Conspiracy Watch | l'Observatoire du conspirationnisme
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Le complotisme est une stratégie payante en Tunisie, Kaïs Saïed l’a compris

Publié par Perla Msika08 janvier 2024, ,

Depuis son virage autoritaire en 2021, le raïs tunisien multiplie les déclarations conspirationnistes.

Illustration CW.

Kaïs Saïed la sort systématiquement. Comme une carte joker capable de disqualifier le moindre adversaire. L’accusation de « complot contre la sureté de l’État ». En Tunisie, l’année 2023 a été marquée par une série d’arrestations d’opposants politiques – 27 en tout – au président tunisien. Un chef d’inculpation aux termes opaques qui aurait de quoi interpeller ce juriste de profession. Or, depuis 2021, le virage autoritaire du dirigeant a rebattu les cartes au point d’accentuer la composante complotiste de son discours politique. « Grand Remplacement », « influence sioniste », « ennemi de l’intérieur »… : Kaïs Saïed, 65 ans, fait peser une atmosphère de plus en plus oppressante sur la Tunisie.

« Le robocop de Tunis »

Aurait-on pu présager d’une telle dérive ? À première vue, rien ne l’aurait laissé penser. En 2019, cet enseignant de faculté, spécialiste de droit constitutionnel, s’est notamment fait élire sur son allure d’ascète impénétrable. En campagne, sa rigueur professorale apparaît comme un solide bouclier contre la corruption qui gangrène les gouvernements successifs, y compris depuis la chute de Zine el-Abidine Ben Ali en 2011.

Kaïs Saïed doit d’ailleurs sa réputation au printemps arabe dont il s’impose comme l’une des figures en Tunisie. Mais s’il fait de la lutte contre la corruption le cheval de bataille de son engagement et qu’il la place au cœur de son programme électoral, le juriste affectionne un style populiste qui, dès cette époque, interroge.

En 2013, après le meurtre inexpliqué de Mohamed Brahmi, un député élu à l’occasion des premières élections libres organisées en Tunisie depuis l’indépendance en 1956, Kaïs Saïed se rend devant l’hôpital où repose la dépouille de l’homme politique. La presse est présente. Face caméra, il clame : « Qu’ils s’en aillent tous, opposition comme majorité ! ». La séquence vidéo devient virale. Le choix de la posture dégagiste s’avère payant.

Sa notoriété, Kaïs Saïed la cultive patiemment sur les plateaux de télévision. Régulièrement invité pour commenter l’actualité, il gagne en popularité en affichant une image d’érudit proche d’un « peuple » à qui il veut, dit-il, rendre le pouvoir. C’est son leitmotiv. En 2016, avec son mouvement Mouassissoun (« Fondateurs » en arabe), il sillonne la Tunisie à la rencontre des classes populaires, notamment dans les campagnes.

Trois ans plus tard, Kaïs Saïed remporte l’élection présidentielle. Son rival malheureux, Nabil Karoui, est emprisonné pour blanchiment d’argent et fraude fiscale. Le professeur de droit, lui, défend l’image d’un père de famille issu d’un milieu modeste qui s’est élevé au faîte du pouvoir par le mérite.

Élu à 72 % des suffrages, celui qu’on surnomme « Robocop » pour sa diction monocorde, est notamment prisé par les jeunes diplômés. Il s’exprime dans un arabe littéraire impeccable. Un symbole culturel non négligeable quant à sa perception des pays étrangers. En filigrane de son attachement aux valeurs conservatrices et à l’islam – même s’il est opposé à l’inscription de la Charia dans la Constitution –, ce tenant du nationalisme arabe fustige ce qu’il perçoit comme l’impérialisme des puissances occidentales sur la société. Interrogé en 2019 dans le magazine Acharaa, il soutient par exemple, sans plus de précisions, que « l’expression publique de l’homosexualité est encouragée par des parties étrangères qui le financent » (sic).

« Changer la composition démographique de la Tunisie »

Cette tendance à cibler un ennemi sans le nommer est récurrente chez Kaïs Saïed, et grandissante au fil de son mandat, traversé par les instabilités et les remaniements incessants. Dans ce contexte, le dirigeant entretient un climat de défiance, tout en s’imposant comme l’homme providentiel seul capable de tenir tête aux menaces auxquelles la Tunisie est confrontée. Preuve en est de sa gestion de la crise sanitaire qui, en juillet 2021, favorise son virage autoritaire. Le 20 juillet, une journée portes ouvertes pour l’injection du vaccin contre le Covid-19 tourne à l’émeute. Kaïs Saïed réplique, le lendemain, auprès de la chaîne saoudienne Al-Arabiya : « Ce rassemblement est une opération orchestrée par des personnes influentes au sein du système politique dont le but n'est pas de les faire vacciner, mais plutôt de propager le virus. »

Le chaos causé par la pandémie de coronavirus et la situation économique préoccupante du pays, où la dette pèse lourdement sur les comptes publics, participent d’un contexte favorable à un tournant autocratique. En quelques jours, les évènements s’enchaînent : le 25 juillet 2021, jour de la fête de la République, Kaïs Saïed convoque l’article 80 de la Constitution de 2014 qui, dit-il, lui permet de limoger son Premier ministre et de geler les activités du Parlement tunisien. Le raïs s’arroge tous les pouvoirs. Une nouvelle Constitution est promulguée qui met fin à la parenthèse démocratique de dix ans qui a suivi la chute de Ben Ali. Depuis ce que ses opposants n’hésitent pas à désigner sous le terme de « coup d’État », Kaïs Saïed dispose du plein contrôle des institutions tunisiennes, pouvoir judiciaire compris. Les arrestations pour « complot contre la sécurité de l’État » se multiplient. Il aura mis la Tunisie à sa botte en moins de deux ans.

Son recours fréquent à la rhétorique complotiste participe pleinement de cette gestion autoritaire du pays, comme s’il s’agissait d’entretenir un climat de tension permanent. En février 2023, au sujet des vagues migratoires venues d’Afrique subsaharienne, il déclare : « Les traîtres qui travaillent pour des pays étrangers et des intérêts cachés ciblent l’État. Avec la question des Africains, ils veulent changer la composition démographique de la Tunisie. Tout cela est orchestré et ils ont été payés pour cela comme ils ont été payés dans d'autres domaines pour attaquer l'État, le peuple tunisien et son identité. » Une xénophobie décomplexée qui n’est pas sans rappeler celle des partis populistes d’extrême droite d’Europe ou d’Amérique du Nord. L’été qui suit, des centaines de migrants seront abandonnés dans le désert libyen par les forces de sécurité tunisiennes. Après avoir agité l’épouvantail du « Grand Remplacement », Saïed applique en actes la politique qui en découle.

Dirigeant d’un pays qui n’a jamais reconnu l’État d’Israël, Kaïs Saïed n’hésite évidemment pas à entonner le vieil air éculé du « complot sioniste ». Y compris sur les sujets les plus prosaïques. En septembre 2023, alors que la tempête « Daniel » s’abat sur le voisin libyen, le président soutient en Conseil des ministres que l’origine de cette appellation traduit « l’influence sioniste ». Sans jamais incriminer quiconque nommément, il explique : « Ils ont choisi le nom Daniel, un prophète hébraïque. Le nom a été choisi par l’autorité responsable de la dénomination des tempêtes […]. Le mouvement sioniste s’est infiltré complètement dans les esprits, laissant toute réflexion dans un état de coma intellectuel total. »

Ce n'est pas la première fois, rappelle Le Figaro, que le président tunisien dérape. En janvier 2021, il publie sur Facebook un clip dans lequel il évoque les juifs comme cause de l'instabilité du pays. En mai 2023, après l'attaque contre le pélerinage juif annuel de la Ghriba, à Djerba, qui fait 5 morts (deux fidèles juifs et trois gendarmes tunisiens) et une dizaine de blessés, il récuse avec force le caractère antisémite de l'attentat, n'hésitant pas à accuser « les parties étrangères qui lancent des accusations d'antisémitisme [de] falsifier les faits, [de] répandre des contre-vérités, [de] conspirer contre l'État et de mettre en péril la paix sociale ».

Une stratégie payante si l'on en croit les enquêtes d'opinion. En juin 2023, un sondage Emrhod Consulting créditait Kaïs Saïed de plus de 50 % d’opinions favorables. En cas d'élection présidentielle, il recueillerait 70 % des intentions de vote dès le premier tour. Les Tunisiens sont appelés aux urnes au mois d'octobre prochain.

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Kaïs Saïed la sort systématiquement. Comme une carte joker capable de disqualifier le moindre adversaire. L’accusation de « complot contre la sureté de l’État ». En Tunisie, l’année 2023 a été marquée par une série d’arrestations d’opposants politiques – 27 en tout – au président tunisien. Un chef d’inculpation aux termes opaques qui aurait de quoi interpeller ce juriste de profession. Or, depuis 2021, le virage autoritaire du dirigeant a rebattu les cartes au point d’accentuer la composante complotiste de son discours politique. « Grand Remplacement », « influence sioniste », « ennemi de l’intérieur »… : Kaïs Saïed, 65 ans, fait peser une atmosphère de plus en plus oppressante sur la Tunisie.

« Le robocop de Tunis »

Aurait-on pu présager d’une telle dérive ? À première vue, rien ne l’aurait laissé penser. En 2019, cet enseignant de faculté, spécialiste de droit constitutionnel, s’est notamment fait élire sur son allure d’ascète impénétrable. En campagne, sa rigueur professorale apparaît comme un solide bouclier contre la corruption qui gangrène les gouvernements successifs, y compris depuis la chute de Zine el-Abidine Ben Ali en 2011.

Kaïs Saïed doit d’ailleurs sa réputation au printemps arabe dont il s’impose comme l’une des figures en Tunisie. Mais s’il fait de la lutte contre la corruption le cheval de bataille de son engagement et qu’il la place au cœur de son programme électoral, le juriste affectionne un style populiste qui, dès cette époque, interroge.

En 2013, après le meurtre inexpliqué de Mohamed Brahmi, un député élu à l’occasion des premières élections libres organisées en Tunisie depuis l’indépendance en 1956, Kaïs Saïed se rend devant l’hôpital où repose la dépouille de l’homme politique. La presse est présente. Face caméra, il clame : « Qu’ils s’en aillent tous, opposition comme majorité ! ». La séquence vidéo devient virale. Le choix de la posture dégagiste s’avère payant.

Sa notoriété, Kaïs Saïed la cultive patiemment sur les plateaux de télévision. Régulièrement invité pour commenter l’actualité, il gagne en popularité en affichant une image d’érudit proche d’un « peuple » à qui il veut, dit-il, rendre le pouvoir. C’est son leitmotiv. En 2016, avec son mouvement Mouassissoun (« Fondateurs » en arabe), il sillonne la Tunisie à la rencontre des classes populaires, notamment dans les campagnes.

Trois ans plus tard, Kaïs Saïed remporte l’élection présidentielle. Son rival malheureux, Nabil Karoui, est emprisonné pour blanchiment d’argent et fraude fiscale. Le professeur de droit, lui, défend l’image d’un père de famille issu d’un milieu modeste qui s’est élevé au faîte du pouvoir par le mérite.

Élu à 72 % des suffrages, celui qu’on surnomme « Robocop » pour sa diction monocorde, est notamment prisé par les jeunes diplômés. Il s’exprime dans un arabe littéraire impeccable. Un symbole culturel non négligeable quant à sa perception des pays étrangers. En filigrane de son attachement aux valeurs conservatrices et à l’islam – même s’il est opposé à l’inscription de la Charia dans la Constitution –, ce tenant du nationalisme arabe fustige ce qu’il perçoit comme l’impérialisme des puissances occidentales sur la société. Interrogé en 2019 dans le magazine Acharaa, il soutient par exemple, sans plus de précisions, que « l’expression publique de l’homosexualité est encouragée par des parties étrangères qui le financent » (sic).

« Changer la composition démographique de la Tunisie »

Cette tendance à cibler un ennemi sans le nommer est récurrente chez Kaïs Saïed, et grandissante au fil de son mandat, traversé par les instabilités et les remaniements incessants. Dans ce contexte, le dirigeant entretient un climat de défiance, tout en s’imposant comme l’homme providentiel seul capable de tenir tête aux menaces auxquelles la Tunisie est confrontée. Preuve en est de sa gestion de la crise sanitaire qui, en juillet 2021, favorise son virage autoritaire. Le 20 juillet, une journée portes ouvertes pour l’injection du vaccin contre le Covid-19 tourne à l’émeute. Kaïs Saïed réplique, le lendemain, auprès de la chaîne saoudienne Al-Arabiya : « Ce rassemblement est une opération orchestrée par des personnes influentes au sein du système politique dont le but n'est pas de les faire vacciner, mais plutôt de propager le virus. »

Le chaos causé par la pandémie de coronavirus et la situation économique préoccupante du pays, où la dette pèse lourdement sur les comptes publics, participent d’un contexte favorable à un tournant autocratique. En quelques jours, les évènements s’enchaînent : le 25 juillet 2021, jour de la fête de la République, Kaïs Saïed convoque l’article 80 de la Constitution de 2014 qui, dit-il, lui permet de limoger son Premier ministre et de geler les activités du Parlement tunisien. Le raïs s’arroge tous les pouvoirs. Une nouvelle Constitution est promulguée qui met fin à la parenthèse démocratique de dix ans qui a suivi la chute de Ben Ali. Depuis ce que ses opposants n’hésitent pas à désigner sous le terme de « coup d’État », Kaïs Saïed dispose du plein contrôle des institutions tunisiennes, pouvoir judiciaire compris. Les arrestations pour « complot contre la sécurité de l’État » se multiplient. Il aura mis la Tunisie à sa botte en moins de deux ans.

Son recours fréquent à la rhétorique complotiste participe pleinement de cette gestion autoritaire du pays, comme s’il s’agissait d’entretenir un climat de tension permanent. En février 2023, au sujet des vagues migratoires venues d’Afrique subsaharienne, il déclare : « Les traîtres qui travaillent pour des pays étrangers et des intérêts cachés ciblent l’État. Avec la question des Africains, ils veulent changer la composition démographique de la Tunisie. Tout cela est orchestré et ils ont été payés pour cela comme ils ont été payés dans d'autres domaines pour attaquer l'État, le peuple tunisien et son identité. » Une xénophobie décomplexée qui n’est pas sans rappeler celle des partis populistes d’extrême droite d’Europe ou d’Amérique du Nord. L’été qui suit, des centaines de migrants seront abandonnés dans le désert libyen par les forces de sécurité tunisiennes. Après avoir agité l’épouvantail du « Grand Remplacement », Saïed applique en actes la politique qui en découle.

Dirigeant d’un pays qui n’a jamais reconnu l’État d’Israël, Kaïs Saïed n’hésite évidemment pas à entonner le vieil air éculé du « complot sioniste ». Y compris sur les sujets les plus prosaïques. En septembre 2023, alors que la tempête « Daniel » s’abat sur le voisin libyen, le président soutient en Conseil des ministres que l’origine de cette appellation traduit « l’influence sioniste ». Sans jamais incriminer quiconque nommément, il explique : « Ils ont choisi le nom Daniel, un prophète hébraïque. Le nom a été choisi par l’autorité responsable de la dénomination des tempêtes […]. Le mouvement sioniste s’est infiltré complètement dans les esprits, laissant toute réflexion dans un état de coma intellectuel total. »

Ce n'est pas la première fois, rappelle Le Figaro, que le président tunisien dérape. En janvier 2021, il publie sur Facebook un clip dans lequel il évoque les juifs comme cause de l'instabilité du pays. En mai 2023, après l'attaque contre le pélerinage juif annuel de la Ghriba, à Djerba, qui fait 5 morts (deux fidèles juifs et trois gendarmes tunisiens) et une dizaine de blessés, il récuse avec force le caractère antisémite de l'attentat, n'hésitant pas à accuser « les parties étrangères qui lancent des accusations d'antisémitisme [de] falsifier les faits, [de] répandre des contre-vérités, [de] conspirer contre l'État et de mettre en péril la paix sociale ».

Une stratégie payante si l'on en croit les enquêtes d'opinion. En juin 2023, un sondage Emrhod Consulting créditait Kaïs Saïed de plus de 50 % d’opinions favorables. En cas d'élection présidentielle, il recueillerait 70 % des intentions de vote dès le premier tour. Les Tunisiens sont appelés aux urnes au mois d'octobre prochain.

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à propos de l'auteur
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Perla Msika
Fondatrice de La Perle, web media d'actualité artistique et culturelle, Perla Msika est journaliste. Passée par RFI, parfois sur BFM, elle écrit dans Elle et dans Franc-Tireur.
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