche rationnelle, scientifique, il n’y a absolument rien à dire de tout cela, si ce n’est dénoncer la médiocrité des esprits.

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Jacques Mistral est spécialiste des Etats-Unis à l’Institut français des relations internationales (IFRI).