D’où vient le mot « antisémitisme » ?

Affiche de campagne du candidat “antisémite” Adolphe Willette pour les élections législatives du 22 septembre 1889.

C’est le journaliste allemand Wilhelm Marr qui popularise véritablement le terme « Antisemitismus » (dans le sens « d’hostilité aux Juifs »), à l’occasion de la création de l’Antisemitenliga (« ligue des antisémites ») à Berlin en 1879 (sur l’histoire et l’étymologie du mot « antisémitisme », lire la note très complète de Gilles Karmasyn). Contrairement à ce que présuppose une idée-reçue tenace, l’antisémitisme n’a jamais servi à désigner autre chose que la haine des Juifs. Le mot « sémite » désigne en effet un groupe des langues (dont l’hébreu, l’arabe et l’araméen), et non pas des peuples ou des « races ». Englober les Juifs et les Arabes sous le nom de « Sémites » est une pratique qui correspond à la pensée racialisante de la fin du XIXe siècle, et qui est dépourvue de toute pertinence hors de ce paradigme.

Comment définit-on l’antisémitisme aujourd’hui ?

En mai 2016, à Bucarest, l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA), organisation interétatique dont la France est membre depuis 1999, a adopté à l’unanimité la définition opérationnelle de  l’antisémitisme qui suit, reprise à son compte par le Parlement européen dans une résolution du 1er juin 2017 et par l’Assemblée nationale dans une résolution votée le 3 décembre 2019 :

« L’antisémitisme est une certaine perception des juifs, pouvant s’exprimer par de la haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme sont dirigées contre des individus juifs ou non-juifs et/ou leurs biens, contre les institutions de la communauté juive et contre les institutions religieuses juives ».

Comme l’explique sur son site la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), l’IHRA intègre à sa définition de travail de l’antisémitisme le fait de cibler l’État d’Israël, conçu en tant que collectivité juive (voir Antisionisme) ainsi que le négationnisme. « Toutefois, les critiques à l’égard d’Israël comparables à celles exprimées à l’encontre d’autres pays ne peuvent être qualifiée d’antisémites » précise l’IHRA qui indique plusieurs exemples contemporains d’attitudes antisémites :

  • Appeler à tuer et à faire souffrir les juifs, de même que soutenir ou justifier ces exhortations, au nom d’une idéologie radicale ou d’une vision religieuse extrémiste.
  • Faire des allégations mensongères, déshumanisantes, diabolisatrices ou stéréotypées sur les juifs en tant que tels ou sur le pouvoir des juifs en tant que collectivité – par exemple les mythes sur une conspiration mondiale juive ou sur les juifs contrôlant les médias, l’économie, le gouvernement ou les autres institutions de la société.
  • Accuser les juifs en tant que peuple d’être responsables des méfaits réels ou imaginaires commis par une seule personne juive ou un seul groupe juif, ou même d’actes commis par des non-juifs.
  • Nier le fait, l’objectif, les mécanismes (par exemple : les chambres à gaz) ou l’intention du génocide commis à l’encontre du peuple juif par l’Allemagne national-socialiste, ses défenseurs et ses complices au cours de la Seconde Guerre mondiale (l’Holocauste).
  • Accuser les juifs en tant que peuple, ou Israël en tant qu’Etat, d’inventer ou d’exagérer l’Holocauste.
  • Accuser les citoyens juifs d’être plus loyaux à l’égard d’Israël, ou de priorités juives supposées dans le monde, au détriment des intérêts de leurs propres nations.
  • Nier au peuple juif le droit à l’autodétermination, en prétendant par exemple que l’existence de l’Etat d’Israël est une entreprise raciste.
  • Faire preuve d’une double morale en exigeant d’Israël un comportement qui n’est attendu ni requis d’aucun autre pays démocratique.
  • Utiliser des symboles et images associés à l’antisémitisme classique (par exemple : l’affirmation selon laquelle les Juifs ont tué Jésus ou les accusations de meurtres rituels) pour caractériser Israël et les Israéliens.
  • Faire des comparaisons entre la politique actuelle israélienne et celle des nazis.
  • Tenir les juifs de manière collective pour responsables des actions de l’Etat d’Israël.

Pourquoi parle-t-on encore d’antisémitisme ?

L’historien des idées Pierre-André Taguieff, auteur de Judéophobie, la dernière vague (Fayard, 2018), rappelle que « le mot “antisémitisme” commence à être employé par les antijuifs en 1879-1880 pour désigner leur combat contre la “race sémitique” et l'”esprit sémitique” ». Il poursuit :

« Dans la période postnazie, la référence aux “Sémites” et au “sémitisme” a totalement disparu des définitions de l’antisémitisme. Mais le mot “antisémitisme” continue d’être employé, alors qu’il ne devrait désigner que la forme historique prise par la judéophobie à l’époque où l’on croyait à la lutte des races, entre “Sémites” et “Aryens”. Depuis la fin des années 1980, je juge préférable de parler, pour éviter certaines équivoques, de “nouvelle judéophobie” ou de nouvelle configuration antijuive, dont le noyau dur est constitué par l’antisionisme radical et démonologique. Dans ce nouveau cadre idéologique, les Juifs ne sont plus diabolisés en tant que “Sémites”, mais en tant que “sionistes” […]. Les nouveaux ennemis des Juifs ne les voient pas comme une “race” ennemie, mais comme un peuple “raciste” dont l’idéologie, le “sionisme”, serait elle-même une “forme de racisme”. C’est ce qui leur permet de se présenter, dans leur combat contre les Juifs, comme des “antiracistes” ou des “antifascistes” en lutte contre de nouveaux “nazis”. »

Pourquoi existe-t-il des termes différents pour qualifier la haine des Juifs ?

Annette Wieviorka, historienne, directrice de recherches émérite au CNRS (© Réseau Canopé – 2017 ; vidéo issue de la plateforme ECRA « Éduquer contre le racisme et l’antisémitisme » accessible sur le site internet de Réseau Canopé).

Pourquoi distinguer l’antisémitisme des autres formes de racisme  ?

Sans que cela implique une quelconque hiérarchisation des différentes expressions de la haine, il convient, à fins d’efficacité, de distinguer la lutte contre l’antisémitisme de celles contre les autres formes de racisme. En effet, il existe une spécificité de la haine antijuive en ce qu’elle ne repose pas sur un complexe de supériorité du raciste mais qu’elle prête au contraire volontiers aux Juifs une supériorité – politique, économique, intellectuelle… – qui justifie qu’on les combatte. Ainsi, selon Moishe Postone (extrait de La Critique du fétiche Capital. Le Capitalisme, l’Antisémitisme et la Gauche, PUF, 2013) :

« L’antisémitisme est souvent appréhendé comme une simple variante du racisme. Or l’un et l’autre diffèrent de façon importante, même si tous deux ont en commun, en tant que formes de discours essentialistes, de comprendre les phénomènes socio-historiques comme innés – biologiques ou culturels. Alors que la plupart des formes de racisme attribuent une puissance sexuelle ou physique, concrète, à l’Autre qui est vu comme inférieur, l’antisémitisme ne traite pas le Juif comme inférieur mais comme dangereux, comme porteur du Mal. Il attribue une grande puissance aux Juifs, mais cette puissance n’est ni concrète, ni physique. Au contraire elle est abstraite, universelle, insaisissable et mondiale. Les Juifs, dans ce cadre, constituent une conspiration internationale, immensément puissante. L’antisémitisme moderne n’est pas une simple forme de préjugé à l’encontre d’un groupe minoritaire ; il se distingue par son caractère populiste, antihégémonique et antimondialiste. Il fournit un cadre pour expliquer un monde extrêmement complexe et historiquement dynamique, et revendique pour lui-même un pouvoir explicatif global. L’antisémitisme moderne est donc une vision du monde qui, s’appuyant sur les formes antérieures de l’antisémitisme, vise à expliquer le monde moderne capitaliste. Comme je l’ai dit ailleurs, cette vision du monde reconnaît faussement la domination globale, temporellement dynamique, abstraite du capital – qui soumet les hommes à la contrainte de forces historiques abstraites qu’ils ne peuvent pas saisir directement – en tant que domination de la « juiverie internationale ». Il réifie, en termes concrétistes, la domination abstraite du capital, à laquelle il oppose la particularité concrète comme ce qui est authentiquement humain.

L’antisémitisme ne traite donc pas les Juifs en tant que membres d’un groupe racialement inférieur qui doit être maintenu à sa place (par la violence, s’il le faut), mais comme constituant une puissance mauvaise, destructrice. Dans cette vision du monde manichéenne, la lutte contre les Juifs est une lutte pour l’émancipation humaine. Libérer le monde implique de le libérer des Juifs. L’extermination (qu’on ne doit pas confondre avec l’assassinat de masse) est la conséquence logique de cette Weltanschauung.

Parce que l’antisémitisme peut sembler antihégémonique et, partant, émancipateur, il peut aussi brouiller les différences entre les critiques réactionnaires et les critiques progressistes du capitalisme. Il constitue donc un danger pour la gauche. L’antisémitisme fusionne le profondément réactionnaire avec l’apparemment émancipateur en un amalgame explosif ».

L’antisémitisme se limite-t-il à l’incitation à la haine raciale ?

De nombreux discours pouvant à bon droit être qualifiés d’« antisémites » (dans le sens où ils s’inscrivent dans un registre symbolique appartenant à l’antisémitisme) ne relèvent pas des tribunaux. Une erreur faite fréquemment consiste à ne considérer comme relevant de l’antisémitisme (cela est tout aussi vrai du racisme, de l’homophobie ou de toute autre forme d’hostilité liée à une origine ou une identité déterminée) que les discours pénalement répréhensibles ou ayant fait l’objet d’une condamnation judiciaire.

 

Pour aller plus loin :

 

(Dernière mise à jour le 04/12/2019)