Persuadé que « nous sommes entourés de millions de gens qui nous haïssent (nous les blancs) », Marsault a-t-il autre chose à promettre à ses lecteurs que « de l’encre et de la haine » ?

Capture d’écran (Marsault/Facebook, 2 septembre 2018)

Crâne rasé, biscottos tatoués, virilité surjouée, le dessinateur Marsault est une espèce de Pascal Brutal de la BD qui se prendrait pour Gotlib. Sauf que ses propos excitent la sphère fachoïde au point que sa présence en librairie et récemment en galerie est devenue un vrai sujet de polémique.

À l’occasion de la rentrée et de son nouvel album, les éditions Ring se montrent très actives pour la promotion de leur auteur. Ce sont elles qui ont montré ses dessins à Art Maniak, une galerie qui expose des créateurs de bande dessinée dans le très chic quartier Drouot. Le jeune propriétaire du lieu, Clément Gombert, qui venait de se séparer de son conseiller Michel Coste, a trouvé les dessins de Marsault à son goût, sans trop s’inquiéter de leur contenu ni de la réputation sulfureuse de son auteur. C’est même avec un certain enthousiasme, qu’il annonçait, fin août 2018, cette exposition qui allait égayer sa rentrée.

Elle n’aura finalement jamais lieu car, immédiatement, la nouvelle suscita une levée de bouclier de la part de certains des auteurs exposés par la galerie, et en particulier les autrices de l’Association Artemisia pour la bande dessinée féminine qui avait Marsault dans le collimateur. Artemisia, fondée par Chantal Montellier, militante de gauche de longue date et qui avait fêté les 10 ans de son association dans cette galerie, ne partage en effet aucune des valeurs de ce dessinateur qui insulte régulièrement les féministes.

Parmi elles, Tanxxx, qui réagit sur son blog à propos de l’expo à venir :

« J’apprends ce jour que Marsault va être exposé à la galerie Art Maniak. Art Maniak explique sur son facebook qu’il expose des dessins et qu’il serait fort chagrin qu’on l’associasse aux idées de Marsault. Art Maniak a déjà exposé des travaux du prix Artemisia et là vient la question : était-il aussi question de débarrasser Artemisia de son contenu politique ? […] Séparer marsault de ses idées est un non-sens complet, marsault a une position très claire, et dans son travail et dans ses propos hors de son travail, sur sa propre page. Ces dernières semaines, il a même posté une superbe diatribe suprémaciste blanche qui ne laissait absolument aucun doute possible quant à ses idées, pour ceux qui avaient encore de la merde dans les yeux et doutaient encore de la faferie de ce trublion. Son éditeur est un éditeur facho. Je ne sais pas à quel point il faut avoir de la boue dans les yeux pour croire deux secondes à une telle ânerie d’un marsault dépolitisé. »

Exposition annulée

Tanxxx, à raison, demande des comptes et exige de cette galerie de faire le choix entre l’accueil des autrices de l’Association Artemisia et cette figure « masculiniste ». Le galeriste, finalement, renonce à exposer le polémiste qui déclare sur sa page Facebook que « l’expo-vente prévue à la galerie Art Maniak est annulée, d’un commun accord entre le galeriste et moi-même. Ce galeriste ne partage absolument pas mes idées politiques, comme le prouve la diversité des œuvres qu’il expose, œuvres de tous horizons et de toutes natures. Il a simplement apprécié certaines de mes planches, et a donc voulu les exposer. Résultat : menaces de vandalisme, menaces d’agressions physiques. Donc on annule, la mort dans l’âme. »

Marsault, en retour, adresse ces compliments délicats à l’autrice qui a eu sa peau : « À ce sujet, j’ai une pensée pour Tanxxx, une punk à chien sataniste qui dessine des trucs, et qui entre deux siestes dans son squat rempli de maladies du néolithique a déployé sur Twitter beaucoup d’énergie pour alimenter le harcèlement de la galerie Art Maniak. Tanxxx qui, depuis l’abîme d’où elle ne sortira jamais sinon pour lutter contre le fascisme en allant voler des 8.6 à la supérette, s’indigne que mes albums se vendent environ 8500 fois plus que les siens. Sacrée Tanxxx, t’es vraiment impayable, au sens figuré comme au sens propre (enfin, “propre”…). »

Et de conclure par ce syllogisme devenu tellement commun de nos jours dans la fachosphère : « Mais mes explications sont vaines : l’humour et le second degré, c’est uniquement valable quand t’es de gauche. »

Humour trash

C’est là que cela devient intéressant. Résumons en forçant le trait : dans cette affaire, nous avons d’un côté un galeriste passablement candide qui ne voit rien d’idéologique dans le travail de Marsault, ou si peu, et une féministe à la conscience politique exacerbée qui « censure » – le mot est lâché – un humour « politiquement incorrect ».

Or, en grattant un peu, on s’aperçoit que c’est un peu plus que cela quand même. Marsault n’est pas un inconnu. Il est l’un des dessinateurs les plus partagés de la fachosphère. Le très droitier Valeurs Actuelles, sous la signature de Cyril de Beketch, affirme qu’il est un « Hérault de la France morte », tandis que le Nouveau Magazine Littéraire de Raphaël Glucksman (il est parti depuis) le classait, sous la plume de Nicolas Lebourg, à l’extrême-droite comme « un auteur réfutant tout encartement militant, [… Ce] dessinateur parvenant à retourner les codes de l’humour façon Fluide glacial contre les valeurs censément progressistes. »

En réalité, même s’il se réclame de Reiser et de Gotlib, vrais génies intègres et talentueux, eux, Marsault affiche plutôt une médiocrité graphique assez consternante qu’il essaie de compenser par un humour trash qui tape sans ménagement sur les gauchistes, les féministes, les homosexuels, et bien entendu les journalistes, avec un « second degré » lourd comme de la fonte de salle de sport.

Attitude post-moderne, direz-vous ? Certes, mais la verve de Marsault est très souvent avilissante. Il suffit de lire sa prose sur Facebook : « Punks à chiens blennorragiques », « gauchistes anémiques » ou « grosses à cheveux verts » attestent de sa sémantique. Cela va bien au-delà de la paisible insulte à la capitaine Haddock.

La gloire de la censure

L’humour « politiquement incorrect » est devenu un marqueur idéologique qui permet de s’afficher en marge du « système »  éditorial, politique, médiatique et tout le reste. Il s’accompagne souvent sur les réseaux sociaux d’une dénonciation de l’ostracisme dont il est la victime. Marsault se glorifie sur Facebook de ses censures (pages Facebook régulièrement désactivées suite à des signalements, séances signatures annulées par les libraires…) comme Soral aligne le montant des amendes dont les tribunaux l’ont affligé.

Ce qui ne l’empêche pas d’entretenir, en ce qui concerne Marsault, une communauté de fans qui goûtent son humour trash et viril, lesquels interviennent à leur tour, en activistes rompus à la guérilla numérique, sur les pages des cibles désignées si l’on en croit la récente plainte de cyber-harcèlement dont Marsault a été récemment l’objet.

Un harcèlement dont se plaint à son tour le galeriste Art Maniak : « Nous avons subi en premier rigoureusement les mêmes menaces qu’elle [Tanxxx – NDLR] depuis les premiers propos contre nous qui sont devenus continuels. Il ne se passe pas une journée, depuis, sans voir apparaître de nouvelles attaques ». Idem pour la librairie Brüsel à Bruxelles qui organisa il y a quelques semaines une dédicace pour découvrir le « phénomène » : « Pour beaucoup, le problème n’est pas là, écrit-il sur sa page FacebookPersonnellement, j’invite un auteur clivant, j’en suis conscient, et je jugerai APRES la rencontre si vous le voulez bien ». Mais il ajoute : « Je suis aussi un libraire en souffrance sur un piétonnier en travaux depuis plus de deux ans et je cherche à ramener des clients qui ne viennent plus dans le centre. Et un auteur qui déplace des foules c’est bon à prendre. » Complaisances, retournements systématiques des arguments, humour trash confinant à l’insulte… Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

Bouclier humour

Marsault qui aimerait tant se revendiquer d’une liberté d’expression et de ton qui fut celle de Hara Kiri et de Charlie Hebdo, est passé, comme Le Pen, comme Soral, comme bien d’autres avant lui, du « politiquement correct » au « politiquement abject » pour utiliser une formule forgée naguère par Alain Finkelkraut. Cette abjection se traduit en substance  par l’usage du « bouclier humour » de Reiser ou de Gotlib et qui n’est rien d’autre qu’une forme intellectuelle mesquine de bouclier humain.