C’était il y a un an. Une vidéo fait le tour du net depuis quelques jours. La scène se déroule à Paris, boulevard Diderot, lors d’une manifestation contre la réforme des retraites le samedi 16 octobre 2010. En marge du cortège, un casseur s’en prend à une vitrine. Un homme intervient pour l’interrompre avant d’être victime quelques secondes plus tard d’un coup de pied sauté que lui administre un individu cagoulé – ce qui vaut à ce dernier son surnom de “ninja”.

Très vite, la rumeur se répand sur les plateformes de vidéo en ligne et dans toute la complosphère (avec des sites comme Bellaciao.org, La banlieue s’exprime, Dazibaoueb ou encore Le Post.fr) que ledit “ninja” serait en réalité un policier déguisé ayant pour ordre de faire dégénérer la manif. Rumeur que le témoignage de la personne agressée, publié le 21 octobre 2010 sur le site d’Arrêt sur images, ne contribue pas vraiment à dissiper. Celui-ci, qui a pour nom Bertrand de Quatrebarbes, forme alors l’hypothèse que son agresseur faisait partie d’un groupe de « policiers qui avaient des consignes pour laisser faire des dégâts matériels, mais surtout pas de blessés ». En effet, « le “ninja” qui m’a frappé dans le dos, témoigne-t-il, ne m’a pas fait mal du tout, le coup n’était pas du tout fort. Après, plusieurs personnes se sont mises autour de moi et m’ont donné des coups pas violents du tout, quasiment des faux coups, jusqu’à qu’une voix autoritaire dise “Lâchez-le”. »

Très populaire à la gauche de la gauche, le doute sur l’identité des casseurs est relayé par Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent. Bernard Thibault, le leader de la CGT, va jusqu’à dénoncer des « manipulateurs (qui) s’infiltrent et (…) violentent les situations en fin de manifs pour avoir des images chocs pour le JT de 20h et créer des climats de tension ». Des insinuations qui scandalisent les syndicats de policiers : « dire que certains policiers jouent le rôle d’agents provocateurs, relève du fantasme » déclare Nicolas Comte, secrétaire général du syndicat général de la police (SGP-FO).

Qu’en est-il en réalité ? En fait, personne – ni la police ni les organisations syndicales – n’a jamais nié la présence de policiers en civil dans les cortèges de manifestants. Prévue à des fins préventives, celle-ci permet une identification des casseurs et une intervention plus rapide en cas de débordement. En revanche, aucune preuve n’existe concernant la présence de policiers déguisés agissant en qualité d’agents provocateurs afin de faire sciemment dégénérer une manifestation.

Le jeudi 28 octobre 2010, dénouement de l’affaire : le “ninja” est interpellé dans un squat du XXe arrondissement et placé en garde à vue. L’homme s’avère en fait être « proche des milieux anarchistes ». Le 6 décembre suivant, une dépêche AFP largement passée inaperçue rapporte que ce « sympathisant des anti-capitalistes » âgé de 30 ans vivait de petits boulots. Condamné à six mois de prison ferme pour violences et complicité de dégradation, il a avoué être l’auteur de l’agression du 16 octobre.

Voir aussi :
* Bastien Bonnefous, « Flics ou casseurs ? », Slate.fr, 28 octobre 2010.
* Jean-François Herdhuin, « Une police républicaine dans les manifestations, c’est possible », Rue89, 28 octobre 2010.
* Yves Bordenave & Caroline Monnot« Tirs à balles réelles sur les manifestants : l’histoire d’une rumeur », Le Monde.fr, 17 août 2011.