A mesure que Conspiracy Watch gagne en influence, les messages privés ou publics d’internautes nous signalant des contenus complotistes, nous suggérant des pistes de recherches, des angles d’articles ou nous enjoignant carrément de traiter de tels ou tels sujets se sont multipliés. Ces signalements nous sont la plupart du temps précieux. Ils concourent à notre travail de veille et de détection des contenus conspirationnistes en circulation.

Mais sur les réseaux sociaux, où prévaut le règne de l’immédiateté, on nous somme de plus en plus régulièrement – et hélas pas toujours de manière courtoise, dans un esprit de bienveillance ou sans arrière-pensées –, de commenter dans l’instant le moindre dérapage complotiste réel ou supposé du jour. Sans forcément tenir compte des contraintes qui sont les nôtres.

Le rappel de ces contraintes peut passer pour une série de lapalissades mais puisque ce qui va sans dire va mieux en le disant, nous avons choisi de les expliciter :

Nous sommes un service de presse en ligne. La crédibilité de notre média réside dans la qualité et la fiabilité des informations qu’il diffuse. La moindre information que nous publions est vérifiée par nos soins directement. Lorsqu’elle ne peut pas l’être, elle est scrupuleusement recoupée, c’est-à-dire qu’elle s’appuie sur des sources – idéalement plusieurs – que nous tenons pour fiables. Cela prend du temps.

Nous sommes un petit média, édité par une association loi de 1901 à but non lucratif. Notre équipe est réduite, nous n’avons pas de revenus publicitaires et nos ressources sont limitées. Si nous abordons sans exclusive la question du conspirationnisme, il nous est de toutes façons impossible de le faire de manière exhaustive.

Ainsi, il y a de nombreux sujets que nous n’avons pas – ou pas encore eu – le temps de traiter. Soit parce que le rapport temps consacré/importance du sujet est trop « coûteux » pour que cela soit justifié (certains sujets nous apparaissant plus importants que d’autres, toutes les théories du complot n’ayant pas le même degré de nocivité sociale) ; soit parce que, n’ayant pas la science infuse, nous ne disposons pas de suffisamment d’éléments pour nous en former nous-mêmes une idée suffisamment claire (nous prenons au sérieux les effets de disqualification d’un terme aussi chargé que celui de « théorie du complot »). Dans ce genre de cas, nous préférons suspendre notre jugement.

De la même manière, nous ne pouvons pas réagir à tout en l’espace de quelques minutes ou de quelques heures, sans compter que nous avons plusieurs enquêtes en cours pour lesquelles nous attendons des réponses, des confirmations, et des projets au long cours sur lesquels nous travaillons au quotidien.

La plupart de nos lecteurs ne soupçonnent probablement pas le dixième de ce que nous voyons passer et que, par choix tout à fait conscient, nous ne traitons pas parce que le faire risquerait de mettre en lumière artificiellement – et donc alimenter – des délires trop confidentiels pour mériter de l’être.

La critique du complotisme, précisément parce qu’il prolifère sur un mélange de crédulité et de défiance, requiert toujours rigueur, délicatesse et sens de la nuance. La spécificité de cette « matière » ajoute des contraintes aux autres contraintes.

Nous ne prétendons pas que nos choix éditoriaux sont au-dessus de la critique. Nous aimerions juste, parfois, un peu plus d’indulgence et de compréhension de la part de ceux qui nous enjoignent de traiter des sujets qui leur tiennent à cœur. Notre rédaction travaille dans un esprit de totale indépendance. Ce serait piétiner cette indépendance que de répondre à ce type d’injonctions, surtout lorsqu’elles émanent d’individus qui se moquent totalement de la prolifération des thèses conspirationnistes dans notre société, voire s’en font eux-mêmes les vecteurs.

Nous n’avons jamais conçu notre mission comme un devoir de donner à nos lecteurs ce qu’ils ont envie de lire ou d’entendre. Cela ne changera pas.